
La tension est palpable en ce soir du 26 août 2023. La population gabonaise s’est massivement mobilisée pour le triple scrutin – présidentiel, législatif, et local – avec, pour beaucoup, l’espoir de renverser le régime de la famille Bongo, au pouvoir depuis 1967 avec Omar, puis son fils Ali, par la voie des urnes en soutenant Albert Ondo Ossa, candidat unique sur lequel se sont accordés tardivement les principaux partis d’opposition. Bien que réunis au sein de la plateforme Alternance 20231, ils se sont d’abord lancés en ordre dispersé dans la bataille électorale, avant de s’entendre sur cet économiste indépendant, huit jours seulement avant le début du scrutin.
Après plusieurs semaines d’une campagne électorale largement dominée par le Parti démocratique gabonais (PDG), du président sortant Ali Bongo Ondimba, le scrutin se déroule sans heurts mais dans une atmosphère pesante et dans des conditions que certains décriront comme « chaotiques ». Démarrage tardif du scrutin, absence de bulletins du candidat Ondo Ossa dans plusieurs bureaux de vote, ou au contraire présence de bulletins des candidats qui s’étaient désistés en sa faveur, interdiction d’observateurs internationaux et restrictions médiatiques (RFI, France 24 et TV5 Monde sont suspendus), frontières du pays fermées… Une désorganisation et un huit clos qui laissent planer des doutes sur la transparence du scrutin, alors que l’opposition dénonce déjà une « tentative de fraude massive2 ».
Alors que le climat électoral semble tourner à l’orage, un couvre-feu nocturne (de 19 heures à 6 heures) et une coupure d’internet sont imposés par les autorités à l’issue du vote, officiellement pour parer à « la propagation d’appels à la violence et de fausses informations », tandis qu’un dispositif sécuritaire se déploie sur l’ensemble du territoire et notamment autour des centres névralgiques de Libreville. Ces mesures semblent surtout traduire la fébrilité du régime, qui redoute une répétition du scénario postélectoral de 2016. Sept ans plus tôt, la « victoire » d’Ali Bongo face à Jean Ping n’avait été arrachée qu’au prix d’une répression massive de manifestations populaires, dont le nombre de victimes demeurent à ce jour incertain.
Les Bongo, un régime aux abois prêt à tout
Car la frustration populaire et le désir d’alternance sont palpables dans un pays asphyxié politiquement par un régime affaibli et de plus en plus impopulaire. Depuis la crise de 2016, et plus encore depuis l’accident vasculaire cérébral (AVC) dont a été victime le président Ali Bongo en 2018, qui l’a laissé considérablement diminué, la société gabonaise est à bout de souffle. Dégradation des infrastructures, coupures d’eau et d’électricité récurrentes, précarité toujours plus grande des classes moyennes, gabegie des ressources économiques du pays et corruption flagrante de l’entourage du président n’ont eu de cesse de miner le régime, alors qu’au sein du sérail des luttes intestines déchirent le clan Bongo.
Toutefois, malgré la désunion familiale, il est essentiel pour celle-ci de maintenir au pouvoir celui qui avait succédé à son père en 2009. Ainsi, les efforts pour assurer la réélection d’Ali Bongo ont été initiés bien en amont du scrutin. En cette année électorale, les réformes pour verrouiller le système institutionnel se sont multipliées.
Une réforme de la Constitution a d’abord été adoptée3 le 6 avril 2023 par 86 % des membres d’un Parlement largement acquis au régime, avec pour but affiché de permettre « des élections moins contestées et des lendemains électoraux plus apaisés », selon une déclaration du président en clôture du vote. Cette révision constitutionnelle consacre l’alignement de tous les mandats politiques, leur harmonisation à une durée de cinq ans (contre sept ans pour le président et six ans pour les sénateurs auparavant) et leur non-limitation. Tous les scrutins (présidentiels, législatifs et locaux) doivent ainsi se tenir en même temps – comme ce sera le cas le 26 août 2023. Par ailleurs, les scrutins présidentiels et parlementaires repassent à un tour, un mode de scrutin qui favorise le président sortant à moins d’une candidature commune de l’opposition, et permet également au vainqueur de n’être élu qu’avec une très faible majorité relative.
