Soudan. Le Kadamoul, un symbole social et politique

Analyse · Porté initialement pour des raisons climatiques, le kadamoul a depuis quelques décennies bien d’autres usages. Ce foulard, commun aux peuples du désert, concentre une charge symbolique, politique et culturelle forte que les belligérants de la guerre qui déchire le pays depuis bientôt trois ans ne manquent pas d’exploiter.

Des hommes issus des Forces de soutien rapide (FSR) portant le kadamoul.
© DR

Avant le début de la guerre au Soudan, le 15 avril 2023, Badr travaillait dans un magasin de matériel électronique. Il s’est reconverti peu de temps après les premiers affrontements en ouvrant une boutique spécialisée dans les vêtements et accessoires militaires, dans le Nord-Darfour. Le kadamoul compte parmi ses produits phares. Ce long turban que l’on enroule autour de la tête, de la bouche ou du cou, existe en différents modèles, dont le blanc en coton dit « civil » pour les grandes occasions (mariages, réunions familiales, etc.), et le beige et kaki pour les camouflages militaires. Ce dernier, le plus recherché par sa clientèle, est fabriqué en Chine et importé du Tchad voisin. En deux ans, les ventes n’ont pas cessé d’augmenter. Badr reçoit même des commandes depuis l’étranger. « Au départ, c’était plutôt des soldats de l’armée soudanaise ou ceux des forces conjointes [alliées de l’armée, NDLR] qui l’achetaient, mais maintenant c’est devenu un accessoire de mode pour les civils qui les soutiennent », constate le commerçant joint par téléphone. Une métamorphose qui ne passe pas inaperçue dans le paysage. Avant que le conflit éclate, peu d’habitants osaient s’afficher avec un kadamoul, militaire ou civil, surtout en ville, car les autorités l’associaient à la criminalité. Il l’est d’ailleurs toujours aux yeux de certains Soudanais.

Le kadamoul est un attribut commun aux peuples du désert du Sahara, et son nom varie selon les régions. Le fameux chèche des peuples touaregs s’appelle par exemple « tagelmust ». Le climat du Soudan est majoritairement sec et aride, la fonction du kadamoul est d’abord de protéger du soleil, de la poussière et des tempêtes de sable dans des régions désertiques telles que le Darfour et le Kordofan. Mais il est aussi porté ailleurs sur le territoire – principalement par des hommes. Bien que ce foulard soit perçu comme un héritage ancestral par ceux qui le revêtent, une partie de la population au Soudan le jugait comme un élément culturel « étranger ». « Au lycée, au moment de la semaine culturelle [célébration annuelle qui vise à promouvoir les traditions de chaque groupe ethnique du pays, NDLR], si tu venais avec un kadamoul on te disait “toi tu es tchadien, tu n’es pas soudanais, ça c’est le truc des Zaghawas” », se souvient Sadam, élève dans un lycée du Sud-Darfour dans les années 2010. Ces propos témoignent des discriminations envers certaines ethnies sous la dictature d’Omar Al Bachir, au pouvoir de 1989 à 2019.

L’ancien chef de l’État se présentait souvent avec une coiffe blanche en tissu, qu’un œil ignorant pourrait confondre avec un kadamoul. Ce couvre-chef, appelé imama, contient, lui, une dimension religieuse. Le port de ce turban s’inscrit dans une tradition prophétique, que califes ou souverains ottomans ont notamment embrassée. Arrivé au sommet de l’État par un putsch militaire en 1989, Omar Al-Bachir installe un pouvoir islamiste raciste, au profit des élites arabes de la capitale et du Nord-Soudan, renforçant un sentiment d’appartenance à la culture arabe et musulmane, dans un pays riche d’une grande diversité culturelle. Un recensement de la population de 19561, date de l’indépendance du pays, dénombrait cinquante-six groupes ethniques principaux, tandis qu’il existe encore plus d’une centaine de langues en usage. En 2009, la Cour pénale internationale a émis un mandat d’arrêt à l’encontre d’Omar Al-Bachir, l’accusant entre autres de nettoyage ethnique à l’encontre des populations noires telles que les Fours, les Masalits et les Zaghawas, dans le cadre de la guerre du Darfour, déclenchée en 2003 et qui n’a jamais véritablement cessé.

