Le cyclone Harry et l’invisibilisation des morts en Méditerranée

Enquête · Au mois de janvier, au moins un millier de personnes en exil sont mortes en Méditerranée durant le cyclone Harry. Pourtant, Italie, Tunisie, Malte et Libye, quatre pays particulièrement concernés par les départs et les arrivées, se sont félicités de n’avoir connu aucune perte durant la tempête.

Vue satellite du cyclone Harry (janvier 2026).
© Globo View / capture

Dimanche 18 janvier. À Palerme, en Sicile, le vent se lève et les avis de fermetures d’écoles commencent à affluer dans les boîtes mails. Dans les rues, les pavés se couvrent de feuilles de palmiers desséchées, les draps quittent les étendoirs sur les balcons. Les bateaux, eux, rentrent au port. Durant les cinq jours qui suivent, le cyclone Harry va se déchaîner en Méditerranée, avec des vents jusqu’à 120 km/h et des vagues frôlant les huit mètres dans la partie basse de la mer Tyrrhénienne, qui sépare la Tunisie de la Sicile.

Au même moment, David Atangana Landry, 20 ans, s’apprête à quitter Sfax (Tunisie) à bord d’une embarcation de fortune. Il appelle une dernière fois son père, Raphaël, resté au Cameroun avec son épouse et ses quatre autres enfants. Le patriarche se prépare à faire sa première récolte de plantain et de patate douce sur les trois hectares dans lesquels il a investi après le départ de David, il y a deux ans, dans le but de financer la fin de ses études. « Encore quelques mois et j’aurais eu l’argent pour le visa, le billet d’avion et même une partie de la scolarité, glisse le père de famille. Mais vous connaissez les enfants : à cet âge-là, quand ils ont quelque chose en tête… »

Or David n’a pas une petite mais une grande chose en tête : il souhaite poursuivre ses études en génie informatique en Italie, comme l’a fait l’un de ses enseignants de l’Institut supérieur des sciences, arts et métiers de Yaoundé, où il a étudié durant un an. Le 18 janvier, il monte donc à bord d’un petit bateau à moteur – « 40 chevaux », souligne son père –, direction l’Europe. Installées dans les eaux profondes de la Méditerranée, les bouées du réseau ROCA Rete Ondametrica e Correntometrica di Altura », « Réseau de mesure des vagues et des courants en haute mer » en français) vont enregistrer durant les deux jours qui suivent, au pic du cyclone, des vagues « extrêmement énergétiques », témoignant de « conditions de tempête marine sévère ». David ne donnera plus signe de vie. Selon le récit de Ramadan Konté, un Sierra-Léonais naufragé et unique rescapé, relayé1 par l’ONG Refugees in Libya, ils étaient cinquante et un à bord, de différentes nationalités, et ont navigué pendant environ vingt-quatre heures, affrontant des vagues de plusieurs mètres jusqu’au chavirement du canot. La mer a tout englouti. Lorsqu’il a été secouru par les gardes-côtes maltais vingt-quatre heures plus tard, Ramadan Konté avait perdu son frère, sa belle-sœur et son neveu.

« Des centaines de personnes ont disparu en mer »

Raphaël Atangana Landry, lui, a perdu son aîné. Comme eux, combien de familles pleurent des proches ayant péri en mer au cours de ces cinq jours ? Le Palazzo Chigi, siège du pouvoir italien, s’est rapidement félicité que le cyclone Harry n’ait fait « aucune victime ». Même bilan officiel du côté des gouvernements maltais, tunisien et libyen. Mais, très vite, d’autres chiffres commencent à circuler dans les médias. Les premiers émergent grâce à Sergio Scandura, un journaliste de Radio Radicale, qui a relayé sur un réseau social un message des gardes-côtes italiens émis le 24 janvier : huit embarcations seraient parties entre le 14 et le 21 janvier de Sfax (Tunisie) avec au moins 380 personnes à bord, toutes portées disparues.

