Zeinab Badawi. « Les récits des universitaires africains sont puissants »

Avec Une histoire africaine de l’Afrique, qui paraît en français le 18 septembre, la journaliste et réalisatrice anglaise d’origine soudanaise entend raconter l’histoire du continent sous un prisme autre qu’occidental. Un travail réalisé grâce à ses entretiens avec des dizaines de chercheurs africains.

Vue de Meroe, capitale du royaume de Koush, Soudan (2017).
© Wikimedia

Zeinab Badawi est une journaliste né au Soudan et élevée en Grande-Bretagne à partir de l’âge de 2 ans. Elle a mené une longue carrière à la télévision (ITV Yorkshire, Channel 4 News, BBC…) et comme réalisatrice. Elle a notamment réalisé pour la BBC une série télévisée en vingt épisodes sur l’Afrique, « The History of Africa », diffusée en 2020. Elle s’est ensuite tournée vers le monde universitaire et est devenue présidente de la prestigieuse School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres en octobre 2021. Elle est également membre honoraire (honorary fellow) de son ancien collège d’Oxford. Elle siège dans plusieurs conseils d’organisations influentes, dont l’International Crisis Group, l’Afrobarometer (basé au Ghana), et le Mandela Institute for Development Studies.

Son père, Mohammed-Khair El Badawi, était un journaliste et militant soudanais très impliqué dans la vie politique soudanaise pré-indépendance, avant de rejoindre le service en arabe de la BBC, à Londres. Elle est également l’arrière-petite-fille de Babikr Bedri, pionnier dans l’émancipation des femmes au Soudan.

À 66 ans, Zeinab Badawi s’est éloignée des plateaux de télé et du journalisme. Elle dirige désormais une société de communication, Kush, du nom du puissant royaume (1070 av. J.-C. – 350 après J.-C.), qui s’étendait aux confluences du Nil bleu, du Nil blanc et de la rivière Atbara dans ce qui est maintenant le nord du Soudan et le sud de l’Égypte. Sa société produit des documentaires et conseille des organisations et des entreprises.

Le 18 septembre, les Éditions du faubourg (Paris) publient en français son ouvrage An African History of Africa (Une histoire africaine de l’Afrique, traduit par Eric Faye), sorti il y a un an chez W.h.Allen. Elle s’est appuyée sur des dizaines d’entretiens réalisés avec des chercheurs et des chercheuses africaines sur le continent, notamment à l’occasion du tournage des épisodes pour la série sur la BBC.

Elle ne cache pas sa volonté de proposer un récit « désoccidentalisé » (et décolonisé) de l’histoire du continent, accessible à toutes et tous. Elle prépare, d’ailleurs, une déclinaison pour les plus jeunes. Son travail a été inspiré, en particulier, de la somme en huit volumes produite pas l’Unesco, Histoire générale de l’Afrique.

Victoria Brittain : Quelle a été l’étincelle qui a déclenché cette grande entreprise ?

Zeinab Badawi : Je ne me doutais pas, un après-midi ensoleillé de l’été 2013, alors que j’étais assise dans le bureau de mon ami Getachew Engida, un Éthiopien qui occupait alors le poste de directeur général adjoint de l’Unesco, que j’étais sur le point de me lancer dans un grand voyage intellectuel. Pendant que nous buvions du thé, j’ai aperçu derrière lui une bibliothèque contenant une série de volumes intitulée Histoire générale de l’Afrique, la HGA. Il m’a expliqué qu’il s’agissait de l’histoire de l’Afrique écrite depuis les origines jusqu’à l’époque moderne, rédigée en grande majorité par des intellectuels africains.

C’était un projet lancé au début des années 1960, à cette époque de décolonisation rapide de l’Afrique durant laquelle les dirigeants des pays africains nouvellement indépendants estimaient que, étant désormais décolonisés, il fallait aussi décoloniser leur histoire et la faire écrire du point de vue des Africains. L’Unesco a favorisé cette ambition et mis en place un comité d’universitaires africains pour superviser cet extraordinaire projet. J’ai dit à mon ami que je voulais réaliser une série télévisée pour la BBC en m’appuyant sur les travaux de ces volumes pour raconter l’histoire de l’Afrique avec des Africains. J’ai ainsi voyagé, sur six années et demie, dans une trentaine de pays du continent, interrogeant des dizaines et des dizaines d’historiens, d’anthropologues, d’archéologues et d’experts culturels sur l’histoire de leur région.

