La lettre hebdomadaire #227

Burkina Faso, Niger, Mali. Des dictatures dans la plus pure tradition

Peintures rupestres préhistoriques, provenant de la région Songhaï-Dogon au Mali.
© DR

ÉDITO

BURKINA FASO, NIGER, MALI. DES DICTATURES DANS LA PLUS PURE TRADITION

Durant ses huit années et cinq mois de règne, l’ancien président tchadien Hissène Habré aurait fait tuer pas moins de 40 000 de ses concitoyens. À sa chute, en 1990, des prisons « secrètes » (connues des Occidentaux, notamment des Français) sont exhumées. La plupart étaient situées non loin du palais présidentiel. Les embastillés – opposants politiques, membres de la société civile, intellectuels… – y étaient torturés et enfermés dans des conditions indignes, quand ils n’étaient pas tout simplement abattus. Pour ces faits, l’autocrate, après quinze années de traque, est condamné à la prison à perpétuité pour crime contre l’humanité, crimes de guerre et actes de torture par un tribunal spécial, à Dakar en 2017, avant de succomber du Covid-19 en 2021.

Francisco Macias Nguema, le dictateur sanguinaire équato-guinéen (1968-1979), utilisait lui sa propre villa pour y torturer et y enfermer, dans des trous recouverts d’une tôle, quiconque le contrariait. Paranoïaque, il n’hésitait pas à humilier ses ministres en violant leurs femmes, devant eux, avant de mettre celles-ci à disposition de ses militaires dans un camp spécialement aménagé à Bata, derrière la caserne. Les geôles de Macias sont découvertes à sa chute lors d’un coup d’État perpétué par l’un de ses exécutants, son neveu, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, toujours au pouvoir depuis. On ne connaît pas précisément l’ampleur de la répression exercée par Macias (exécuté après un procès expéditif) faute de couverture médiatique durant son règne : les archives avaient été brûlées par le dictateur qui honnissait les intellectuels, et l’Espagne avait censuré toute information provenant de son ancienne colonie. Le nombre de morts sous son régime est cependant estimé à 40 000, sur une population d’environ 200 000 à l’époque…

Les conditions de détention du journaliste d’investigation burkinabé Atiana Serge Oulon, décrites par Reporters sans frontières (RSF) dans une enquête publiée le 6 mai, rappellent hélas les pires heures des régimes Habré et Macias. Enlevé à son domicile le 24 juin 2024 par des hommes armés habillés en civil, le directeur du journal L’Évènement (fermé par la junte) n’a plus donné signe de vie depuis. Plusieurs communications du pouvoir affirmaient qu’il avait été réquisitionné et envoyé au front pour servir au sein des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), cette chair à canon dont se sert Ibrahim Traoré, le chef de la junte, dans sa guerre totale contre les insurrections dans le nord du pays.

Ces informations étaient distillées dans un contexte généralisé de mise au pas des voix dissidentes et de la presse. Arrivée au pouvoir par une série de coups d’État entre janvier et septembre 2022, la junte a très vite instauré la terreur partout et muselé les journalistes par l’intimidation et les menaces, comme Afrique XXI le documentait en détail dès décembre 2024.

Mais, selon RSF, le sort de Serge Oulon n’est pas celui évoqué par ses bourreaux. Il aurait en fait été détenu à Ouagadougou au moins jusqu’à fin 2025, dans une des villas du quartier de luxe Ouaga 2000. Sous le couvert de l’anonymat, plusieurs anciens détenus ont confié à l’organisation des détails sur ces lieux de détention tenus secrets : salons transformés en salle d’interrogatoire, chambres aux fenêtres condamnées faisant office de cellules… Ces dernières accueilleraient jusqu’à quarante prisonniers, gardés en permanence par au moins six militaires armés jusqu’aux dents. « Nous dormions à même le sol, nous avons porté les mêmes habits pendant des mois. Nous buvions l’eau des toilettes », décrit l’un des témoins.

RSF affirme que le journaliste est « l’un des détenus les plus violentés par ses ravisseurs durant ses premiers mois de captivité. Le journaliste d’investigation serait notamment dans le collimateur du sous-lieutenant Ismaël Ouédraogo ». Avant son arrestation, Atiana Serge Oulon avait publié des enquêtes mettant au jour le détournement d’importantes sommes d’argent par la junte militaire.