Après les chiffres, les corps : au mois de février, quatre échouent sur les côtes de Calabre, douze en Sicile, cinq à Tripoli. « Les premières informations suggèrent que des centaines de personnes pourraient être portées disparues ou présumées mortes en mer » durant la tempête, réagit ensuite l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) le 26 janvier. Celle-ci confirme les trois premiers décès officiels et le naufrage au large de Tobrouk, en Libye, d’une embarcation qui transportait cinquante et une personnes. En recoupant les données relatives aux départs qui ont précédé le cyclone avec les témoignages de proches de personnes disparues, l’ONG Refugees in Libya estime que sur vingt-quatre embarcations « une seule serait arrivée en Italie », alors qu’une autre a regagné Sfax en raison des conditions météo. Au total, un millier de personnes pourraient avoir disparu durant la tempête et sont « probablement décédées », une estimation reprise2 le 2 février par l’ONG Mediterranean Saving Humans, qui fustige l’inaction de l’ensemble des gouvernements concernés.

« Le gouvernement ne peut pas affirmer qu’il n’y a pas eu de victimes, puisqu’au moins des centaines de personnes ont disparu en mer durant la tempête », observe Gabriella Palermo, maître de conférences au département Cultures et sociétés de l’université de Palerme. Ces dernières années, la multiplication des phénomènes climatiques extrêmes sur terre a contraint les gouvernements et les collectivités locales à adapter leurs politiques territoriales pour en limiter les dégâts. Ces stratégies sont inexistantes en mer, bien que l’eau occupe environ 70 % de la surface terrestre et que, depuis douze ans, plus de 26 000 personnes ont péri sur la seule route de la Méditerranée centrale. « Il est temps de voir la mer comme un espace à part entière, en considérant ceux qui la traversent, qui y vivent et qui y meurent, en créant des politiques qui la prennent en compte », poursuit la chercheuse.

« Ces tempêtes arrangent tout le monde »

La plupart de ces politiques sont pensées après une évaluation des risques en matière de pertes humaines et de dégâts matériels, que le chercheur Carmelo Monaco, spécialisé en géologie structurale à l’université de Catane, résume ainsi : « La dangerosité, c’est la probabilité qu’un événement, comme un séisme ou une tempête marine, se produise à un endroit et à un moment donnés. Le risque, c’est l’estimation des dommages potentiels, par exemple les pertes humaines. Le danger ne peut pas être évité, mais il peut être contourné en réduisant les risques. » La Méditerranée, espace tampon entre les terres africaines et européennes, échappe aux deux considérations.

« En réalité, ces tempêtes arrangent tout le monde : les trafiquants, qui ont intérêt à ne pas freiner le flux des départs ; et les gouvernements européens, qui n’auront pas à s’occuper des migrants. S’il pouvait y avoir cent Harry par an… », raille un navigateur italien. Lui n’a pas travaillé de l’hiver : « La météo est mauvaise depuis des mois. » Les conditions défavorables n’ont toutefois pas freiné les quelque 8 514 personnes arrivées sur le sol italien, selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés, depuis le début de l’année par la mer – ni ceux qui ne l’ont pas atteint. Sheila Melosu, de Mediterranean Saving Humans, appuie : « Les personnes qui quittent la Tunisie savent qu’en cas de mauvais temps ils auront moins de chance d’être capturés, car les gardes-côtes libyens ne sortent pas en cas de mauvais temps. » À cela s’ajoute la détérioration brutale des conditions de vie des migrants subsahariens en Tunisie, victimes de violences racistes et de violation des droits presque systémiques.

Ce qui n’a pas empêché l’Union européenne de renouveler son protocole d’accord avec le pays en juillet 2023, voué à former les gardes-côtes tunisiens et à équiper les postes de gestion des frontières. Alors, quand l’Agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes Frontex se félicite3, en janvier 2026, d’une baisse significative des entrées dites « irrégulières » vers l’UE, les ONG montent au créneau, SOS Méditerranée rappelant qu’elle « ne traduit pas une diminution des départs ». Ni des morts.

« Le problème, c’est la politique »

« On nous parle de personnes disparues en mer, mais il ne faut pas prendre les gens pour des imbéciles. Quand on a disparu en mer depuis plusieurs semaines, c’est qu’on est mort. Et le problème, ce n’est pas la mer trop agitée ou les embarcations trop fragiles : c’est la politique », soutient ainsi Silvia Di Meo, anthropologue et cofondatrice de Memoria Mediterranea (MED.MED). Fondée en 2023, cette association travaille à la construction d’une mémoire collective des disparus en mer, en offrant notamment un soutien aux familles restées au pays, pour lesquelles se pose, en cas de décès, l’épineuse question de faire le deuil en l’absence de corps.