Après vingt émissions de « The History of Africa », il restait beaucoup de travail inexploité. J’ai eu le sentiment de ne pas avoir rendu justice aux universitaires africains que j’avais interviewés, et j’ai donc décidé d’écrire ce livre. C’est ce qui a été l’étincelle de An African History of Africa. Bien entendu, pour le livre, je ne pouvais pas me contenter des transcriptions d’entretiens ; j’ai dû faire beaucoup plus de recherches – heureusement, nous disposons de la SOAS, l’une des meilleures bibliothèques du Royaume-Uni. J’ai mis environ deux ans à écrire ce livre. Au total, l’ensemble du projet, TV et écriture, m’a occupée pendant près d’une décennie.

Victoria Brittain : Vous avez dit que vous auriez aimé disposer d’un tel livre lorsque vous étiez enfant. Allez-vous réaliser une version pour les enfants ?

Zeinab Badawi : Oui, je travaille cette année sur une version illustrée destinée aux jeunes lecteurs, disons de 7 à 11 ans, qui sera publiée dans le courant de l’année prochaine, et je travaille également à la rédaction d’une version pour les enfants d’environ 12 à 16 ans.

Victoria Brittain : Quelle a été votre relation avec les universitaires africains ?

Zeinab Badawi : Tous les universitaires que j’ai interviewés sont brillants. Je pense qu’il existe de bons africanistes ailleurs dans le monde qui font un travail remarquable sur l’Afrique, mais il y a sans aucun doute quelque chose de plus percutant lorsqu’une personne originaire du pays ou de la région parle de sa propre histoire. Cela semble ajouter une dimension essentielle. J’ai eu le sentiment que les récits de ces universitaires africains étaient plus puissants parce que c’était leur propre histoire qu’ils racontaient, et parce qu’ils parlent les langues locales et sont donc plus sensibles à la tradition orale que ne le sont certains africanistes.

De plus, ils inversent la longue-vue et regardent l’histoire selon leur propre perspective. Un éminent historien nigérian, le professeur Muywai Falaiye, me l’a exprimé ainsi : « Une personne noire doit écrire sa propre histoire, parler en son nom propre, pour offrir une perspective différente de celle orchestrée par l’Occident, et je dis cela en gardant à l’esprit que personne ne peut expliquer votre histoire mieux que vous-même. Si vous abordez l’histoire de l’Afrique et son système de croyances avec un état d’esprit occidental, vous êtes voué à mal comprendre ce que représente l’Africain. Il faut comprendre ce que font les Africains, pourquoi ils pensent de la façon dont ils pensent. Pour moi, c’est d’une importance capitale : raconter l’histoire ne suffit pas, comprendre l’état d’esprit de l’Africain est plus important encore. »

Victoria Brittain : Pourriez-vous nous parler de certains d’entre eux ?

Je pourrais citer tant de noms remarquables, ils figurent tous dans le livre. Par exemple, le professeur camerounais Augustin Holl est un véritable esprit polyvalent. Paléontologue de formation, il a présidé le comité international de la HGA. L’étendue et la profondeur de ses connaissances sont littéralement stupéfiantes. Il a été pour moi une véritable source d’inspiration pour l’ensemble du livre.

Deux brillants universitaires libériens, Carl Patrick Burrowes et William Ezra Allen, m’ont livré des éclairages fascinants sur les ressorts qui ont conduit à l’abolition de la traite négrière transatlantique et sur l’arrivée des Africains affranchis venus des États-Unis. Le Dr Kitouni Daho est l’un des plus grands spécialistes algériens des Numides, ces alliés de premier plan des romains que l’historien de la Rome antique Tite-Live décrivait comme « de loin les meilleurs cavaliers d’Afrique ».

Le professeur Doualye Konaté, l’un des plus éminents universitaires d’Afrique, m’a particulièrement parlé de la « Charte du Mandé » de 1236, qui accordait liberté, dignité et égalité à tous les citoyens de l’empire du Mali fondé par Sundiata Keita. Le professeur Nigel Penn, de l’université du Cap, a lui beaucoup écrit sur les premiers colons européens dans ce qui allait devenir l’Afrique du Sud, et sur la manière dont ils ont traité les peuples Khoi et San à leur arrivée. Il s’attache à démentir le mythe de la « terre vide » sur laquelle ces Européens seraient arrivés.

Ce ne sont là que quelques-uns des nombreux universitaires que j’ai rencontrés. J’ai essayé de restituer fidèlement une partie de leurs points de vue, de leurs travaux et de leurs conclusions.

