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Afrique-France

Précarité et traite d’êtres humains, l’autre visage des salons afro-parisiens

Reportage · Emblématiques de certains quartiers de la capitale française, quelques salons de coiffure prisés par une clientèle afro-caribéenne finissent par se rebeller contre des patrons peu scrupuleux. Leur avenir est cependant menacé par l’ubérisation du secteur et la gentrification du voisinage.

Dans le salon Sabadou et Jade, dans le 10e arrondissement de Paris, en mai 2026.
© Marine Jeannin

S’il y a une chose que les coiffeurs et les syndicalistes ont en commun, c’est l’amour pour les jeux de mots. Sur les vitrines et les murs recouverts d’affiches du salon Sabadou et Jade au 65, boulevard de Strasbourg, dans le 10e arrondissement de Paris, les treize salariés de ce salon de coiffure afro s’en sont donné à cœur joie. « Coiffeuses en col’hair, marre de la gal’hair », « Tu coupes nos salaires mieux que les cheveux », « Salon antif’a »… Pendant dix semaines, du 3 mars au 19 mai, ces travailleurs, pour la plupart en situation irrégulière et employés illégalement, ont tenu le piquet de grève avec leurs alliés de la CGT. Ils ont obtenu le 19 mai une première victoire administrative, lorsque la préfecture de police leur a délivré un titre de séjour provisoire, se félicite l’avocat saisi par le syndicat, Me Maxime Cessieux.

Cette étape marque le début d’un parcours juridique qui devrait durer plusieurs mois, voire plusieurs années, destiné à les faire reconnaître comme victimes de traite d’êtres humains. Sa médiatisation pourrait lever le voile sur les conditions de travail dans cette niche économique concentrée dans l’emblématique quartier de Château d’Eau, à la fois épicentre historique du syndicalisme parisien et point de passage obligé pour les diasporas afro-caribéennes en quête d’un emploi dans le milieu professionnel de la coiffure.

À l’intérieur du salon Sabadou et Jade, les lentilles des sept caméras de surveillance ont été obstruées, coupant la vue d’un propriétaire qui avait pris l’habitude d’observer ses employés à distance. Ceux-ci devaient travailler six jours sur sept, sans pause déjeuner, ni congés payés, ni mutuelle, ni arrêt maladie. « J’ai coiffé des clientes jusqu’à la veille de mon accouchement, raconte la coiffeuse ivoirienne Lomeko Dosso Fofana, dite « Coco », et j’ai repris un mois plus tard. » Le caissier, lui, travaillait sans interruption de l’ouverture à 8 h 30 jusqu’à la fermeture à 22 heures. Et ce malgré une succession d’arrêtés préfectoraux édictés fin 2024 sur pression des riverains du quartier. Les employés racontent que le patron leur ordonnait de baisser le rideau pour simuler la fermeture du salon, avant de poursuivre l’activité clandestinement jusque tard dans la soirée.

« On a appris que tout était faux »

Les règles élémentaires de sécurité étaient également bafouées. Faute d’aération suffisante et d’équipements de protection, les employés manipulaient quotidiennement des produits chimiques parfois non conformes. Dans les mois précédant la grève, le patron avait cessé de verser les salaires. Certains travailleurs ont accumulé jusqu’à sept mois d’impayés. À ceux qui osaient se plaindre, il répondait par des menaces, rapportent-ils, en leur rappelant leur situation irrégulière et en menaçant de les faire renvoyer dans leur pays d’origine. Tous étaient originaires du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Nigeria ou du Mali.

Mais n’avoir ni titre de séjour ni contrat de travail en règle ne prive pas les employés de leur droit de grève, rappelle Jordan Bernard, l’un des militants de la CGT, qui se relaient dans le salon occupé : « Ce sont des travailleurs, qu’ils aient des papiers ou non, qu’ils soient déclarés ou non, insiste-t-il. Ils ont donc exactement les mêmes droits que les autres, et leur employeur aurait dû respecter le Code du travail sans distinction. »

Sur l’élément déclencheur, les versions divergent. Est-ce la mobilisation de riverains qui, excédés par les émanations chimiques, ont alerté les autorités ? Ou, comme l’affirment certains employés, la compagne du patron qui, à la suite d’une dispute, l’aurait dénoncé à l’inspection du travail ? Toujours est-il que le salon reçoit fin 2025 une visite de contrôle d’un Comité opérationnel départemental anti-fraude (Codaf), une entité transversale opérant sous la triple égide de la police, des administrations et des organismes de protection sociale. Les inspecteurs constatent rapidement l’irrégularité des contrats de travail et des fiches de paie.

