Les librairies du Mali s’éteignent, mais la littérature résiste

Enquête · Autrefois vibrionnante à Bamako, la vente de livres semble au plus bas. Si les autrices et les auteurs maliennes ne se découragent pas, les habitudes ont bien changé, entre l’achat de copies bon marché dans la rue, l’avènement d’internet et un désintérêt pour le livre chez les plus jeunes.

La librairie Autour du livre, à Bamako (2023)..
© Autour du livre/Facebook

Le silence est désormais total dans les locaux de la librairie Autour du livre, dans le quartier du Fleuve, à Bamako. Pour Magatte N’Diaye, ce n’est pas qu’une fermeture commerciale, c’est l’effondrement d’un idéal. « La librairie est née d’une discussion avec mon époux sur l’éducation des enfants au Mali, les difficultés que les parents et les enfants rencontrent pour avoir accès aux livres, témoigne la propriétaire. J’avais moi-même rencontré les mêmes difficultés quand j’étais adolescente. Je me rappelle, j’avais supplié ma mère pour qu’elle aille m’inscrire à la bibliothèque de l’Institut français. Le projet est né comme ça. »

Dès son ouverture, Autour du livre ne se limite pas à la vente. Magatte N’Diaye imagine un espace de transmission dans lequel la librairie et la bibliothèque cohabitent. « Je voulais faire une librairie et une bibliothèque. La bibliothèque était à l’étage, et la librairie au rez-de-chaussée. » Mais cette ambition se heurte rapidement à un obstacle plus profond : l’absence de culture du livre. « Le projet bibliothèque s’est arrêté quelques mois après. Je n’ai même pas pu tenir un an, parce que l’éducation des enfants et des parents sur les livres est vraiment catastrophique. » L’espace évolue alors vers une autre forme de médiation culturelle, plus encadrée. « Chaque samedi, on faisait des ateliers de lecture pour les enfants. » Une transmission patiente, adaptée aux âges, pensée comme une initiation durable à la lecture. Magatte N’Diaye décrit une réalité implacable où l’économie dicte sa loi. « Pendant les huit derniers mois, on ne parvenait plus à couvrir le loyer. On vendait un livre par jour, parfois rien du tout. Le livre ne sera jamais la priorité quand les gens luttent pour leur survie quotidienne. »

À cette situation s’ajoutent les difficultés de logistique : « Importer des livres coûte excessivement cher. Les frais de transport, les taxes, les douanes... tout cela pèse sur le prix final. Et quand vous présentez un livre à 15 000 ou 20 000 F CFA (22,90 euros ou 30,50 euros) à un client, il vous regarde avec effroi. » Pour l’écrivain Mohamed Diarra (auteur notamment de Un corps dans un lit de marigot, (chez L’Harmattan), le poids financier apparaît dès la genèse de l’œuvre. « L’édition coûte cher, explique l’enseignant chercheur. C’est avant tout une affaire commerciale. Je dépense au-delà de 500 000 F CFA pour chaque parution. L’écriture ne nourrit pas son homme. Le seul réconfort, c’est de se faire un public. »

La concurrence des « librairies par terre »

La fermeture d’Autour du livre n’est pas un accident isolé. Car il est aussi l’aboutissement d’un lent désengagement de l’État. Dans les années 1960, la Librairie populaire du Mali (LPM), société d’État née avec l’indépendance active jusqu’en 1988, avait pour mission de garantir un accès équitable aux livres et aux manuels scolaires sur l’ensemble du territoire. Ce modèle est aujourd’hui démantelé. Selon l’Étude sur le secteur du livre au Mali, d’Ismaïla Samba Traoré et Mohamed Diarra (publiée en 2018 par l’Organisation malienne des éditeurs de livre, Omel), le paysage actuel est marqué par une cohabitation déséquilibrée entre quelques librairies formelles, concentrées à Bamako, et un vaste réseau informel de « librairies par terre ». Plus de 50 % des ouvrages en circulation proviendraient de copies piratées ou de circuits opaques échappant à toute fiscalité, relève l’étude. « Les “librairies par terre” vendent des copies à 2 500 ou 5 000 F CFA. Les gens pensent que nous vendons cher, alors que nous proposons l’original », regrette Magatte N’Diaye.

Moussa Guindo est vendeur de livres « par terre » sur la Colline du savoir, nom donné au site qui abrite plusieurs facultés de Bamako. Sa librairie fait face à la faculté d’histoire et de géographie. Ici, pas de boutique ni de vitrine : les livres sont installés à même le sol, à l’ombre d’une grande bâche tendue entre les arbres. Chaque ouvrage est protégé dans un sachet plastique transparent, puis disposé sur une vaste bâche noire étendue au sol, qui sert à la fois de présentoir et de protection contre la poussière et l’humidité.