Ouaga 2000 a été construit sous l’ère Blaise Compaoré, l’ancien président poussé vers la sortie par une insurrection populaire en octobre 2014 (et évacué par la France). Il est composé de villas, de ministères, mais aussi d’ambassades. Les détails révélés par l’ONG finissent de dessiner les contours d’un régime burkinabé qui utilisent les mêmes méthodes que toutes les dictatures du monde : surveillance généralisée de la société, enlèvements, torture et assassinats des voix discordantes dans des prisons secrètes, et anéantissement des libertés fondamentales.

Dans les deux autres pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), le Mali et le Niger, qui sont tombés aux mains de juntes militaires respectivement en 2020 et 2023, la situation des journalistes n’est guère meilleure. Trois journalistes du Sahel central (dont l’identité et le pays d’origine ne sont pas dévoilés) se sont confiés à Amnesty International. Leurs récits, publiés le 30 avril, font froid dans le dos et laissent peu d’espoir quant à une amélioration de la situation, alors que la sécurité de leurs pays ne cesse de se dégrader, comme à Bamako, où une attaque d’une ampleur inédite a eu lieu le 25 avril.

L’un d’eux, en exil, confie avoir « reçu des menaces d’agression, d’arrestation, d’enlèvement… ». « On sait les sujets qu’on ne peut pas traiter, comme une attaque armée survenue quelque part », poursuit-il, alors que « les mots que [vous] utilisez ou l’angle que [vous] choisissez peuvent [vous] mettre en danger ». Un autre raconte que « des campagnes de désinformation ont ciblé des journalistes, livrés à la vindicte populaire », quand le troisième déplore : « Les journalistes doivent choisir entre chanter les louanges de cette junte qui se targue d’être souverainiste, se taire, parler et se retrouver derrière les barreaux ou s’exiler. Il n’y a plus de presse indépendante. »

JE FAIS UN DON


_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

À VOIR

DECOLONIAL FILM FESTIVAL. LES ÉCRANS ENSISTANCE

Lancé au printemps 2024, la troisième édition du Decolonial Film Festival (DFF) se tient du 11 au 24 mai en région parisienne (France). Avec plus d’une trentaine de films et de documentaires, l’événement se donne pour objectif de sensibiliser le public aux questions décoloniales à travers le septième art. Les films sélectionnés constituent des contre-récits aux discours dominants. Ils sont programmés à la même période que le festival de Cannes, comme un pied de nez au monopole des audiences.

Ce festival a pris forme face à la violence de l’actualité mondiale et à l’indifférence du monde de la culture à celle-ci. « Le silence face au génocide en Palestine fut le catalyseur de ce projet », confie Sam Leter, un des responsables de la programmation du festival. Face à une industrie du cinéma qui se désengage politiquement sous prétexte de neutralité, alors que la fascisation de la société s’accélère et que les conflits se multiplient, les membres du DFF ont voulu créer un espace qui désobéit à la censure et qui rappelle que le cinéma n’est pas qu’un simple divertissement, mais aussi et surtout un espace pour raconter le monde dans sa pluralité, avec ses luttes, ses défis et ses réalités complexes.

Le DFF propose des films qui abordent l’histoire de la colonisation et des mouvements de résistance et qui questionnent les enjeux de pouvoir et d’oppression. Dans les éditions précédentes, ils ont projeté Soundrack for a coup d’État (2024) de Johan Grimonprez, Palestine 36 (2025) d’Annemarie Jacir, ou encore Frantz Fanon (2024) d’Abdenour Zahzah.

Au-delà du travail de mémoire, le festival met en avant la visée émancipatrice des œuvres projetées, l’objectif étant de créer du lien social et du lien politique. Pour cette nouvelle édition, trente-deux films sont à l’affiche, avec en ouverture Do You Love Me (2026), premier long-métrage documentaire de Lana Daher qui sera projeté au Luxy (Ivry-sur-Seine). La réalisatrice sera présente pour parler de son film, dans lequel elle propose un portrait du Liban à partir des archives télévisées, de souvenirs personnels, et en puisant dans le patrimoine cinématographique libanais.

