
Depuis le rachat de son enoteca (bar à vin, NDLR), Ornella n’a plus le cœur à s’arrêter lorsqu’elle repasse par piazza sant’Oliva, un petit écrin de verdure situé dans le quartier tranquille du théâtre Politeama, à Palerme. De ces mois joyeux passés à servir des vins locaux sur les notes de Miles Davis et de Nina Simone, elle a gardé une flopée de bons souvenirs et un employé, Haroun, qui l’a suivie aux officines Bellotti, le centre culturel où elle gère désormais un bistrot.
D’ici, Haroun n’est plus qu’à une petite centaine de mètres à pied des locaux de Maldusa1, l’association qu’il a cofondée en 2023 avec une dizaine d’autres membres du mouvement Baye Fall, à Palerme, une branche religieuse autonome de la voie soufie, qui prône un mode de vie altruiste et pieux, éloigné des considérations matérielles. Ce jour-là, comme presque tous les jours après son service du midi, il salue donc ses collègues pour rejoindre ses « frères », venus presque tous comme lui du Sénégal. « On a de la chance d’avoir un endroit comme celui-ci. » De la chance ? Pas seulement. Maldusa naît en réalité de travaux initiés sur les côtes de Lampedusa dès 2022 par plusieurs groupes autonomes, composés notamment d’anciens membres d’Alarm Phone, une plateforme téléphonique de surveillance et de sauvetage en mer Méditerranée, du navire Louise Michel2, de l’association Mediterranea et de la communauté Baye Fall.
Cette année-là, les Nations unies3 estiment que 1 413 personnes au moins ont perdu la vie en tentant de rejoindre l’Europe par la Méditerranée centrale – 2 271 l’année suivante. Comment rendre compte de l’extrême gravité de la situation sans sombrer dans un misérabilisme paternaliste ? Maldusa naît de ce vœu pieux, avec une ligne précise : imposer dans l’imaginaire collectif l’idée d’une Méditerranée comme espace de connivences et de solidarité plutôt que la réduire à sa dimension mortifère, miroir des inégalités entre le Nord et le Sud. Et de rappeler que celui qui la traverse au péril de sa vie est d’abord une force active qui prend son destin en main, avant de devenir une victime de politiques qui jouent en sa défaveur. « Les gens ne commencent pas à exister quand ils sont en danger. Cette victimisation ne reconnaît pas la capacité des personnes à agir et à exister en dehors de la vision blanche des acteurs européens. Cette situation est peut-être aussi déshumanisante que de dépeindre les personnes en déplacement comme des criminels dangereux », résume aujourd’hui le collectif.
« Nous sommes tous passés par là »

Mais, à l’époque, l’urgence est d’abord sur le terrain. Cheikh Sene, le coordinateur de Maldusa à Palerme, raconte :
On s’est notamment rendu compte que les personnes qui conduisaient les bateaux de l’Afrique vers l’Europe, par peur de se faire identifier en tant que capitaine et d’être condamnées à leur arrivée, coupaient le moteur en pénétrant dans les eaux internationales, ce qui a été la cause de nombreux naufrages. Et ça, peu de gens le savent. Il fallait que l’on reprenne le contrôle non seulement de la situation, mais aussi de la narration qui est faite des récits de migrations.
Trois ans plus tard, la question de l’emprisonnement presque systématique des capitaines de bateaux de fortune demeure un enjeu crucial pour l’association, qui multiplie les initiatives pour éviter les détentions, aux côtés notamment du groupe Captain Support. « On le sait aujourd’hui, la plupart de ces pilotes n’ont pas vraiment le choix et sont contraints soit par de vrais trafiquants, soit par la nécessité de partir », poursuit Cheikh Sene.
Outre les cercles de parole et les débats ouverts au grand public, une équipe de Maldusa multiplie également les réunions en interne, organise des visites en prison ou entame des batailles juridiques pour des camarades emprisonnés, avec lesquels ils parviennent à conserver un lien grâce à un réseau tissé au fil des années auprès d’acteurs locaux de la solidarité.
« On sait ce que c’est. Nous sommes tous passés par là », explique l’ancien pêcheur de M’Bour, au sud de Dakar, qui a construit de ses propres mains le bateau avec lequel il a pris la mer, en 2016. Artiste durant son temps libre et déjà très impliqué dans les affaires socioculturelles locales, il serait bien resté : « Mais la mer a été vidée de ses poissons par les sociétés européennes et chinoises. Leur matériel est trop performant, leurs bateaux trop rapides. On ne faisait plus le poids. » Direction l’Europe, donc.