Mamadou Fall, caissier du salon Sabadou et Jade (mai 2026).
Mamadou Fall, caissier du salon Sabadou et Jade (mai 2026).
© Marine Jeannin

« À notre grande surprise, on a appris que tout était faux, raconte Mamadou Fall, caissier sénégalais du salon. On pensait travailler régulièrement alors qu’aucun de nous n’était déclaré. Quand il m’a recruté en 2020, pourtant, c’était avec la promesse de me faire régulariser ! » Exit donc cet espoir, alors que le gérant exigeait tous les mois 250 euros à ses employés pour éditer des fiches de paie, au nom de prétendues charges patronales.

« On a tous peur de la police »

La mobilisation démarre à l’initiative d’une coiffeuse ivoirienne, Bintou Korhogo, dite « Diamant », qui prend contact avec la CGT. À l’exception du rabatteur, dont le rôle est d’interpeller les potentiels clients dans la rue et à la sortie du métro, l’ensemble du personnel décide alors de cesser le travail. Une présence permanente est maintenue par les grévistes et les syndicalistes, jour et nuit, précaution indispensable selon eux pour contrer les tentatives répétées du propriétaire de reprendre les lieux. La caisse enregistreuse est remplacée par une tirelire siglée aux couleurs de la CGT, complétée par une cagnotte en ligne qui permet au mouvement de tenir jusqu’au bout des dix semaines.

Deux procédures sont engagées simultanément : l’une devant le Conseil de prud’hommes afin d’obtenir le paiement des salaires et la reconnaissance des droits bafoués ; l’autre au pénal, la CGT s’étant constituée partie civile pour traite d’êtres humains. Si cette qualification était retenue par la justice, les victimes pourraient obtenir un titre de séjour de longue durée. Contacté pour donner sa version des faits, le patron du salon n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Il s’est en revanche exprimé auprès de l’AFP en mars : « Tout est faux. J’ai voulu aider ces femmes et maintenant cela se retourne contre moi. »

La même question revient, lancinante, face à la gravité des faits : pourquoi avoir attendu si longtemps avant de saisir les autorités ? « Ici, en France, quelqu’un qui n’a pas de papier n’a pas droit à la parole, répond Mamadou Fall avec amertume. On a tous peur de la police. » D’autant plus qu’ils savent que nombre de leurs confrères partagent leur sort. « Personne ne va se battre pour toi, poursuit l’ex-caissier. Les autres vivent la même chose, mais il faut qu’ils se lèvent à leur tour pour mener la lutte. On était précaires nous aussi, on avait peur nous aussi, mais la CGT nous a redonné du courage. Ils nous ont montré que ce n’était pas parce qu’on était des sans-papiers qu’on était des esclaves. On mérite le respect. »

Construire une lutte commune malgré la barrière linguistique

Dans le quartier, les autres employés des salons de coiffure afros évitent de se mêler ouvertement au conflit. Volontiers gouailleurs pour convaincre les têtes à coiffer, les rabatteurs deviennent mutiques dès que la conversation porte sur leurs conditions de travail. Lors des moments festifs organisés devant la vitrine occupée, avec morceaux de zouglou diffusés sur des enceintes portatives et verres de bissap offerts aux passants, ces derniers osent davantage montrer leur intérêt.

La devanture du salon Sabadou et Jade (mai 2026).
La devanture du salon Sabadou et Jade (mai 2026).
© Marine Jeannin

Ce n’est pas la première fois que l’artère est le théâtre de luttes semblables. Avant le 65, les salons des numéros 50, 57 et 71 du boulevard de Strasbourg ont eux aussi connu des grèves victorieuses. « La situation était à chaque fois identique, se souvient Christine Kermoal, de la CGT Paris, qui a accompagné tous ces mouvements. Les patrons les exploitent parce qu’ils sont vulnérables, en leur faisant croire qu’ils vont les aider pour leurs papiers. En général, c’est quand ils arrêtent de les payer que les employés viennent nous voir. Le patron du 50 a fui à l’étranger, alors ça a été vite réglé. Au 57, par contre, ça a été une grève emblématique. »

En 2014, dix-huit salariés occupent pendant dix mois leur salon. À l’issue de cette mobilisation, la justice reconnaît pour la première fois l’existence d’une traite d’êtres humains dans un contexte de travail collectif en entreprise, alors que les précédentes condamnations concernaient essentiellement des situations d’esclavage domestique.

« Au sous-sol, il y avait les coiffeurs nigérians qui manipulaient les produits chimiques, au rez-de-chaussée les coiffeuses francophones, à l’étage les esthéticiennes chinoises qui faisaient les ongles, se souvient Christine Kermoal. Il a fallu construire une lutte commune malgré la barrière linguistique. » Le gérant du salon est condamné à deux ans de prison, dont un an ferme, ainsi qu’à une interdiction définitive de gérer un établissement. Mais cette victoire judiciaire, médiatisée à l’époque, n’a pas fait tache d’huile.