Les livres sont alignés en rangées ordonnées, formant une large mosaïque de couvertures colorées. On y trouve des ouvrages d’occasion et neufs : romans, essais, manuels scolaires et universitaires, livres de philosophie, de sciences, d’économie, mais surtout de nombreux ouvrages de développement personnel. À côté, des cahiers et des fournitures scolaires sont empilés.

Moussa Guindo exerce ce métier depuis une dizaine d’années et admet que, par rapport aux librairies conventionnelles, lui ne paye « ni loyer, ni impôts, ni taxes ». Selon lui, les livres qu’il vend sont achetés principalement au Grand marché de Bamako. Il affirme par ailleurs que certains des ouvrages neufs qui arrivent sur les étals informels de la capitale proviendraient de Chine. Un avantage économique certain, qui ne suffit toutefois pas à compenser la baisse des ventes. Le vendeur évoque la concurrence du numérique et l’accès gratuit aux livres en ligne. « Les clients n’achètent plus de livres physiques. Ils nous disent qu’ils peuvent les télécharger gratuitement sur internet. Les ventes ne sont plus du tout à la hauteur de nos attentes. »

« L’école demeure fondamentale pour stimuler la lecture »

Selon l’Étude sur le secteur du livre au Mali, « en 1990, le nombre de librairies “par terre” et de bouquinistes était estimé entre 50 et 60 ; en 2018, ils sont plus de 150 vendeurs à Bamako ». Le même document recense 22 « librairies conventionnelles » dans la capitale, dont 1 fermée depuis sa publication. Il précise toutefois que seules 11 sont réellement opérationnelles, à des degrés divers, et que toutes ne consacrent pas exclusivement leurs activités à la vente de livres. Contactée par Afrique XXI, l’Omel n’a pas été en mesure de fournir des données comparatives antérieures ou postérieures sur l’évolution du nombre de librairies à Bamako.

Cependant, la production littéraire semble foisonnante, même si cette vitalité apparente masque des fragilités structurelles. L’écrivain Siaka Keita se rappelle avoir développé une passion pour les livres au lycée, « à travers la découverte des écrivains négro-africains et la lecture de quelques classiques maliens à la Bibliothèque nationale, notamment Toiles d’araignée, d’Ibrahima Ly [Actes Sud], et Sous l’orage ,de Seydou Badian [Présence africaine] ». « L’école demeure un pilier fondamental pour stimuler la lecture, même si l’implication des familles est également cruciale. » L’expérience des clubs de lecture et d’écriture consolidera ensuite son désir d’écrire.

Avec le recul, il dresse un constat nuancé mais sévère : « Aujourd’hui, nous sommes riches en quantité mais pauvres en qualité. Les maisons d’édition sont de plus en plus nombreuses, mais la rigueur éditoriale laisse souvent à désirer. Beaucoup de jeunes auteurs semblent pressés de publier, ce qui se traduit par des textes parfois approximatifs. »

« Ce sont des espaces de libertés »

Au-delà de la qualité des manuscrits, l’écrivain pointe un déficit d’organisation globale. « Les librairies doivent s’adapter aux réalités actuelles. Le numérique doit être davantage valorisé, mais il est aussi essentiel d’aller à la rencontre du public. » Il évoque une « crise de confiance » entre écrivains, éditeurs et libraires qui pousse certains auteurs à assurer eux-mêmes la vente de leurs ouvrages.

Pour Mohamed Diarra, le secteur manque d’accompagnement. « Ailleurs, comme au Sénégal, l’État subventionne. » Mais pour lui l’émergence de nouvelles maisons est une bonne chose. « Des structures comme Prostyle Éditions ou Innov Éditions ont facilité la publication à des tarifs avantageux. Cela a permis à beaucoup de jeunes de se faire éditer. »

Yehia Bore est un lecteur assidu. Comme beaucoup, il navigue entre circuits formels et informels. « Parfois j’achète en librairie, parfois chez les vendeurs par terre. Ça dépend des livres que je cherche. » Le prix reste un facteur déterminant. « En librairie, les prix sont exorbitants donc inaccessibles à tout le monde. C’est pour cela que des abonnements dans des bibliothèques sont les meilleures alternatives que l’on puisse avoir. »

Face aux difficultés d’accès, le numérique devient également une solution de repli. « Internet permet l’accès à des livres qu’on ne trouve pas ici. » Pour lui, l’existence des librairies serait pourtant essentielle. « Ce sont des espaces de libertés et de promotion du savoir. Une capitale ne doit pas être uniquement un lieu de distraction mais doit aussi offrir des espaces comme les librairies. »

« Le livre est devenu le “parent pauvre” »

Naminata Traoré « achète [ses] livres la plupart du temps dans des librairies ». Comme beaucoup de lecteurs urbains, elle dispose également d’une bibliothèque numérique de livres téléchargés gratuitement sur internet. Si elle dit ne pas avoir remarqué la fermeture de certaines librairies, elle insiste sur leur importance.