Victoria Brittain : En tant que femme d’origine soudanaise, qu’avez-vous appris sur votre pays de naissance ?

La période de l’histoire de l’ancien Soudan sur laquelle je me suis concentrée est le VIIIe siècle avant notre ère, lorsque le Soudan était non seulement une grande civilisation africaine, mais aussi une superpuissance qui protégeait les princes de Byblos et de Tyr, dans l’actuel Liban, ainsi que le roi Ézéchias de Judée, et qui combattit la redoutable armée assyrienne.

Le Dr Shadia Taha, archéologue soudanaise, m’a appris beaucoup de choses, notamment sur l’histoire de l’ancien Soudan septentrional. Les égyptologues et les archéologues qui sont allés travailler au Soudan considéraient l’ancien Soudan comme une colonie ou comme une simple ramification de la culture égyptienne, qui n’aurait fait qu’imiter l’Égypte et recevoir passivement son savoir. Les travaux du Dr Taha ont montré qu’en réalité les deux civilisations s’étaient mutuellement influencées, et que l’ancien Soudan septentrional avait été, dans sa forme la plus ancienne, une civilisation avancée antérieure à la Grèce et à la Rome antiques, mais qui n’a jamais reçu la reconnaissance qu’elle mérite.

Victoria Brittain : L’Afrique de l’Est a été profondément marquée par l’arrivée des Arabes, que ce soit par la traite négrière vers l’est, par la fusion entre culture africaine et culture arabe, ou encore l’adoption de l’islam...

Zeinab Badawi : Les Arabes sont entrés en contact avec les Africains dès le VIIe siècle, des siècles avant les Européens. Ils ont bien sûr apporté leur religion, l’islam. Ils ont contribué à répandre l’alphabétisation, car de nombreux musulmans africains ont appris à lire le Coran et ont même écrit en arabe. Les Arabes se sont parfois installés et ont noué des alliances matrimoniales avec les populations locales, comme en Afrique de l’Est. Dès 711, les Arabes avaient pratiquement achevé la conquête de l’Afrique du Nord. L’histoire de l’Afrique est donc inextricablement liée aux Arabes, à leur langue et à l’islam.

L’aspect sinistre est que 14 millions d’Africains ont été déportés par les Arabes et leurs partenaires entre le VIIe et le XIXe siècle vers les terres arabes ainsi que vers le golfe Persique et l’Inde. Cette estimation considérable englobe le trafic de toutes les routes, à travers le Sahara, ainsi qu’à travers la mer Rouge, la Méditerranée et l’océan Indien. La grande majorité, près de 10 millions, fut transportée via l’océan Indien.

Victoria Brittain : Le sujet de la traite vers l’océan Indien est-il tabou, et si oui, pourquoi ?

Dès le IXe siècle, la plupart des villes côtières d’Afrique de l’Est étaient majoritairement peuplées de Swahilis, dont la culture réunissait des éléments africains, arabes et, dans une moindre mesure, indiens. Beaucoup de Swahilis s’étaient convertis à l’islam et se sont montrés des partenaires disposés à collaborer avec les Arabes dans l’acquisition d’Africains réduits en esclavage. Il existe une grande réticence à aborder cette traite, aussi bien dans le monde arabe qu’en Afrique de l’Est elle-même – la retenue des Swahilis musulmans quant à l’implication de leurs ancêtres dans cette traite est, on le comprend, une chose qui rend particulièrement inconfortable toute discussion ouverte sur le sujet.

Selon le professeur Felix Chami, historien tanzanien, la fusion des cultures africaine et arabe et l’adoption de l’islam ont créé « un problème majeur dans l’histoire de l’Afrique de l’Est côtière ». Il affirme, et de nombreux universitaires africains partagent cet avis, que la proximité des Swahilis avec les Arabes a facilité, pour certains d’entre eux, l’acquisition de captifs africains non swahilis en vue de leur mise en esclavage.

Dans le monde arabe, la seule exposition consacrée à ce sujet se trouve au Qatar, dans un musée ouvert en 2015 construit sur le site de l’ancienne maison d’un marchand d’esclaves. Et il n’existe là-bas aucun débat sur les réparations qui feraient écho à celui que nous connaissons à propos de la traite négrière transatlantique1.

Victoria Brittain : L’esclavage arabe et l’esclavage transatlantique sont-ils vraiment comparables ?