« “Déblanchir” la structure de l’organisation »
En arrivant en Italie, Cheikh Sene est aussitôt arrêté et conduit en prison, où il purge une peine de deux ans. À sa sortie, il rejoint Palerme, où il retrouve plusieurs membres de la communauté Baye Fall au sein de l’organisation catholique Caritas. « Nous étions aidés, mais on ne nous écoutait pas vraiment. On avait du mal à comprendre quand et comment voir un avocat, obtenir des papiers... On a vite compris que l’on serait plus efficace en s’organisant entre nous », poursuit-il.

C’est la force de Maldusa : une grande partie des membres fondateurs – tous bénévoles à l’exception de Cheikh Sene – sont nés sur le continent africain et ont l’expérience de la migration. « Il nous semblait important d’impliquer au maximum des membres de communautés ayant franchi les frontières, pour “déblanchir” la structure de l’organisation. La plupart des associations d’aide aux migrants créées par des Blancs arrivent avec une batterie de solutions pour ce qu’ils estiment être nos problèmes. Mais, nous, on les connaît, les problèmes : on les a eus et on les a parfois encore », fait-il observer. Par ailleurs, « la plupart des associations réduisent les exilés à leur statut de victime. Or nous n’avons pas envie d’être réduits à des victimes, des détenus, des passeurs ou encore de la main-d’œuvre exploitée. Maldusa, c’est aussi montrer que l’on n’est pas un problème, mais une solution. » Pour « casser les étiquettes », les membres font le pari d’un partage assidu de connaissances, l’une des pierres angulaires du mouvement Baye Fall.
Nous sommes capables de réfléchir à ce qui est bon pour nous, et à la manière dont on estime judicieux et utile de s’intégrer dans une société. Si un membre de notre communauté rencontre une difficulté, on ne se contente pas de l’aider, on veut comprendre pourquoi c’est arrivé, et faire en sorte que ça ne se reproduise plus.
Ce qui n’implique pas de fermer la porte aux autres communautés, bien au contraire. À Palerme, comme à Lampedusa, l’association – financée par quelques fondations allemandes et des dons privés – multiplie les échanges et les collaborations avec la plupart des structures militantes et des opérateurs sociaux présents sur le terrain. « Toutes les victimes de discriminations ont des enseignements à partager », estime Cheikh Sene. Une approche horizontale et collaborative avec les différents collectifs palermitains anticoloniaux, solidaires ou féministes qui, comme le soulignait Deanna Dadusc, membre active de Maldusa, dans une interview donnée à Melting Pot4 en 2023, permet de « créer un réseau structuré et solide sur l’ensemble du territoire italien » et de mettre en lumière l’action des « chemins de fer clandestins », dans la filiation des « underground railroads » américains au XIXe siècle.

Ce soir-là justement, alors qu’une énième réunion est consacrée à la question des capitaines, les voix de la petite dizaine de participants sont couvertes par le son de la perceuse de Giuliana, membre active de l’association féministe Non Una Di Meno (« Pas Une de Moins »), affairée à monter la nouvelle bibliothèque. Quelques minutes plus tard se croiseront sur les étagères des recueils de poèmes, l’essai Aboliamo il carcere5(« Abolissons la prison ») de la chercheuse italienne Giulia de Rocco ou encore des exemplaires de la revue française La Déferlante.
« Combattre l’ignorance »
« Enfin, ils ne servent pas qu’à être lus », plaisante ce dimanche 18 janvier au soir Pietro, affairé à caler à l’aide de livres la toile du rétroprojecteur qui doit diffuser quelques heures plus tard la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), qui oppose les Lions du Sénégal à ceux du Maroc. La salle se remplit rapidement autour du bar, où l’on s’abreuve essentiellement de jus de mangue et de goyave. Dans une ambiance bon enfant, les railleries commencent à fuser envers les rares supporters marocains présents quand arrivent les prolongations. Vissé sur son siège, Bassirou, chargé de la projection, tente tant bien que mal de canaliser l’euphorie d’Haroun, un peu trop près de l’ordinateur : « Tu sais combien ça coûte, ce truc ? » À la l20e minute, c’est l’explosion de joie : le Sénégal est champion d’Afrique grâce à un but de Pape Gueye à la 94e minute. « Tu sais que ça a été dur, glisse Abdul. La Gambie, le Mali, tous les pays proches de chez nous étaient avec le Maroc. Quel bonheur d’être tous ensemble. » Dehors, Gabriel, un petit garçon sicilien, improvise des passes avec le muret. Il n’empochera pas les 100 euros promis par les membres des Baye Fall en cas de victoire du Maroc. « Mais je t’en donnerai 5 pour te consoler », le chambre Haroun.