Ismaïla Samba Traoré, fondateur des éditions La Sahélienne, porte un regard historique sur ce déclin.

Nous avons connu une période faste avec la Librairie populaire du Mali sous la Première République. C’était un modèle où l’État garantissait l’accès au livre sur tout le territoire. Aujourd’hui, le livre est devenu le “parent pauvre”. Le livre se retrouve à l’intersection de plusieurs ministères sans qu’aucun ne se saisisse du problème.

Ismaïla Samba Traoré pointe aussi l’école. « Le système éducatif est en souffrance. Comment voulez-vous que les élèves lisent quand les maîtres eux-mêmes ne lisent pas ? La culture du livre a déserté les salles de classe. On a besoin de bibliothèques scolaires, et de gens formés pour les animer. »

Dramane Traoré, directeur de l’école privée BarryLand, reconnaît les limites de son propre établissement. « Ici, nous avons un coin de lecture où de temps en temps les élèves vont lire, mais ce n’est pas beaucoup fréquenté, il faut le reconnaître. Généralement, les élèves n’aiment pas lire. » Il évoque aussi les contraintes économiques des familles et la concurrence des écrans. « Ils préfèrent regarder le téléphone, la télévision », ajoute le directeur d’école. Pour lui, « il faut créer des points de lecture dans toutes les écoles. L’État doit s’impliquer. Les autorités doivent créer des bibliothèques dans les écoles et dans les mairies. Une bibliothèque communale. »

« Les gens ne mettent plus d’argent dans les livres »

Magatte N’Diaye dit avoir éprouvé ce constat sur le terrain. « J’ai démarché des écoles pour proposer des journées de lecture gratuite. Je n’ai jamais eu de réponse. » Face à l’idée bien ancrée selon laquelle « le Malien ne lit pas », l’enseignant-chercheur Mohamed Diarra1 répond qu’« il n’y a pas véritablement d’études menées pour le prouver ». « Ce qui est sûr, c’est que le nombre de librairies se réduit. La Librairie Bah reste l’une des plus structurées, mais les librairies-papeteries disparaissent car les gens ne mettent plus d’argent dans les livres. » La Librairie Bah est l’une des plus anciennes librairies de Bamako qui a vu le jour sous l’impulsion de Bouya Bah, l’ancien gérant de la Librairie populaire du Mali.

« Le numérique peut changer la donne, poursuit l’universitaire. Le livre numérique n’est pas forcément une menace, c’est une autre approche qui vise à rapprocher l’impression physique de la vente en ligne. Mais il faut être outillé pour faire payer cet accès, sinon cela revient à mettre les livres gratuitement en ligne, au détriment de l’éditeur. »

Malgré les difficultés, les acteurs du livre refusent de baisser les bras. Ismaïla Samba Traoré continue d’accompagner de jeunes talents, à l’image de Nahawa Gaoussou Konaté, une poétesse de 16 ans dont il a patiemment façonné l’écriture pendant trois ans jusqu’à la publication de son livre Las providencias, édité par les Éditions la Sahélienne. Mohamed Diarra, lui, plaide pour une mobilisation collective de tous les acteurs de la chaîne.

Si la boutique de Magatte N’Diaye a fermé ses portes, l’engagement ne s’est pas éteint. « Nous restons sur les réseaux sociaux », dit-elle. Elle regrette : « Chaque librairie qui ferme est un espace de pensée qui disparaît. » L’écrivain Siaka Keita, malgré les obstacles, refuse le fatalisme. Ses textes abordent désormais les questions existentielles, le changement climatique, la démocratie... convaincu qu’il est que la littérature doit parler au présent plutôt que de s’enfermer dans une nostalgie du passé. Et de conclure avec une formule en bamanankan : « Kalanjɛ ye sirajɛ ye », « la lecture est une voie limpide ». « Min bɛ hakili ko k’a jɛ », « elle purifie l’esprit ». En un mot, on n’écrit pas pour faire du mal.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don

1Lire notamment Mohamed Diarra, «  La formation des professionnels de l’information documentaire au Mali : enjeux, problèmes et perspectives  », dans Documentation et Bibliothèques, 2020/4 Vol. 66, «  Former les professionnels de l’information  », Éditions ASTED, voir ici.

2Lire notamment Mohamed Diarra, «  La formation des professionnels de l’information documentaire au Mali : enjeux, problèmes et perspectives  », dans Documentation et Bibliothèques, 2020/4 Vol. 66, «  Former les professionnels de l’information  », Éditions ASTED, voir ici.