
Depuis le début des années 2000, les publications sur l’esclavage moderne se multiplient, et cette production est le reflet d’un trafic en plein essor. « La traite des êtres humains est l’activité criminelle avec la croissance la plus rapide au monde, et la deuxième plus importante après le trafic de drogue », écrit Barbie Latza Nadeau dans son dernier ouvrage Les Nouveaux Esclavagistes. La traite des êtres humains, une économie souterraine (Grasset). Celui-ci s’inscrit dans cette volonté de donner à voir et à penser l’esclavage moderne et de saisir son ampleur qui, selon les prédictions des experts, ne fera qu’augmenter dans les années à venir en raison de la situation géopolitique mondiale actuelle plus que jamais instable. Comme le précise l’autrice, « si les organisations criminelles se tournent de plus en plus vers le trafic des êtres humains pour gagner de l’argent, c’est entre autres parce que l’apport en individus désespérés et en mouvement est en perpétuelle augmentation ».
Journaliste états-unienne basée en Italie, Barbie Latza Nadeau est reconnue pour ses enquêtes approfondies sur le crime organisé en Europe. Elle a commencé à travailler sur les questions migratoires dès le milieu des années 1990. Que ce soit à bord de navires de sauvetage, dans des centres de rétention ou bien dans les rues italiennes. Ses investigations, menées au plus près des victimes et des acteurs concernés, permettent une plongée rare au cœur des mécaniques de l’exploitation. Aussi, sa démarche multi-terrain offre un équilibre entre approche économique, politique, sociale et juridique.
Le livre lève le voile sur les économies souterraines telles que la prostitution, le trafic de migrants, le travail forcé, la gestation pour autrui, la pédocriminalité, le trafic d’organes, la servitude domestique et la traite à des fins d’escroqueries en ligne. Les deux piliers de cet écosystème criminel transnational sont d’une part la vulnérabilité des individus recrutés, le plus souvent dans des pays traversés par des conflits armés et/ou des crises économiques et, d’autre part, le silence des gouvernements, des institutions et des banques. Car sans la complicité du secteur de la finance, l’argent issu de la traite humaine ne pourrait pas circuler dans les systèmes bancaires, comme cela a été démontré dans l’affaire Jeffrey Epstein1.
Des dizaines de milliers de mineurs déclarés disparus
La connivence du monde de l’agriculture, du tourisme et de la mode à travers des entreprises de sous-traitance est aussi dénoncée. Ces entreprises qui proposent des services et des produits à des prix défiant toute concurrence, essentiellement parce qu’elles emploient des personnes en situation irrégulière qui sont obligées d’accepter de travailler dans des conditions déplorables. Dans son essai, la journaliste explique que « les travailleurs sans papiers constituent le segment le plus exploité de la main-d’œuvre dans de nombreux secteurs, pour la bonne raison que, le plus souvent, ils ne bénéficient d’aucune protection juridique suite à leur entrée illégale sur le territoire ou la péremption de leur visa ». Aux États-Unis, par exemple, il a été établi dans un rapport des Nations unies qui date de 2022 que 72 % des victimes de la traite sont des personnes exilées. Cette réalité n’est mise au jour que ponctuellement, le plus souvent après la découverte d’un atelier clandestin ou d’une entreprise qui emploie des travailleurs illégaux, comme cela s’est produit à Belgrade en 2020 où, dans une usine à pneus, ont été découverts 500 ouvriers vietnamiens arrivés par voie légale en Serbie, mais dont les passeports ont été confisqués et qui ont été mis en servitude par leur « manager » (la personne qui a fait le lien entre eux et l’usine). Les personnes mises en servitude sont généralement absentes de l’espace public et travaillent dans des lieux privés. Cet isolement imposé, qui facilite l’exploitation, est entretenu par une dépendance administrative et économique.
Un autre aspect du trafic de migrants et de la traite des êtres humains est celui qui concerne les milliers de mineurs non accompagnés qui disparaissent après être arrivés en Europe. « Des recherches menées par l’organisation Lost in Europe ainsi qu’un projet journalistique transfrontalier […] ont découvert qu’au moins 51 433 réfugiés mineurs non accompagnés avaient été déclarés disparus entre 2021 et la fin de l’année 2023 », rappelle Barbie Latza Nadeau. À noter que ces disparitions ont explosé pendant la crise sanitaire du Covid-19. La pandémie, en ralentissant les procédures d’asile en raison de la fermeture des administrations, et en réduisant l’accès aux services sociaux, a augmenté la vulnérabilité des migrants et le risque d’exploitation. La baisse du nombre de nouveaux arrivants durant cette période a également favorisé l’intérêt des trafiquants pour les exilés déjà présents.