Sous Omar Al-Bachir, un code vestimentaire strict

Le régime de l’ancien président imposait un code vestimentaire strict, encadré par une loi dès 1991. Le Code pénal soudanais prévoyait une peine maximale de quarante coups de fouet pour quiconque « commet[tait] un acte indécent, un acte qui viol[ait] la moralité publique, ou port[ait] des vêtements indécents ». À ce titre, des dizaines de milliers de femmes ont été arrêtées2 pour un pantalon jugé trop moulant. À Khartoum, l’espace urbain était divisé pour être mieux surveillé3. Les membres des comités de quartier, partisans du régime placés à la tête de circonscriptions, étaient choisis en fonction de leur degré « d’arabité » et d’islamisation. Des polices les secondaient pour veiller aux bonnes mœurs, qui comprenaient la tenue vestimentaire.

Le manuel scolaire « Nos vêtements », un support d’étude pour les élèves de l’école primaire toujours utilisé, reflète cette idéologie islamiste suprémaciste. Parmi les illustrations se trouve une carte qui prétend exposer les différentes coutumes vestimentaires régionales. En réalité, elle donne une représentation homogène et exclusive, et, comme d’autres particularités vestimentaires locales, le kadamoul est absent de l’iconographie. La tenue masculine de référence se compose d’une galabiya pour les hommes et d’un thob pour les femmes.

Au cours de la guerre au Darfour, des décrets sont publiés dans plusieurs États de cette vaste région (Nord-Darfour4, Ouest-Darfour) et d’autres localités, comme la capitale, pour interdire le port du kadamoul, sous peine de sanctions allant de peines d’amendes à l’emprisonnement. Cette mesure est justifiée par les autorités pour des raisons de sécurité. Elle cible directement les rebelles qui arborent le kadamoul comme une protection et un moyen de dissimuler leur visage, dans un contexte de lutte armée, mais aussi comme un emblème de leur révolte. Les opposants au régime fustigent notamment sa politique de marginalisation. Depuis l’indépendance, aucun président originaire des États du Darfour, de l’Est ou du Sud, n’a gouverné le pays. Tous viennent du Nord.

« Un symbole d’africanité marginalisée »

En mai 2008, la guerre qui oppose le gouvernement et les groupes rebelles marque un tournant car, pour la première fois, l’un d’entre eux, le Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE), parvient à mener une attaque dans la banlieue de la capitale, Khartoum. Selon Mohamed Torchin, chercheur soudanais au Dimensions for Strategic Studies et spécialiste de la géopolitique africaine, cet événement a contribué à « donner une visibilité et une force au kadamoul ».

Le kadamoul, associé aux sociétés africaines du Sahel, a ainsi été perçu comme un symbole d’africanité marginalisée au sein d’un État qui cherchait à se définir comme arabe. L’histoire du kadamoul nous montre comment les dynamiques de pouvoir, d’identité et de culture s’entrecroisent dans la construction du nationalisme soudanais et dans les politiques d’exclusion symbolique menées par le régime central.

Une décennie plus tard, en 2018, une révolution éclate. Omar Al-Bachir est renversé le 11 avril 2019. Parmi les contestations des manifestants : la politique identitaire du régime soudanais5. Une critique qu’atteste le slogan « Nous sommes tous Darfouris ». Les manifestants défendent un Soudan afro-arabe inclusif et multiculturel. Les sit-ins, principalement à Khartoum, ont permis à des Soudanais de divers horizons de se rencontrer et de s’unir autour d’un objectif commun : la chute du régime et un transfert du pouvoir aux civils. Plusieurs initiatives artistiques et culturelles ont été organisées pour renforcer la cohésion sociale et l’interculturalité6.

« À Khartoum, je lui déconseillerai de porter un kadamoul »

Un événement politique quelques années après, en octobre 2020, donne l’espoir d’une paix à venir : la signature d’un accord de paix à Juba, au Soudan du Sud, entre le gouvernement de transition né de la révolution et une partie des groupes rebelles. Tout au long du processus de négociations d’une paix au Darfour, les dirigeants des groupes rebelles portent le kadamoul, comme à Doha en 2013 ou à Juba. « Après la chute de Béchir, les autorités politiques estimaient que le kadamoul n’était plus une source d’anxiété ou de menace, mais plutôt le symbole d’une diversité culturelle, analyse Mohamed Torchin. Nous sommes dans une phase de transition où cette diversité peut s’exprimer et reste ouverte. »