En l’absence de dépouille, Raphaël Atangana Landry n’a ainsi, quatre mois après la disparition de son fils David, pas encore annoncé la tragédie à la totalité de sa famille. « Je reste là, à ne savoir que faire ni que dire. Est-ce que David a été incinéré ? Enterré ? Où ? Quand ? Par qui ? Il est impossible de porter le deuil quand on ne voit pas le corps. » Puis, plus ferme : « Je ne mets pas toute la faute sur le gouvernement mais une part doit être assumée. Le naufrage a eu lieu dans les eaux internationales. Que faites-vous, que proposez-vous aux familles dans cette situation pour qu’elles puissent entamer leur deuil ? C’est une question de dignité. » Contactés, ni les gardes-côtes italiens, ni les gardes-côtes maltais n’ont répondu à nos demandes.

Avec MED.MED, il en appelle à une collaboration plus étroite entre les autorités des pays européens et celles des pays d’origine des victimes. « Les corps des personnes qui ont péri en mer étant souvent en état de décomposition avancée, le seul moyen pour Raphaël de s’assurer que son fils figure parmi les corps retrouvés serait de procéder à un test ADN, en comparant le sien avec celui de son fils. Le problème, c’est qu’il n’existe pas de système de transmission du matériel génétique du Cameroun vers l’Italie », détaille Silvia Di Meo, qui souligne le caractère « indispensable » de la procédure, les familles en question n’ayant de surcroît « souvent pas le droit de se déplacer librement en raison du système des visas ».

« Se souvenir des gens, honorer leur mémoire »

En lieu et place de cela, les corps, une fois récupérés, sont acheminés vers une morgue, où un médecin légiste procède à l’autopsie. « En théorie, le corps est ensuite placé dans un cercueil et confié aux pompes funèbres jusqu’à ce que le parquet donne son autorisation pour l’inhumation. Mais souvent, les corps restent des mois à la morgue avant d’être enterrés », poursuit l’anthropologue. Là encore, la question de l’inhumation se fait sans la consultation des familles, ni considération pour les éventuelles coutumes culturelles ou religieuses du défunt.

Si Silvia Di Meo estime que l’hécatombe en Méditerranée « doit d’abord servir de leçon pour contester le système qui produit ces morts », et défend, en parallèle, la création d’une loi qui encadrerait la gestion des dépouilles « dans le respect de la dignité de la personne et du droit des familles à savoir ». « Se souvenir des gens, honorer leur mémoire, cela sert justement à remettre en question et à combattre le système qui produit ces morts, à savoir les politiques migratoires européennes qui obligent toute une partie de la planète à embarquer dans des conditions dangereuses, du fait qu’il n’existe pas de voies sûres et régulières pour traverser la mer », avance-t-elle.

Alors que la fréquence et l’intensité des tempêtes devraient, de l’avis général des spécialistes, s’intensifier en Méditerranée les prochaines années, Sheila Melosi, de Mediterranean Saving Humans, s’interroge sur la manière de sensibiliser à ces questions. « La crise climatique non seulement augmente le nombre de morts en mer, mais réduit aussi les endroits où il est possible de vivre sur terre », justifie-t-elle.

À Yaoundé, la petite sœur de David, qui vient d’avoir 17 ans, étudie les sciences en section anglophone. L’autre jour, en rentrant du travail, son père l’a trouvée dans son lit, « en train de serrer la photo de David dans ses bras ». Elle a pris une décision : son bac en poche, elle prendra elle aussi la direction de l’Italie. « Pour savoir ce qu’est devenu mon frère », a-t-elle dit à son père.

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1«  Over 1,000 people missing in the mediterranean following cyclone harry  ? What We Know — and What Remains Unaccounted For  », 30 janvier, à lire ici.

2«  Potrebbero essere 1000 le persone disperse in mare durante il ciclone Harry  », 2 février 2026, à lire ici.

3Frontex, «  Frontex : Irregular border crossings down 26 % in 2025, Europe must stay prepared  », 15 janvier 2026, à lire ici.

4«  Over 1,000 people missing in the mediterranean following cyclone harry  ? What We Know — and What Remains Unaccounted For  », 30 janvier, à lire ici.

5«  Potrebbero essere 1000 le persone disperse in mare durante il ciclone Harry  », 2 février 2026, à lire ici.

6Frontex, «  Frontex : Irregular border crossings down 26 % in 2025, Europe must stay prepared  », 15 janvier 2026, à lire ici.