Ensuite, le nouveau code électoral est passé à la hâte en juillet 2023, à la veille des vacances parlementaires. Il entérine les amendements de la Constitution – notamment le couplage de tous les scrutins – et y ajoute de nouvelles règles. Par exemple, le nombre d’observateurs par bureau de vote est limité à deux représentants du pouvoir, deux de l’opposition et un pour les indépendants, quel que soit le nombre de candidats en lice, empêchant de nombreuses équipes de surveiller le vote ou de recevoir une copie du procès-verbal. Est également supprimée l’enveloppe « poubelle » – une enveloppe accolée à celle du vote où l’électeur glissait les bulletins non –, une mesure introduite en 2002 pour limiter les achats de voix. Un décret présidentiel promulgué le 4 août instaure par ailleurs un bulletin de vote unique pour la présidentielle et les législatives. Sur ce bulletin figurent à la fois le nom du candidat à la présidentielle et celui du député du même parti pour une circonscription donnée, obligeant les électeurs à voter pour le ticket électoral et contraignant ceux votant pour des candidats indépendants à renoncer de facto à l’une ou l’autre des élections.
Oligui Nguema, un acquis du régime
Ce changement des règles du jeu, introduit six semaines à peine avant le début du scrutin et alors que le dépôt des candidatures est déjà ouvert, indigne aussi bien l’opposition que la société civile, qui dénoncent une « violation de la séparation des pouvoirs [et] de la liberté de choix » et déposent un recours devant la Cour constitutionnelle. Mais celle-ci est dirigée d’une main de fer par une proche du régime, la magistrate Marie-Madeleine Mborantsuo, ex-compagne de l’ancien président Omar Bongo Ondimba, et les réformes sont finalement avalisées. Enfin, pour achever le verrouillage institutionnel, le nouveau président du Centre gabonais des élections (CGE), Michel Stéphane Bonda, n’est autre qu’un ex-ministre issu du PDG et un ancien des services d’écoute de la présidence, malgré l’exigence de neutralité4 pour ce poste.
Coté sécuritaire, la Garde républicaine est en première ligne pour assurer l’ordre durant et après le vote. Entendre : prévenir toute tentative de mobilisation contre des résultats favorables au président sortant, quitte à réprimer les manifestations, qui ne manqueront pas d’éclater. À sa tête, le général de brigade Brice Clotaire Oligui Nguema, qui semble lui aussi être acquis au régime. C’est pourtant bien de l’appareil sécuritaire que viendra la faille.
Le 29 août au soir, les résultats officiels du scrutin n’ont toujours pas été dévoilés. La population s’impatiente mais se résigne finalement à aller dormir. De leur côté, les partisans d’Albert Ondo Ossa ont déjà publié des résultats partiels basés sur leur propre décompte, qui donnent leur candidat vainqueur avec environ 70 % des voix, et appellent Ali Bongo à céder le pouvoir.
« Une gouvernance irresponsable, imprévisible »
La 30 août, vers 3 h 30 du matin, le président du CGE annonce pourtant à la télévision nationale la victoire d’Ali Bongo, avec 64,27 % des voix, contre 30,77 % pour son adversaire. Mais, en coulisses, les militaires sont déjà passés à l’action. En fin de soirée, ils ont investi le siège du CGE et appréhendé plusieurs de ses membres, ainsi que des figures clés du régime. L’annonce des résultats est en fait une vidéo pré-enregistrée par le CGE sous la pression du régime Bongo, et dont les militaires permettent la diffusion pour enchaîner immédiatement sur leur propre déclaration télévisée annonçant leur prise de pouvoir. L’idée5 est simple : faire apparaître leur action comme un acte de défense de la démocratie plutôt que comme un coup d’État.
Dans une courte déclaration, une dizaine de militaires se présentant comme membres d’un « Comité pour la transition et la restauration des institutions » (CTRI) annoncent6 en effet avoir décidé de « défendre la paix » en « mettant fin au régime en place », dont la « gouvernance irresponsable, imprévisible […] se traduit par une dégradation continue de la cohésion sociale risquant de conduire le pays au chaos ». Les élections sont annulées, et les institutions nationales suspendues. Et promesse est faite aux Gabonais, enfin libérés, qu’est arrivée l’heure de leur « essor vers la félicité ».
Le règne des Bongo, qui s’achève ainsi « sans effusion de sang », comme aiment à le rappeler7 leurs tombeurs, ne signifie toutefois pas la « fin du régime » promise par le CTRI. Car, malgré les justifications des militaires – celle d’un coup de la « liberté » venant s’opposer à un « coup d’État électoral » – et les promesses rassurantes d’une « restauration des institutions » qui ponctueront la transition, celle-ci s’inscrit en grande partie dans une continuité, des personnes et parfois aussi des pratiques, avec le pouvoir renversé.
