
Les images, réalisées le 18 décembre 2025 lors d’une vaste opération du Johannesburg Metropolitan Police Department (JMPD) à l’intérieur de l’immeuble Zambesi, donnent à voir une réalité largement invisibilisée dans le débat public sud-africain : celle d’une crise du logement profonde, durable et structurelle, enracinée dans l’histoire urbaine de Johannesburg et dans les héritages non résolus de l’apartheid. Couloirs plongés dans l’obscurité, portes défoncées, policiers procédant à des contrôles d’identité, femmes et enfants assis sur des matelas en attendant de savoir s’ils pourront rester, cette opération de maintien de l’ordre expose les failles d’un modèle urbain fondé sur l’exclusion.
L’Afrique du Sud fait aujourd’hui face à un déficit de logements estimé à plus de deux millions d’unités, selon le ministère des Établissements humains, tandis qu’à Johannesburg des dizaines de milliers de familles restent inscrites sur des listes d’attente pour un logement social ou une solution temporaire, parfois pendant plus de dix ans.
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Des agents du Johannesburg Metro Police Department (JMPD) attendent à l’extérieur de l’immeuble illégalement occupé (18 décembre 2025).© Camilla Richetti -
Des habitants inquiets lors de la descente de police (18 décembre 2025).© Camilla Richetti
Dans le centre de Johannesburg, les hijacked buildings – immeubles abandonnés, occupés ou gérés de manière informelle – constituent l’une des expressions les plus visibles des inégalités sociospatiales. D’anciens immeubles résidentiels et bureaux, autrefois occupés par une classe moyenne blanche formellement employée, fonctionnent aujourd’hui en dehors de tout cadre réglementaire. Il n’y a ni contrats de location légaux, ni entretien structurel, ni garanties minimales de sécurité. Les images des forces de l’ordre progressant dans les couloirs du Zambesi illustrent moins une exception criminelle qu’un vide institutionnel durable, produit par des décennies de politiques urbaines fragmentées.
Les conséquences de la ségrégation spatiale sous l’apartheid
Selon les données municipales, environ 250 personnes vivent actuellement dans l’immeuble Zambesi, situé dans le Central Business District (CBD), et près de la moitié ne paieraient aucun loyer. Les photographies prises à l’intérieur montrent des appartements surpeuplés, des familles partageant une seule pièce, des matelas posés à même le sol et des installations électriques improvisées, souvent dangereuses. Comme beaucoup d’immeubles occupés du centre-ville, le Zambesi ne dispose pas d’un accès régulier à l’eau potable, à une alimentation électrique stable, ni à des installations sanitaires fonctionnelles, ce qui expose ses habitantes à des risques permanents d’incendie, d’effondrement et de maladies.

Cette réalité s’inscrit dans un phénomène urbain massif. Comme l’explique Edward Molopi, responsable de la communication et du plaidoyer au Socio-Economic Rights Institute of South Africa (SERI), une grande partie des habitantes de ces immeubles occupés gagne moins de 3 500 rands (environ 180 euros) par mois. Plus de la moitié des résidentes de l’inner city (centre-ville) vivant dans des bâtiments informels se trouverait dans cette tranche de revenus. Il s’agit de travailleurs et de travailleuses précaires, de personnes employées dans l’économie informelle, de femmes seules avec enfants, mais aussi d’exilés régionaux originaires du Zimbabwe, du Mozambique ou du Malawi, pour qui Johannesburg reste un pôle d’attraction économique malgré la précarité extrême des conditions de vie.
Sous l’apartheid, le centre de Johannesburg était strictement réservé à la population blanche, tandis que la majorité noire était reléguée dans des townships périphériques, éloignés des zones d’emploi. Cette ségrégation spatiale, inscrite dans la loi, a profondément structuré l’organisation urbaine.
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Des agents du Département de police métropolitain de Johannesburg (JMPD) inspectent sous le lit d’un résident (18 décembre 2025).© Camilla Richetti -
Des agents du Département de police métropolitaine de Johannesburg (JMPD) vérifient les papiers d’identité d’une mère dans un appartement d’un immeuble occupé illégalement (18 décembre 2025).© Camilla Richetti
Après 1994, la fin du régime d’apartheid n’a pas été suivie d’une transformation radicale du tissu urbain central. Au contraire, le centre-ville a connu un dépeuplement progressif, accéléré par le départ des entreprises, des administrations et des classes moyennes vers des quartiers sécurisés au nord de la métropole. Des centaines d’immeubles ont été laissés vacants ou sous-entretenus. Faute d’investissements publics suffisants pour les reconvertir en logements sociaux ou abordables, ces bâtiments ont progressivement été occupés de manière informelle par des populations exclues du marché immobilier formel.
Pauvreté structurelle et pénurie de logements abordables
Dans le même temps, Johannesburg est devenue l’une des principales destinations des migrations internes et régionales en Afrique australe. La ville concentre une part disproportionnée des opportunités économiques du pays, mais sans infrastructures sociales capables d’absorber cette pression démographique.
Contrairement au discours officiel qui associe fréquemment les hijacked buildings à des réseaux criminels organisés, les enquêtes indépendantes offrent une lecture différente. La Commission d’enquête sur les immeubles occupés1, mise en place après l’incendie du bâtiment Usindiso, en août 2023, qui avait causé la mort de 77 personnes, a établi que seuls 5,7 % des immeubles analysés présentaient des preuves de perception systématique de loyers par des tiers. Le SERI, comme la Commission, insiste sur le fait que la pauvreté structurelle et la pénurie chronique de logements abordables, bien plus que l’action de réseaux criminels, constituent les moteurs principaux de l’occupation informelle.