Pour illustrer ce phénomène, l’autrice relate le cas de Daisy, dont l’histoire commence à la fin de l’année 2019 avec son sauvetage en mer par le navire d’une ONG. Elle a ensuite passé un temps à Catane, en Sicile, dans un centre religieux qui accueillait des mineurs non accompagnés, pendant le confinement du Covid-19. Elle n’avait que 12 ans, et était originaire d’Éthiopie ou du Nigeria (nationalité non établie). Elle a ensuite disparu, et les efforts pour la localiser n’ont donné aucun résultat. L’hypothèse retenue par les enquêteurs est qu’elle a été kidnappée lors d’une promenade. Les disparitions ne sont pas déclarées immédiatement car « les centres en Italie touchent une aide de l’État pour chaque migrant accueilli, écrit la journaliste. Si un centre déclare qu’une personne a disparu, il diminue d’autant ses revenus ». En conséquence, les enquêtes sont retardées, et leurs probabilités d’aboutissement réduites. La police napolitaine, avec l’aide d’agents britanniques, a finalement retrouvé la trace de Daisy sur le dark web en analysant des snuff movies2. Ils ont conclu qu’elle avait été tuée au cours du tournage.
Des profits colossaux et des trafiquants peu inquiétés
L’histoire de Daisy est loin d’être un cas isolé. Selon les enquêteurs et comme a pu le constater également le prêtre italien Fortunato Di Noto, fondateur de l’association Meter3, qui lutte contre la pédocriminalité, « les mineurs non accompagnés constituent souvent des victimes de premier choix pour les producteurs de pédopornographie ». Le fait que ces enfants se retrouvent seuls dans un pays où ils ne connaissent personne et dont ils ne parlent souvent pas la langue les place dans une situation d’extrême vulnérabilité et en font des cibles idéales.
Le trafic de migrants nourrit ces différents réseaux criminels en les pourvoyant en individus désespérés. Barbie Latza Nadeau démontre qu’il s’agit d’une activité à faible risque et à très forte rentabilité. Dans son enquête, elle distingue les recruteurs, dont la fonction consiste à trouver les candidats à l’émigration ; les passeurs, qui organisent la traversée ; et les trafiquants, c’est-à-dire ceux qui financent les voyages puis engrangent les bénéfices sans courir de risques puisqu’ils n’ont « jamais mis un pied à bord de ces navires, ni rampé dans la remorque d’un camion à côté de leur cargaison humaine » et qu’ils vivent le plus souvent dans les capitales européennes. Ce réseau complexe est difficile à démanteler car les maillons les plus susceptibles d’être arrêtés, à savoir les recruteurs et les passeurs, sont facilement remplaçables. Les trafiquants, eux, sont quasi inatteignables. L’implication et l’instrumentalisation de mineurs et l’aspect transnational des affaires complexifient également la tâche des autorités et des instances juridictionnelles.
La taille des embarcations qui transportent les migrants varie beaucoup. Le plus souvent, elles prennent quelques dizaines d’individus à leur bord. Mais, dans des cas extrêmes, ils sont plusieurs centaines, ce qui rend la traversée très lucrative. Selon les témoignages des rescapés, les candidats à l’exil payent leur voyage à peu près 7 000 dollars (environ 6 000 euros). Un bateau qui transporte une centaine de personnes génère plus de 1 demi-million de dollars. Les profits sont colossaux. Pourtant, le trafic de migrants n’est pas l’activité la plus lucrative et ne représente « qu’une faible fraction des 150 milliards de dollars de bénéfices annuels dégagés par la traite des êtres humains ».
Barbie Latza Nadeau expose longuement le contexte politique dans lequel prospère ce trafic et la part jouée par les États dans la gestion de la « crise migratoire », notamment depuis son intensification après les révoltes arabes de 2011. Avec l’externalisation des frontières, les pays d’Afrique du Nord deviennent des partenaires dans la protection des frontières européennes, chargés de contenir les départs du continent africain en contrepartie d’aides financières. L’autrice s’attarde en particulier sur le cas de la Libye, qui est devenue, après la chute de Mouammar Kadhafi, un des principaux pays de transit et une zone où des dizaines de milliers d’exilés font l’expérience des tortures, des viols et de l’enfermement. Afin de sortir de cet enfer, beaucoup acceptent que des trafiquants paient leur traversée. Ils devront ensuite rembourser le triple ou le quintuple. L’autrice pointe ensuite la multiplication des centres de rétention administrative dans tous les pays européens, ainsi que l’intensification des discours et des mesures anti-immigration. En Italie, « après l’élection en 2022 du gouvernement de coalition de droite dirigé par Giorgia Meloni, les programmes d’aide aux victimes ont sans surprise été réduits à peau de chagrin, et les fonds destinés à la lutte contre le trafic des êtres humains ont été redirigés vers la construction de centres de rétention pour les migrants en attente de leur expulsion ».
Israël, trafic et transplantation d’organes
Le trafic d’organes recourt aux mêmes mécanismes. Il prospère sur la pauvreté et la précarité des donneurs. Comme l’explique Vicenzo Musacchio, un criminologue qui travaille pour le Rutgers Institute on Anti-Corruption Studies (RIACS) : « Les pays les plus pauvres fournissent les donneurs, et les pays les plus riches fournissent les bénéficiaires. Les mafias gèrent ce marché criminel et servent de lien entre les différentes parties. » Plusieurs études menées sur le trafic des êtres humains avec pour objectif l’ablation d’organes, connues sous le nom de Trafficking in Human Beings for the Purpose of Organ Removal (THBOR) ont jeté une lumière crue sur la forte prévalence du prélèvement d’organes parmi les exilés en déplacement et les individus vivant dans les camps de réfugiés et les bidonvilles.
