La lettre hebdomadaire #223

Au Bénin, Patrice Talon et le « match amical » pour sa succession

Dominique Zinkpè (Bénin), Untitled, 2018.
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DANS L’ACTU

AUNIN, PATRICE TALON ET LE « MATCH AMICAL » POUR SA SUCCESSION

Au Bénin, l’élection présidentielle de ce dimanche 12 avril suscite si peu d’engouement qu’on l’appelle le « match amical ». Elle n’opposera que deux candidats : Romuald Wadagni, ministre de l’Économie et des Finances pendant les dix ans de la présidence de Patrice Talon et successeur désigné de ce dernier, à Paul Hounkpè, un opposant sans véritable assise politique.

La vraie opposition, elle, a été mise hors jeu. Les Démocrates, le parti de l’ancien président Thomas Boni Yayi (2006-2016), n’a pas pu présenter de candidat à cause d’un manque de parrainages… Le parti refuse de donner une consigne de vote, estimant qu’Hounkpè n’est qu’un figurant dont la candidature a été suscitée par le pouvoir. Depuis, le parti est entré en crise profonde : il a perdu tous ses sièges au Parlement après les législatives de janvier, Boni Yayi en a subitement quitté la présidence le mois dernier, tandis que certains cadres ont appelé à soutenir Wadagni. D’autres opposants continuent de croupir en prison, comme Joël Aïvo, embastillé depuis déjà cinq ans.

Certes, contrairement à la plupart de ses homologues de la région, le président sortant a accepté de passer la main après avoir réalisé deux mandats. Pour autant, il n’a pu s’empêcher de « tripatouiller » la Constitution avant de partir, verrouillant encore un peu plus le jeu politique béninois. La nouvelle Loi fondamentale, adoptée en novembre 2025, allonge le mandat présidentiel de cinq à sept ans et crée un Sénat, une chambre haute conçue comme un conseil de sages, dont la présidence semble taillée sur mesure pour… Patrice Talon.

Choisi par le chef de l’État sortant, Romuald Wadagni, au profil de technocrate, aura pour tâche première de poursuivre les réformes qui ont fait du pays l’une des économies les plus dynamiques de l’Afrique de l’Ouest. Afrique XXI avait d’ailleurs écrit sur l’ambitieuse et ambivalente politique culturelle et touristique du président Talon.

Les tâches les plus difficiles de Wadagni se situeront sur les plans sécuritaire et diplomatique, deux questions intimement liées. Sur le front sécuritaire, la situation continue de se dégrader dans le nord du pays. Les djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn, JNIM), affilié à Al-Qaïda, profitent des tensions entre le Bénin et le Burkina Faso ainsi que le Niger – où le groupe rebelle est implanté – pour mener des opérations de plus en plus complexes et de plus en plus nombreuses. En avril 2025, l’une de ses attaques a coûté la vie à cinquante-quatre soldats ; vingt-huit sont morts en janvier ; quinze autres en mars...

Le deuxième grand défi est donc diplomatique. Wadagni aura la lourde tâche d’apaiser les relations avec ses voisins du Nord, en particulier Niamey. Celles-ci se sont gravement dégradées après le coup d’État d’Abdourahamane Tiani, en 2023, quand la Cedeao a menacé le Niger d’intervention militaire pour rétablir Mohamed Bazoum : Patrice Talon était l’un des fers de lance de cette idée, qui a fini par avorter, mais qui a marqué le début d’une escalade aboutissant au retrait des trois pays de l’organisation régionale pour créer l’Alliance des États du Sahel, AES. Depuis, Niamey et Cotonou s’accusent mutuellement de déstabilisation ; la frontière, fermée, n’a toujours pas rouvert ; tandis que la coopération dans la lutte anti-djihadiste a complètement cessé, une question pourtant vitale pour les deux pays.