Le conflit armé qui a éclaté en avril 2023 opposant les forces armées soudanaises (FAS) du pays, dirigées par Abdel Fattah al-Buhran, et les Forces de soutien rapide (FSR), menées par Mohamed Hamdan Dogolo, dit Hemetti, et leurs soutiens locaux et internationaux respectifs a balayé les aspirations populaires à voir naître un gouvernement civil. Depuis, le pays est plongé dans une nouvelle guerre meurtrière. Les deux camps ont commis des violations des droits humains et sont responsables de la mort de dizaines de milliers de civils. Dans ce contexte, le kadamoul est instrumentalisé par chacune des parties prenantes alors même qu’elles l’interdisaient auparavant dans leurs rangs. Les FSR en ont fait un signe de ralliement et d’unité, et les FAS, soutenues par plusieurs mouvements rebelles (les forces conjointes), s’affichent également avec le kadamoul, refusant sa récupération par les FSR. La différence majeure entre les deux est une nuance de couleur : les premiers préfèrent le beige, et les seconds le kaki. Ce turban traditionnel est ainsi devenu « un champ de bataille culturel, où se jouent la légitimité morale des combattants et l’avenir identitaire des peuples du Darfour », observe Mada El Fatih dans un article7 du média numérique The New Arab. Le journaliste et chercheur au Centre d’études diplomatiques & stratégiques de Paris argue qu’« il ne s’agit pas uniquement d’un habit, mais d’un vecteur d’accusation ou de réhabilitation dans un conflit profondément enraciné dans les fractures ethniques, politiques et symboliques du Soudan ».

Sur les réseaux sociaux, les politiciens et activistes soupçonnés d’être du côté des FSR sont coiffés par les internautes d’un kadamoul, grâce à l’art du photomontage. Les dessinateurs qui chroniquent la guerre réduisent aussi souvent les paramilitaires à leur turban beige. « Si un ami part à Khartoum, je lui déconseillerai de porter un kadamoul », affirme Mada El Fatih, assurant que l’habit continue d’inspirer auprès de la population crainte et terreur. Les FSR ciblent des groupes ethniques en particulier (dont les Zaghawas, les Fours, les Masalits) et continuent de perpétrer des crimes contre l’humanité, selon la Cour pénale internationale8, comme à El Fasher, en octobre 2025. Ces attaques sont comparables à celles perpétrées quelques années plus tôt par les Janjawid, milices arabes auxquelles Omar Al-Bachir a fait appel pour mater la rébellion au Darfour et asseoir sa politique d’arabisation. Hemetti, qui dirige les FSR, était l’un des chefs des Janjawid. Le même homme qui était au service de l’ancien dictateur, contre les groupes rebelles, prétend aujourd’hui être le défenseur des marginalisés s’opposant aux élites politiques et militaires de Khartoum.

« L’objectif est de transmettre un message politique »

Un revirement qu’illustre l’apparition du kadamoul sur la tête de ses hommes. Autrefois, le béret rouge composait l’uniforme des FSR, non le turban du désert. « Hemetti n’avait pas hésité à refuser le kadamoul aux combattants, puis il l’a ensuite autorisé, relève Mohamed Torchin. Je pense qu’il souhaitait que cet élément identitaire serve de porte d’entrée pour attirer tous les groupes présents dans la région du Darfour et à travers le Sahel. À travers le kadamoul, l’objectif est de transmettre un message politique visant à créer une nouvelle alliance ou de parvenir à une compréhension commune malgré les divergences politiques. » Des observateurs soudanais vont jusqu’à qualifier9 la politique d’Hemetti de « République du kadamoul ». La réputation du chef de guerre a largement dépassé les frontières du Soudan, des mercenaires de différents pays de la région du Sahel comme le Niger ou le Tchad sont venus grossir les effectifs des FSR.

Du côté de l’armée, des figures de premier plan se sont montrées avec un kadamoul : Yasser al-Atta, commandant en chef adjoint des forces armées soudanaises, et le général Shams al-Din Kabbashi, chef d’état-major adjoint des FAS. Selon Hamid Hagar, général au sein des forces conjointes joint par Afrique XXI, il s’agit d’un message de « reconnaissance » envers les mouvements armés du Darfour qui se battent aux côtés des FAS depuis avril 2024 (principalement le Mouvement pour la justice et l’égalité et l’une des factions de l’Armée de libération du Soudan dirigée par Minni Minnawi).