Dans ce chapitre, comme dans tout le livre, chaque fait présenté est décortiqué, ses ramifications révélées et analysées sans complaisance, rien n’est passé sous silence, pas même l’implication des gouvernements, des institutions et de certaines ONG. Pourtant, l’esprit critique et la profondeur d’analyse de Barbie Latza Nadeau disparaît à la page 237 lorsqu’elle évoque Israël comme « une des plus grandes destinations de tourisme de transplantation du monde », sans proposer aucun éclaircissement et sans émettre la moindre hypothèse explicative sinon celle d’une loi de 2008 qui fait du don d’organe une responsabilité civile. Il existe pourtant de nombreux travaux journalistiques et de nombreux rapports qui, depuis des décennies, documentent et recensent des témoignages sur des cas de vols et de trafics d’organes palestiniens. Parmi les plus récents, celui rédigé4 par Nancy Scheper Hughes pour Organs Watch et rendu public en 2010, ou encore les alertes et des appels à investigations émises par Healthcare Workers for Palestine5 et EuroMed Monitor6 depuis novembre 2023. À la suite d’autopsies réalisées sur des corps d’otages et de prisonniers palestiniens rendus par les occupants israéliens ont été découverts l’absence de cochlées (une partie de l’oreille interne), de cornées et d’autres organes tels que le foie, le rein et le cœur.
Les manquements aux droits humains les plus fondamentaux décrits dans ce livre et qui font l’esclavage moderne ne sont pas le fait d’abus de pouvoir isolés, ni de failles juridiques, ni de mauvaises volontés, mais bien d’un mode de production économique qui l’exige. Ce livre rejoint les analyses de nombreux auteurs tels que Kevin Bales (Disposable People. New Slavery in the Global Economy, Berkeley, University Press of California, 1999), Georgina Vaz Cabral (La Traite des êtres humains. Réalités de l’esclavage moderne, La Découverte, 2006), ou encore Yves Bénot (La Modernité de l’esclavage. Essai sur l’esclavage au cœur du capitalisme, La Découverte, 2003).
Les guerres et les conflits en cours - Palestine, Liban, Iran, Ukraine, Soudan, RD Congo, etc. - jettent toujours plus de femmes, d’hommes et d’enfants sur les routes. Ils continueront de nourrir un système économique globalisé et silencieux face à leur détresse, pourvu que leurs profits progressent.
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1En raison de leur implication dans cette affaire de pédocriminalité, JP Morgan et La Deutsche Bank ont accepté de payer respectivement 290 et 150 millions de dollars d’amende et de verser chacune 75 millions de dollars pour compenser les victimes.
2Désigne des vidéos enregistrées ou en live mettant en scène viols, tortures et meurtres. Les individus paient pour avoir accès au live et/ou achètent des copies de l’enregistrement.
4Nancy Scheper-Hughes, « Tissue, Skin, Bone and Organ Harvesting at Israel’s National Forensic Institute », 25 octobre 2010. À lire en PDF ici.
5Healthcare Workers for Palestine, « A brief history of Israel’s theft and trafficking of Palestinian organs », Mondoweiss, 22 février 2025, à lire ici.
6EuroMed Human Rights Monitor, « Int’l committee must investigate Israel’s holding of dead bodies in Gaza », 26 novembre 2023, [à lire ici→https://euromedmonitor.org/en/article/5982/Int%E2%80%99l-committee-must-investigate-Israel%E2%80%99s-holding-of-dead-bodies-in-Gaza%E2%80%8B].
7En raison de leur implication dans cette affaire de pédocriminalité, JP Morgan et La Deutsche Bank ont accepté de payer respectivement 290 et 150 millions de dollars d’amende et de verser chacune 75 millions de dollars pour compenser les victimes.
8Désigne des vidéos enregistrées ou en live mettant en scène viols, tortures et meurtres. Les individus paient pour avoir accès au live et/ou achètent des copies de l’enregistrement.
10Nancy Scheper-Hughes, « Tissue, Skin, Bone and Organ Harvesting at Israel’s National Forensic Institute », 25 octobre 2010. À lire en PDF ici.
11Healthcare Workers for Palestine, « A brief history of Israel’s theft and trafficking of Palestinian organs », Mondoweiss, 22 février 2025, à lire ici.
12EuroMed Human Rights Monitor, « Int’l committee must investigate Israel’s holding of dead bodies in Gaza », 26 novembre 2023, [à lire ici→https://euromedmonitor.org/en/article/5982/Int%E2%80%99l-committee-must-investigate-Israel%E2%80%99s-holding-of-dead-bodies-in-Gaza%E2%80%8B].