Leurs relations ont connu le niveau le plus bas après la tentative de putsch du lieutenant-colonel Pascal Tigri, début décembre 2025. Les autorités béninoises sont convaincues que Niamey se trouve derrière cette aventure. Mais la dégradation de la situation sécuritaire pourrait aussi avoir joué un rôle : Tigri, commandant des forces spéciales, était en première ligne dans la lutte contre le JNIM et a justifié son geste, entre autres, par le manque de moyens dont disposeraient les soldats déployés sur le front. Cette tentative de coup d’État a par ailleurs montré que, derrière la façade d’un pays fermement tenu par le clan au pouvoir, les tensions couvent, alimentées, aussi, par la répression de l’opposition.

Ce putsch manqué a également remis en lumière le partenariat privilégié entre le Bénin et la France, notamment sur le plan militaire. Paris, qui s’était fait discret dans la région après ses déconvenues au Sahel, a assumé le déploiement de militaires sur le sol béninois pour traquer les putschistes. Le mois dernier, les chefs d’état-major de la France, du Bénin et de la Côte d’Ivoire se sont réunis à Cotonou pour plancher sur la lutte anti-djihadiste dans la région. Wadagni pourra donc compter sur le soutien sans faille de la France… Au risque de compliquer le rapprochement avec ses voisins sahéliens. Tangi Bihan

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À VOIR

AVEC DAO, ALAIN GOMIS FAIT DE LA TRANSMISSION UN OBJET POLITIQUE

En un an, Julia (interprétée par Katy Correa) va vivre deux évènements extrêmement marquants : la cérémonie mortuaire de son père, en Guinée-Bissau, et le mariage de sa fille Nour (D’Johé Kouadio), en France. Deux fêtes qui, par bien des aspects, se rejoignent. Si l’une, organisée de manière traditionnelle dans le village familial, rend hommage à un mort, tandis que l’autre, dans un décor urbain, célèbre plutôt la vie, les deux respectent des étapes bien précises et codifiées : mairie, défilé en voiture, vin d’honneur, dîner, soirée dansante… pour le mariage ; cérémonie dans la forêt, sacrifice d’un bœuf, fête de village, etc., pour l’hommage au père de famille.

Avec Dao, le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis convie le spectateur à vivre en parallèle ces étapes une par une. Le chemin intime de Julia, entre ses racines et sa vie en France, est un fil rouge, tout comme les castings des actrices et des acteurs (en France et en Guinée-Bissau, où ce sont les habitantes du village qui jouent) que l’auteur a choisi d’insérer dans le montage final. Au point que la réalité vient parfois se fondre avec la fiction : de nombreuses thématiques se croisent, parmi lesquelles le racisme, la polygamie, le départ en exil, la séparation, la mort, les relations entres les femmes et les hommes, l’intégration, les racines, la religion… Le réalisateur de Félicité (2017, Étalon d’or du Fespaco) glisse par ailleurs quelques clins d’œil, comme sur la colonisation portugaise. C’est donc aussi un film politique.

Pour celles et ceux qui connaissent un peu la région, la plongée d’Alain Gomis dans ce village de Guinée-Bissau (il a été inspiré par la cérémonie de son propre père) ne manque pas de provoquer une certaine nostalgie. Les rythmes joués sur les bombolongs (partie de tronc d’arbre évidé), la danse des laboureurs (qui mime le geste de la labour des rizières), les caisses de bière portugaise Cristal, la récolte de la noix de cajou… sont autant de marqueurs communs à plusieurs espaces géographiques, de la Guinée-Bissau à la Casamance, dans le sud du Sénégal. Les croyances animistes sont au cœur de la cérémonie mortuaire, et, lorsque le défunt se réincarne dans le corps d’une femme du village, pour remercier la famille et les amies, on tangue entre fascination et dérision : existe-t-il la même chose dans une cérémonie réelle ?

Cette anatomie des cérémonies est aussi et surtout le moyen d’aborder la question de la transmission, comme l’explique le réalisateur lui-même dans le dossier de presse : « D’une mère à sa fille, des morts aux vivants, dans des cérémonies qui, au-delà des croyances, permettent de se définir ensemble. Dao renvoie à ce mouvement perpétuel, aux relations constantes entre les êtres et le monde. »

Le tout sur une durée d’un peu plus de trois heures qui, peut-être, empêchera certaines spectateurs et spectatrices de rentrer et de rester dans cette histoire passionnante. M.P.