L’esclavage reste l’esclavage mais il y a des différences majeures. L’esclavage transatlantique était fondé sur la propriété des personnes et privilégiait les hommes pour la main-d’œuvre dans les plantations. Les Arabes préféraient, dans l’ensemble, les femmes esclaves, destinées à devenir concubines ou domestiques. Autre différence majeure : si un homme arabe avait un enfant avec une femme africaine réduite en esclavage, cet enfant naissait libre et pouvait même accéder à une position sociale élevée. De plus, les hommes africains réduits en esclavage dans le monde arabe pouvaient exercer des fonctions de soldats, de scribes, de musiciens, etc. ; ils n’étaient pas uniquement destinés aux travaux pénibles.

Cela dit, l’un des aspects particulièrement cruels de leur mise en esclavage par les Arabes est que beaucoup furent castrés pour servir comme eunuques, chargés de la protection des femmes au sein des foyers. Dans la traite transatlantique, si un homme blanc avait un enfant avec une femme africaine réduite en esclavage, cet enfant naissait lui aussi dans la servitude.

Victoria Brittain : Pouvez-vous nous parler de ce que vous avez découvert, au cours de vos voyages, sur les attitudes à l’égard de la restitution et des réparations ?

Zeinab Badawi : Je pense que plus le nombre d’objets restitués augmente, plus l’élan peut être maintenu. La grande majorité des universitaires africains avec qui j’ai discuté souhaitent voir leurs œuvres d’art restituées. J’ai visité beaucoup de musées à travers le continent et j’ai constaté qu’ils exposaient très peu d’œuvres d’importance réelle : les pièces maîtresses ne sont souvent que des répliques des objets originaux, conservés dans des musées ou des collections occidentales.

Victoria Brittain : Le sujet des réparations provoque d’âpres discussions...

Une position unifiée de la part des personnes d’origine africaine faciliterait les choses. Le plan proposé par le Comité des Caraïbes (Caricom) me semble bon2. Repris par l’Union africaine, il définit essentiellement les réparations comme une aide au développement. Et dans un monde où l’on assiste à un recul de l’aide au développement, ce serait un bon moyen de compenser cette perte.

Victoria Brittain : Un fil conducteur fort traverse votre récit : celui des femmes héroïques de l’histoire africaine, du suicide collectif à caractère politique des femmes rebelles du village de Walo aux puissantes reines telles que la reine Idia du Bénin, la reine Njinga qui s’opposa aux Portugais et à leur traite négrière dans le royaume du Ndongo (aujourd’hui l’Angola), et Yaa Asantewaa, du Ghana, exilée aux Seychelles, où elle mourut. Dans quelle mesure sont-elles présentes dans l’imaginaire de la nouvelle génération ?

Zeinab Badawi : Beaucoup de gens sous-estiment le rôle des femmes dans la construction du passé du continent. Il existe bien d’autres exemples à ajouter à ceux mentionnés dans votre question, et l’on peut vraiment choisir n’importe lequel d’entre eux pour illustrer leur force et leur importance. Dans quelle mesure sont-elles présentes dans l’imaginaire de la nouvelle génération ? Je donnerai un exemple frappant : celui des reines mères de l’ancien royaume de Koush, dans le nord du Soudan, qui détenaient un très grand pouvoir. Certaines d’entre elles ont mené leurs armées au combat. Elles pouvaient exercer une corégence aux côtés de leurs fils ou de leurs maris. Elles étaient connues sous le nom de Kandakas.

Et en avril 2019, lorsque la jeunesse soudanaise s’est soulevée contre la dictature du président Béchir, les femmes étaient très largement à l’avant-garde du mouvement. Elles se sont elles-mêmes désignées comme des Kandakas. Elles puisaient dans le passé lointain du Soudan pour s’affirmer sur la scène sociale et politique d’aujourd’hui. De même, Yaa Asantewaa est devenue un symbole national au Ghana. Depuis que le Ghana a accédé à l’indépendance, en 1957, sous la présidence de Kwame Nkrumah, elle figure sur des pièces, des billets, des timbres, et une école de filles porte même son nom en son honneur. Nkrumah a fait d’elle une véritable icône nationale.

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1Le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, comité d’experts indépendants des Nations unies, a estimé, dans un rapport remis le 1er septembre, que «  Les États parties doivent mettre en œuvre des mesures de réparation globales en faveur des personnes d’ascendance africaine, couvrant tous les aspects des réparations  ».

3Le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, comité d’experts indépendants des Nations unies, a estimé, dans un rapport remis le 1er septembre, que «  Les États parties doivent mettre en œuvre des mesures de réparation globales en faveur des personnes d’ascendance africaine, couvrant tous les aspects des réparations  ».