Une histoire de famille
Continuité des hommes d’abord. Car Brice Clotaire Oligui Nguema, s’il est alors peu connu des Gabonais, est loin d’être un inconnu du clan Bongo – il en fait même partie. Apparenté à la famille par sa mère tékée, cousine de la mère de l’ancien président Omar Bongo et originaire du même village de Ngouoni (région du Haut-Ogooué), c’est surtout une filiation de cœur qui le lie à Bongo père. Ce dernier le considère comme son petit-fils et s’ouvre à lui parfois plus qu’à ses propres fils, lesquels lui en garderont une certaine rancœur.
Le clan Ngouoni est une branche de la famille sur laquelle Omar Bongo s’est beaucoup appuyé pour sécuriser son pouvoir, en lui confiant notamment les clés de l’armée, et en particulier celles de la Garde républicaine. La carrière militaire s’impose donc naturellement au bachelier Oligui Nguema. Pris sous l’aile du président comme plusieurs autres jeunes de la famille dont il finance les études, Nguema est envoyé à l’Académie militaire de Meknès, au Maroc (où sont formés bon nombre d’officiers gabonais), dont il sort diplômé en 2001. De retour au Gabon avec le grade de sous-lieutenant, il obtient – grâce à Omar Bongo – son intégration dans la Garde républicaine, le puissant corps d’élite chargé de la protection de la présidence et dont il gravit progressivement les échelons.
Choisi comme aide de camp d’Omar Bongo et intégrant ainsi le premier cercle du président, il l’accompagne dans ses huit dernières années au pouvoir, jusqu’à son décès, à Barcelone, en 2009. À la mort du président, Nguema perd son protecteur tandis que le clan et le pouvoir se réorganisent autour de son fils Ali. Mais ses relations avec ce dernier et ses conseillers se distendent. Ils finissent par l’écarter et, en 2014, il est envoyé comme attaché de défense au Maroc puis au Sénégal.
Un putsch prémédité
S’il est rappelé au pays en octobre 2019 par un Ali Bongo affaibli par l’AVC dont il a été victime un an plus tôt, c’est en réalité sur les conseils de la première dame, Sylvia Bongo, et de son fils Noureddin, qui contrôlent alors l’essentiel du pouvoir. Préoccupés par une tentative de coup d’État8 survenue quelques mois plus tôt, et soucieux d’assurer à Noureddin la possibilité de succéder à son père, ils placent Oligui Nguema à la tête de la Direction générale des services (le service de renseignement de la Garde républicaine) en remplacement de Frédéric Bongo Ondimba, demi-frère d’Ali, dont ils se méfient. Quelques mois plus tard, Oligui Nguema prend le commandement de la puissante troupe d’élite.
Devenu un allié de circonstance du duo mère-fils Bongo, il a alors tout loisir d’observer de l’intérieur les dérives du régime, et notamment la confiscation du pouvoir par Noureddin et sa young team9, dont il ne supporte bientôt plus l’arrogance. Ses relations avec ces derniers se dégradent, et l’idée qu’un changement est nécessaire à la tête de l’État s’installe progressivement dans son esprit. En tant que général du seul corps d’armée capable de prendre le pouvoir, il consulte ses proches et s’assure du soutien de différents corps d’armée ainsi que du clan du Haut-Ogooué. Le 29 août, une ultime altercation avec Noureddin Bongo l’encourage à sauter le pas.
Prétexte ou élément déclencheur, les élections de 2023 ouvrent ainsi la voie à une transition qui servira l’ambition personnelle d’Oligui Nguema et les intérêts de sa troupe au moins autant que ceux de la population gabonaise. La « nécessaire rupture » pour libérer la nation prise en otage par le clan Bongo, prônée par un enfant du système tant décrié, a donc bien des airs de révolution de palais, malgré les démentis du principal intéressé.
L’ÉPISODE 2 DE CETTE SÉRIE SERA EN LIGNE LE 28 AVRIL 2026, À 4 HEURES GMT.