Plusieurs séances seront consacrées à la Palestine, avec la projection en avant-première française du documentaire With Hassan in Gaza, de Kamal el Jafari (2025), et du film Ce qu’il reste de nous, de Chirien Dabis (2026). Mais aussi des documentaires plus anciens, comme Morts pour la Palestine, de Mamoun Bonni (1974), et L’Olivier (1976), du groupe Cinéma Vincennes, afin de mettre en évidence la continuité de la répression coloniale et de la résistance palestinienne, et de rappeler qu’en dehors des périodes d’intensification de la violence l’ordre colonial reste un système d’oppression permanent.

La journée du samedi 16 mai se déroulera à l’Espace 1789, à Saint-Ouen-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), où sera notamment projeté le documentaire Festival panafricain d’Alger, tourné en juillet 1969 par William Klein ; Tahar Cheria à l’ombre du baobab, réalisé par Mohamed Challouf et sorti en 2015. Sera également projetée Sambizanga, une fiction réalisée en 1972 par Sarah Maldoror. Cette dernière fait partie de cette génération de cinéastes qui ont porté loin l’ambition d’un cinéma africain authentique, à l’image d’Ousmane Sembène et de Med Hondo, dont le film Les Bicots-négres, vos voisins, sorti en 1974, est aussi à l’affiche du festival.

Une table ronde intitulée « Maghreb noir » (en référence au livre du même nom de de Paraska Tolan-Szkilnik, paru aux éditions Ròt-Bò-Krik en 2025), réunira la réalisatrice Annouchka de Andrade (fille de Sarah Maldoror), Lounès el Mahouti et Jean-Baptiste Naudy des éditions Ròt-Bò-Krik. L’occasion de discuter de la conscientisation par le cinéma, de la décolonisation des imaginaires et de l’importance des solidarités révolutionnaires.

Une deuxième table ronde aura lieu le dimanche 17 mai, intitulée « Comment boycotter la culture ? », avec la participation de l’organisation La Palestine sauvera le cinéma, le Festival Ciné-Palestine et la Coordination française du Boycott culturel universitaire et sportif de l’État d’Israël. Ce moment fort sera précédé d’une projection du court-métrage Palestinian Identity, de Kassem Hawal (1984), qui montre comment l’occupation israélienne prend pour cible les centres éducatifs et culturels palestiniens et comment la culture est devenue pour les palestiniens un outil de défense contre l’effacement.

Soudan, souviens-toi (2025), de la réalisatrice Hind Meddeb, est aussi programmé, alors que le Soudan vient d’entamer sa quatrième année de guerre civile. Réalisé par Jayce Salloum et Walid Raad, il témoigne du quotidien dans le Sud-Liban sous occupation israélienne (1978-2000). Quant à Mueda, Mémoire et Massacre (1979), c’est un documentaire dans lequel Ruy Guerra filme la manière avec laquelle le Mozambique commémore chaque année le massacre du 16 juin 1960 (durant lequel 600 personnes ont été tuées par le colon portugais) sous la forme d’une représentation populaire théâtrale.

La dernière journée du festival se déroulera au cinéma L’écran, à Saint-Denis, où plusieurs courts-métrages seront projetés et où est prévue également la restitution d’un atelier de critique et de programmation de films mené auprès de jeunes lycéens dionysiens et se clôturera avec la projection de 25 (Vinte e cinco), de Celso Luccas et José Celso Martinez (1975).

À voir : Decolonial Film Festival, du 11 au 24 mai, dans les villes de Saint-Denis, Bagnolet, Saint-Ouen, Iviry-sur-Seine, Pantin, Romainville et Paris. Toute la programmation ici.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

DANS L’ACTU

DIX ANS APRÈS LE DISCOURS DE OUAGADOUGOU, LE COMPTE N’Y EST PAS

Les 11 et 12 mai aura lieu le sommet Afrique-France à Nairobi, au Kenya, sous l’intitulé « Africa Forward : Partenariats entre l’Afrique et la France pour l’innovation et la croissance ». Mais derrière ce titre pompeux se cache une autre réalité que l’organisation CCFD-Terre Solidaire relève dans une note publiée le 6 mai.

Alors que le communiqué de l’Élysée publié le même jour vante un « soutien du développement économique de chacun et au service des populations », le CCFD dénonce une « aide publique au développement bilatérale française vers l’Afrique subsaharienne passée de 43 % à 17 % en quelques années ».