Mais ce dimanche-là, ce qui se passe à Maldusa restera à Maldusa. Dans les rues pourtant animées de Palerme, les cris de joie et les « Forza Sénégal » d’Haroun et de ses amis n’attireront pas un seul sourire complice, mais plutôt une succession de regards confondus, sinon défiants. Un climat au diapason d’une politique nationale toujours plus hostile au métissage des cultures : six ans après la publication des décrets Salvini visant à restreindre drastiquement les droits des migrants sur le sol italien et l’accès aux permis de séjour, l’arrivée au pouvoir en 2022 de la présidente du parti d’extrême droite Fratelli d’Italia, Giorgia Meloni, a sans surprise entériné la politique anti-immigration du précédent gouvernement. Outre le renforcement de son protocole d’externalisation des frontières en Libye et désormais en Albanie, la cheffe d’État n’a depuis eu de cesse, comme de nombreux pays européens, de multiplier les coups de frein en faveur de l’accueil des migrants.
Alors, plus qu’un point de chute pour les communautés africaines, les locaux de l’association sont devenus aujourd’hui comme un îlot de résistance. Au lendemain de la victoire du Sénégal à la CAN, les réunions reprennent. Dans quelques jours, des autrices italiennes viendront présenter leur ouvrage sur le génocide reproductif6 et la résistance en Palestine. Suivront ensuite les préparatifs des ftours du ramadan (qui se déroulera de la mi-février à la mi-mars), organisés eux aussi en partie par la communauté Baye Fall. Entre-temps, les membres de Maldusa feront ce qu’ils savent faire de mieux : garder leurs portes ouvertes. « Nous n’avons pas la solution face à la montée du racisme, contre le durcissement des politiques migratoires. Mais continuer à en parler pour essayer d’en trouver, c’est notre manière de combattre l’ignorance. Et, pour l’heure, la meilleure manière de lutter. »
Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).
Les articles présentés sur notre site sont soumis au droit d’auteur. Si vous souhaitez reproduire ou traduire un article d’Afrique XXI, merci de nous contacter préalablement pour obtenir l’autorisation de(s) auteur.e.s.
1Ce mot provient d’une confusion linguistique : lors d’un appel au centre de secours Alarm Phone, l’interlocuteur du bateau en détresse a dit « je vais vers Malte ». À l’autre bout du fil, la personne a compris « Maldusa ». Ce mot est devenu l’idée d’une destination inconnue et symbolique.
2Le MV Louise Michel est un ancien bateau de la Marine française transformé en bateau de sauvetage. Voir son site ici.
3« Movimenti di migranti e rifugiati attraverso il Mediterraneo centrale nel 2022 – IOM/UNHCR », Nations unies, 29 novembre 2023. À lire ici (italien).
4Rossella Marvulli, « Il progetto Maldusa come connettore tra le realtà informali », Melting Pot, 23 octobre 2023, à retrouver ici.
5Giulia De Rocco, Aboliamo il carcere. Immaginare un futuro senza prigioni, Eris, 7 avril 2025, 60 pages.
6À ce sujet, voir notamment Physicians for Human Rights et the Global Human Rights Clinic at the University of Chicago Law School, « Destroying Hope for the Future : Reproductive Violence in Gaza », 14 janvier 2026, rapport disponible ici.
7Ce mot provient d’une confusion linguistique : lors d’un appel au centre de secours Alarm Phone, l’interlocuteur du bateau en détresse a dit « je vais vers Malte ». À l’autre bout du fil, la personne a compris « Maldusa ». Ce mot est devenu l’idée d’une destination inconnue et symbolique.
8Le MV Louise Michel est un ancien bateau de la Marine française transformé en bateau de sauvetage. Voir son site ici.
9« Movimenti di migranti e rifugiati attraverso il Mediterraneo centrale nel 2022 – IOM/UNHCR », Nations unies, 29 novembre 2023. À lire ici (italien).
10Rossella Marvulli, « Il progetto Maldusa come connettore tra le realtà informali », Melting Pot, 23 octobre 2023, à retrouver ici.
11Giulia De Rocco, Aboliamo il carcere. Immaginare un futuro senza prigioni, Eris, 7 avril 2025, 60 pages.
12À ce sujet, voir notamment Physicians for Human Rights et the Global Human Rights Clinic at the University of Chicago Law School, « Destroying Hope for the Future : Reproductive Violence in Gaza », 14 janvier 2026, rapport disponible ici.