Une méconnaissance du droit du travail

Le secteur de la coiffure afro demeure une niche économique au fonctionnement opaque. Comme les rabatteurs, nombre de professionnelles sont rémunérées au prorata des têtes coiffées. Elles sont même parfois contraintes de louer aux patrons des salons les chaises sur lesquelles elles exercent. Les statuts sont souvent flous, les protections faibles, et les contrôles rares.

« C’est un problème récurrent dans les secteurs où les sans-papiers se retrouvent relégués, analyse la sociologue Juliette Sméralda. Pour survivre et se constituer un petit capital, beaucoup acceptent des formes d’exploitation qu’ils n’auraient jamais tolérées dans d’autres circonstances. » Beaucoup de coiffeuses reproduisent, souvent malgré elles, les pratiques observées dans leur pays d’origine. « Les personnes qui arrivent en France dans ces situations d’hyper-précarité manquent d’une véritable culture du droit du travail, poursuit Juliette Sméralda. Ce manquement les expose aux pires abus, jusqu’à ce que ceux-ci deviennent insupportables et que le soutien de structures syndicales leur donne le courage de s’y opposer. »

À la peur et à la méconnaissance de leurs droits s’ajoute également la honte. « Quand on est en situation irrégulière dans un pays étranger, on ne le crie pas sur tous les toits, observe le sociologue Ousseynou Saidou Sy, auteur d’une thèse1 consacrée à l’entrepreneuriat subsaharien dans la coiffure afro. Beaucoup des employés qui sont dans ce cas le cachent à leurs collègues, ce qui rend difficile pour eux de se regrouper pour faire front commun. »

Gentrification, pression des riverains, Ubérisation...

Les relations entre patrons et employés sont d’ailleurs souvent plus complexes qu’un simple rapport de travail. Elles s’inscrivent fréquemment dans des chaînes migratoires anciennes, faites d’entraide, de parenté et de recommandations communautaires. Plus de neuf entrepreneurs sur dix interrogés par Ousseynou Saidou Sy pour sa thèse ont bénéficié, avant ou après leur arrivée en France, du soutien d’un acteur déjà installé dans le secteur. Pour de nombreux primo-arrivants, la coiffure afro apparaît comme l’un des rares débouchés économiques immédiatement accessibles.

Ce sens de la communauté est d’autant plus fort que les quartiers emblématiques de la coiffure afro à Paris, Château Rouge (18e arrondissement) et Château d’Eau, n’échappent pas à la gentrification généralisée des quartiers populaires de la capitale française. En décembre 2024, des riverains ont ainsi obtenu la fermeture anticipée à 20 heures de nombreux établissements du secteur, invoquant des nuisances sonores et olfactives. Une mesure toujours en vigueur qui a fragilisé le secteur.

Peu à peu, les salons quittent donc les quartiers centraux pour s’installer dans des communes plus abordables, notamment à Saint-Denis, dans le nord de la métropole parisienne. Dans le même temps, une nouvelle génération de coiffeuses indépendantes développe son activité à domicile grâce aux plateformes numériques et aux réseaux sociaux. Cette forme d’ubérisation réduit parfois la dépendance à des employeurs peu scrupuleux. Mais elle maintient aussi les travailleuses dans une situation précaire, sans stabilité de revenus ni véritable protection sociale.

À terme, c’est peut-être l’existence même du salon afro comme lieu de sociabilité qui se trouve menacée. « Je pense que d’ici une vingtaine d’années les indépendants domineront le secteur, prédit Ousseynou Saidou Sy. Et, malheureusement, on assistera à la disparition de ce qui faisait le charme de la coiffure afro. Ces lieux qui n’étaient pas seulement des espaces de travail ou de consommation, mais aussi des espaces de rencontre, de solidarité et de vie pour les diasporas afro-caribéennes. »

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1Ousseynou Saidou Sy, «  Regards croisés entre l’activité entrepreneuriale et les trajectoires migratoires : le cas des entrepreneurs dans la coiffure afro en Île-de-France  », sous la direction de Valérie Boussard, université Paris Nanterre, IDHE.S, 5 décembre 2023, à retrouver ici.

2Ousseynou Saidou Sy, «  Regards croisés entre l’activité entrepreneuriale et les trajectoires migratoires : le cas des entrepreneurs dans la coiffure afro en Île-de-France  », sous la direction de Valérie Boussard, université Paris Nanterre, IDHE.S, 5 décembre 2023, à retrouver ici.