Tandis que la France dit être engagée pour « une gouvernance mondiale plus juste et plus inclusive », CCFD regrette que Paris n’ait pas « soutenu des mesures structurantes comme des annulations massives de dettes ou des réformes fiscales plus ambitieuses dans un cadre onusien ». « La dette africaine atteint 1 860 milliards d’euros, avec des pays qui remboursent aujourd’hui davantage qu’ils ne reçoivent en aide », rappelle l’organisation, qui appelle à « soutenir des annulations de dettes pour les pays en difficulté ».

«  Pendant dix ans, la France a multiplié les discours ambitieux sur l’Afrique, mais sur la justice économique, le compte n’y est pas. On ne peut pas parler de partenariat d’égal à égal tout en maintenant des règles économiques profondément inéquitables et en refusant les réformes demandées par les pays africains », estime Robin Guittard, directeur adjoint du plaidoyer au CCFD-Terre Solidaire. M.P.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

SUR NOS ÉCRANS RADARS

LA JUSTICE FRANÇAISE NECHE PAS AGATHE HABYARIMANA

La cour d’appel de Paris a annulé, ce mercredi 6 mai, le non-lieu dont avait bénéficié Agathe Habyarimana en août 2025. L’instruction ouverte en 2008 contre la veuve du président Juvénal Habyarimana (1973-1994), qui vit en France depuis 1994, reprendra donc. Elle est poursuivie pour « complicité de génocide » pour le rôle qu’elle aurait joué au sein de l’« Akazu », le clan qui, au sommet de l’État rwandais, a organisé le génocide contre les Tutsis du Rwanda en 1994.

Dans un article publié en avril sur Afrique XXI, le journaliste Jean-François Dupaquier rappelle qu’en plein génocide Agathe Habyarimana avait sollicité Paul Barril, un mercenaire français, pour fournir des armes au gouvernement génocidaire, en difficulté face aux avancées du Front patriotique rwandais (FPR). Des faits documentés à l’époque par les services de renseignements français et par des documents découverts en 2012 lors d’une perquisition chez Paul Barril. Pourtant, en enquêtant sur Agathe Habyarimana, les juges ont complètement ignoré Paul Barril, dont le nom ne figure même pas dans l’ordonnance de non-lieu. Autant de pistes que la justice pourrait suivre… T.B.

À relire : Paul Barril, le grand oublié du génocide des Tutsis du Rwanda
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

LES ARTICLES DE LA SEMAINE

En RD Congo, une armée historiquement divisée
Histoire Instaurée en 1885 par le roi Léopold II, la Force publique est l’ancêtre des Forces armées de la République démocratique du Congo. Dès le départ, des tensions existent entre les différentes communautés qui la composent, comme le rappel la célèbre révolte des Batetelas de 1895. Les similitudes avec la rébellion du M23, composé d’anciens militaires congolais issus de la minorité tutsie qui occupent aujourd’hui une partie de l’est du pays, sont frappantes.
Par Hakim Maludi

En Côte d’Ivoire, partir pour goûter la « modernité » et la « croissance »
Analyse Étudier les imaginaires qui conduisent des milliers de jeunes Ivoiriens à quitter leur pays pour tenter leur chance en Europe, malgré les risques, permet de déconstruire certaines idées reçues. De l’impression de « stagnation » en passant par un idéal fantasmé entretenu, parfois malgré eux, par ceux qui ont réussi, de nombreuses causes alimentent le désir de prendre la route.
Par Khalif Traoré

Les arts de la révolution noire, toute une histoire
Bonnes feuilles Dans Fantômes de la révolution noire, Grégory Pierrot nous plonge dans la galaxie du « Black Power » à travers le prisme des productions artistiques. Il montre ainsi le rôle majeur de la littérature, de la musique et du cinéma dans la diffusion des idées, des rêves et parfois des lubies du mouvement.
Par Rémi Carayol
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _

IN ENGLISH

Attacks in Mali. “A monumental shock in Malian history”
Interview On 25 April, several cities in Mali, including the capital Bamako, were simultaneously attacked by two rebel groups, JNIM and the FLA. One of the most senior members of the military junta, in power since 2022, was killed. The scale of the event raises uncertainty about the ability of Assimi Goïta’s regime to remain in power.
Par Yvan Guichaoua et Michael Pauron

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don