À voir : Dao, d’Alain Gomis, Les Films du Worso et Srab Films, sortie en France le 29 avril 2026.
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AGENDA

AFRIQUE XXI ET ORIENT XXI AU FESTIVAL DESDIAS INDÉPENDANTS DE RENNES

Afrique XXI et Orient XXI seront présents au Festival des médias indés (FMI) organisé à Rennes les 11 et 12 avril. Cette initiative, lancée par La Paillette (la Maison des jeunesses et des cultures), est organisée en partenariat avec le Fonds pour une presse libre (FPL). Vous pourrez venir nous rencontrer au village des médias indépendants parmi une cinquantaine d’autres confrères le samedi à partir de 14 heures et le dimanche dès 10 heures. Le festival se déroule entre le Théâtre (6, rue Louis Guilloux) et le Lavoir (2, rue du Pré de Bris).

Le dimanche 12 avril, nous organisons à une table ronde sur le thème « Pourquoi la presse indépendante est essentielle sur les questions internationales ? », avec Sarra Grira, rédactrice en chef d’Orient XXI, Jean Stern, journaliste et membre des comités éditoriaux d’Afrique XXI et Orient XXI, et, Michael Pauron, coordinateur d’Afrique XXI.

Enfin, nous exposerons un « Mur des journalistes » assassinés par Israël depuis le 7 octobre 2023.

Venez nombreux !

PROCHAINE ÉMISSION HORIZONS XXI AVEC TSEDEK !. LOI « YADAN », INSTRUMENTALISATION DE L’ANTISÉMITISME ET ACTUALITÉ AU PROCHE-ORIENT

En février dernier, Tsedek ! a sorti un ouvrage intitulé Lutter en rupture, Lutter en solidarité aux éditions Premier Matin de novembre. Entre essai et manifeste, le collectif juif décolonial revient sur sa généalogie, définit son engagement et se projette dans un programme de lutte. Pour ce nouvel épisode d’Horizons XXI, Orient XXI reçoit deux de ses membres la veille de l’examen de la loi dite « Yadan » pour discuter de l’actualité française et proche-orientale : l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme, la volonté de criminaliser l’antisionisme et les guerres que mène Israël et qui nous concernent également ici. Animé par Sarra Grira.

Où et quand ? Mercredi 15 avril à 9 heures en direct sur Au poste
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE

Mahmood Mamdani. « Le récit dominant ne montre qu’une facette d’Idi Amin Dada »
Entretien Dans son ouvrage Slow Poison. Idi Amin, Yoweri Museveni, and the Making of the Ugandan State, l’universitaire ougandais revient sur les parcours des deux chefs d’État, le second étant au pouvoir depuis quarante ans. Il déconstruit au passage un certain nombre d’idées reçues sur la personnalité complexe d’Amin Dada.
Par Victoria Brittain

Exilées aux États-Unis, les victimes afro-mauritaniennes poursuivent la lutte
Témoignages De nombreux membres des familles de militaires victimes de la répression du « Passif humanitaire » des années 1980-1990, durant laquelle plusieurs centaines de soldats afro-mauritaniens ont été assassinés par le régime, se sont exilés aux États-Unis, où ils poursuivent leur combat pour obtenir justice.
Par Nadia Addezio

Paul Barril, le grand oublié du génocide des Tutsis du Rwanda
Justice L’ancien chef mercenaire a disparu des radars de la justice française malgré un lourd faisceau d’indices sur son rôle en 1994 auprès d’Agathe Habyarimana. Il n’est même pas cité dans le non-lieu dont cette dernière a bénéficié en août 2025. Cette décision a été contestée par le Parquet devant la Chambre d’instruction, qui rendra son avis le 8 avril.
Par Jean-François Dupaquier

IN ENGLISH

Mahmood Mamdani. “That narrative captures one side of Idi Amin”
Interview In his book « Slow Poison : Idi Amin, Yoweri Museveni, and the Making of the Ugandan State », the Ugandan academic examines the careers of the two heads of state, the latter of whom has been in power for forty years. In doing so, he debunks a number of common misconceptions about the complex personality of Amin Dada.
By Victoria Brittain

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