La présence massive de la police dans les images du Zambesi est également liée à un événement précis : l’assassinat de Warrick “DJ Warras” Stock, entrepreneur chargé de superviser l’installation de systèmes de sécurité dans l’immeuble, survenu quelques jours avant l’opération. À la suite de sa mort, les autorités ont intensifié contrôles, inspections et raids dans plusieurs bâtiments du centre-ville. Lors de l’intervention au Zambesi, des résidentes sans documents réguliers ont été identifiées, ainsi que des personnes n’ayant pas payé de loyer depuis longtemps, ce qui a renforcé l’insécurité juridique de populations déjà fragilisées.
Qui a réellement droit à la ville ?
Pour les organisations de défense des droits humains, ces opérations soulèvent des interrogations fondamentales. Le Socio-Economic Rights Institute of South Africa rappelle que les réponses sécuritaires ne peuvent se substituer à une politique du logement cohérente et fondée sur les droits. La Constitution sud-africaine garantit le droit à un logement adéquat et interdit les expulsions sans solutions alternatives. Pourtant, dans la pratique, les habitantes des immeubles occupés se retrouvent prises au piège entre impératifs de sécurité urbaine et absence totale d’options de relogement.
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Des résidents de l’immeuble attendent que leurs documents soient contrôlés (18 décembre 2025).© Camilla Richetti -
Une femme fait la vaisselle dans un immeuble occupé illégalement (18 décembre 2025).© Camilla Richetti
Les photographies prises à l’intérieur du Zambesi rendent visible cette tension permanente : celle d’un État qui privilégie des réponses à court terme face à une crise sociale de long terme. Elles montrent aussi comment les héritages spatiaux, économiques et raciaux de l’apartheid continuent de structurer la ville plus de trente ans après la fin officielle de ce régime.
Johannesburg demeure ainsi une métropole profondément fragmentée. D’un côté, des quartiers fortifiés, des centres commerciaux sécurisés et des complexes résidentiels exclusifs ; de l’autre, des immeubles délabrés où des milliers de personnes tentent de survivre au cœur même du principal moteur économique du pays. Le cas de l’immeuble Zambesi n’est pas une exception, mais le symptôme d’une crise urbaine systémique qui interroge le modèle de développement postapartheid et pose une question centrale, toujours sans réponse : qui a réellement droit à la ville ?

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1Commission of inquiry into Usindiso Bulding, « Commission of inquiry into circumstances surrounding the deaths of at least 77 people and dozens more injured and homeless at the corner of Albert and Delvers streets, Marshalltown, Johannesburg central (region f) », juin 2025, disponible ici en PDF.
2Commission of inquiry into Usindiso Bulding, « Commission of inquiry into circumstances surrounding the deaths of at least 77 people and dozens more injured and homeless at the corner of Albert and Delvers streets, Marshalltown, Johannesburg central (region f) », juin 2025, disponible ici en PDF.