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1Lancée en janvier 2023, cette plateforme fédérait les principaux partis d’opposition gabonais, dont six des dix-neuf candidats en lice à la présidentielle de 2023. Le 18 août, Alternance 2023 annonce la désignation d’Albert Ondo Ossa comme candidat « consensuel » alors que les trois favoris – Paulette Missambo de l’Union nationale (UN), Alexandre Barro Chambrier du Rassemblement pour la patrie et la modernité (RPM), et Raymond Ndong Sima (indépendant) – s’engagent à retirer leur candidature à son profit afin d’éviter une dispersion des voix.
2Jeanne Le Bihan, « Gabon : Les derniers secrets de la chute des Bongo », Jeune Afrique, septembre 2024 (n° 3140).
3Sont modifiés par la révision d’avril 2023 les articles 4, 9, 10, 11, 15 et 111 de la Constitution.
4L’ordonnance n° 00004/PR/2018 du 26 janvier 2018 relative à sa création dispose, entre autres, que les candidats potentiels au poste de président du Centre gabonais des élections doivent être « reconnus pour leur compétence, leur probité, leur intégrité morale, leur honnêteté intellectuelle, leur neutralité et leur impartialité ».
5Mathieu Olivier, Jeanne Le Bihan, « Gabon : la fin du système Bongo », Jeune Afrique, octobre 2023.
6Communiqué du CTRI n° 001, 30 août 2023.
7Allocution d’investiture du président de la Transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, 4 septembre 2023.
8Le 7 janvier 2019, un commando de la Garde républicaine mené par le lieutenant Kelly Ondo Obiang s’empare brièvement des locaux de la Radio Télévision gabonaise, d’où il lance un appel au soulèvement contre le régime Bongo et annonce la formation d’un « Conseil national de restauration ». Les mutins seront rapidement neutralisés par les forces de sécurité, et leur chef arrêté.
9Équipe de jeunes collaborateurs proches de Sylvia et de Noureddin Bongo et qui auraient été impliqués, entre autres, dans des affaires de détournement de fonds publics, de blanchiment de capitaux et d’acquisition illégale de biens durant la période d’affaiblissement d’Ali Bongo. Plusieurs d’entre eux ont récemment été condamnés par la justice gabonaise.
10Lancée en janvier 2023, cette plateforme fédérait les principaux partis d’opposition gabonais, dont six des dix-neuf candidats en lice à la présidentielle de 2023. Le 18 août, Alternance 2023 annonce la désignation d’Albert Ondo Ossa comme candidat « consensuel » alors que les trois favoris – Paulette Missambo de l’Union nationale (UN), Alexandre Barro Chambrier du Rassemblement pour la patrie et la modernité (RPM), et Raymond Ndong Sima (indépendant) – s’engagent à retirer leur candidature à son profit afin d’éviter une dispersion des voix.
11Jeanne Le Bihan, « Gabon : Les derniers secrets de la chute des Bongo », Jeune Afrique, septembre 2024 (n° 3140).
12Sont modifiés par la révision d’avril 2023 les articles 4, 9, 10, 11, 15 et 111 de la Constitution.
13L’ordonnance n° 00004/PR/2018 du 26 janvier 2018 relative à sa création dispose, entre autres, que les candidats potentiels au poste de président du Centre gabonais des élections doivent être « reconnus pour leur compétence, leur probité, leur intégrité morale, leur honnêteté intellectuelle, leur neutralité et leur impartialité ».
14Mathieu Olivier, Jeanne Le Bihan, « Gabon : la fin du système Bongo », Jeune Afrique, octobre 2023.
15Communiqué du CTRI n° 001, 30 août 2023.
16Allocution d’investiture du président de la Transition, Brice Clotaire Oligui Nguema, 4 septembre 2023.
17Le 7 janvier 2019, un commando de la Garde républicaine mené par le lieutenant Kelly Ondo Obiang s’empare brièvement des locaux de la Radio Télévision gabonaise, d’où il lance un appel au soulèvement contre le régime Bongo et annonce la formation d’un « Conseil national de restauration ». Les mutins seront rapidement neutralisés par les forces de sécurité, et leur chef arrêté.
18Équipe de jeunes collaborateurs proches de Sylvia et de Noureddin Bongo et qui auraient été impliqués, entre autres, dans des affaires de détournement de fonds publics, de blanchiment de capitaux et d’acquisition illégale de biens durant la période d’affaiblissement d’Ali Bongo. Plusieurs d’entre eux ont récemment été condamnés par la justice gabonaise.