L’armée soudanaise a accepté à contrecœur le kadamoul dans le cadre de son accord avec les forces conjointes. Elle s’était auparavant opposée aux mouvements de lutte armée qui le portaient et n’avait pas reconnu les besoins environnementaux et culturels des populations du désert.

Il justifie ce mea culpa, « compte tenu de la nécessité des services des forces conjointes et de l’urgence de l’évolution de la pensée des chefs militaires concernant la région et leur respect des habitants des zones frontalières du désert du Darfour ».

Sur les réseaux sociaux, des civils au Soudan et dans la diaspora se drapent également avec le kadamoul kaki militaire pour encourager les forces conjointes. À des milliers de kilomètres de son pays natal, Sadam, exilé en France, est un peu surpris par cette nouvelle mode, qu’il doute être une véritable ouverture culturelle. Il juge l’attitude de l’armée opportuniste : « Pendant vingt-quatre ans, l’État a détruit économiquement et socialement le Darfour. Et maintenant, les gens nous aiment parce que les leaders des forces conjointes sont des Zaghawas et qu’ils se sont battus contre les FSR. Ce que je comprends, c’est que si tu as de la force on te respecte, sinon, non. » Depuis sa boutique sur le terrain, Badr affirme que les mentalités autour de lui évoluent : « La population réalise que le kadamoul n’a pas de lien avec la criminalité, comme certains l’ont prétendu auparavant, mais qu’il s’agit bien d’un symbole culturel. Dieu merci, le peuple a fini par comprendre. » Aujourd’hui, il enroule fièrement le kadamoul autour de la tête de son fils.

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1Abdu Mukhtar Musa, «  Marginalization and ethnicization in the Sudan : how the elite failed to stabilize a diverse country  », Contemporary Arab Affairs, 2010, disponible ici.

2AFP, «  Port du pantalon par les femmes au Soudan : une répression aléatoire  », 8 septembre 2009, disponible ici.

3Armelle Choplin, «  Khartoum au défi de la paix, la capitale soudanaise entre violence urbaine et symbole de réconciliation  », 25 septembre 2009, à retrouver ici.

4Dabanga, «  North Darfur sit-in achieves ban on motorcycles  », 10 juillet 2020

5Clément Deshayes, «  Contester la politique identitaire du régime soudanais  », Cahiers d’études africaines, 2020, disponible ici.

6Comme le Festival de la diversité, qui s’est tenu au musée national du Soudan en 2021.

7Mada al-Fatih, « Kadmul »... À propos des habits et de la guerre au Soudan, 21 octobre 2024, [à lire ici→https://www.alaraby.co.uk/opinion/الكدمول-عن-اللباس-والحرب-في-السودان].

8Merve Aydogan, «  International Criminal Court reports war crimes, crimes against humanity committed in Sudan  », Anadolu Agency, 20 janvier 2026, à lire ici.

9Joshua Craze et Raga Makawi, «  The Republic of Kadamol, A Portrait of the Rapid Support Forces at War  », Small Arms Survey, 2025, à lire ici.

10Abdu Mukhtar Musa, «  Marginalization and ethnicization in the Sudan : how the elite failed to stabilize a diverse country  », Contemporary Arab Affairs, 2010, disponible ici.

11AFP, «  Port du pantalon par les femmes au Soudan : une répression aléatoire  », 8 septembre 2009, disponible ici.

12Armelle Choplin, «  Khartoum au défi de la paix, la capitale soudanaise entre violence urbaine et symbole de réconciliation  », 25 septembre 2009, à retrouver ici.

13Dabanga, «  North Darfur sit-in achieves ban on motorcycles  », 10 juillet 2020

14Clément Deshayes, «  Contester la politique identitaire du régime soudanais  », Cahiers d’études africaines, 2020, disponible ici.

15Comme le Festival de la diversité, qui s’est tenu au musée national du Soudan en 2021.

16Mada al-Fatih, « Kadmul »... À propos des habits et de la guerre au Soudan, 21 octobre 2024, [à lire ici→https://www.alaraby.co.uk/opinion/الكدمول-عن-اللباس-والحرب-في-السودان].

17Merve Aydogan, «  International Criminal Court reports war crimes, crimes against humanity committed in Sudan  », Anadolu Agency, 20 janvier 2026, à lire ici.

18Joshua Craze et Raga Makawi, «  The Republic of Kadamol, A Portrait of the Rapid Support Forces at War  », Small Arms Survey, 2025, à lire ici.