
Mahmood Mamdani, père de Zohran, le nouveau maire de New York en fonction depuis le 1er janvier, enseigne à l’université Columbia de New York (États-Unis) au sein des départements d’anthropologie, d’études africaines et de science politique, où il est titulaire de la chaire Herman Lehman. Il est également chancelier de l’université internationale de Kampala, en Ouganda, et professeur honoraire au Centre d’études africaines de l’université du Cap, en Afrique du Sud. Ancien directeur de l’Institut de recherche sociale de Makerere, la plus grande université de l’Ouganda, il est l’auteur de plus d’une douzaine de livres.
Dans son dernier ouvrage1 intitulé Slow Poison. Idi Amin, Yoweri Museveni, and the Making of the Ugandan State, publié chez Harvard University Press en octobre 2025 (non traduit en français), Mahmood Mamdani analyse la construction de l’État ougandais sous les présidents Idi Amin Dada et Yoweri Museveni, relatant le jeu d’influence des puissances étrangères qui lui assignent, tour à tour, un rôle pour servir leurs propres intérêts. Il s’agit d’Israël, de la Grande-Bretagne et de la Tanzanie d’abord. Des États-Unis ensuite.
Mamdani s’appuie sur une foule de documents de première main et sur sa connaissance intime, puisée dans son histoire personnelle et familiale qui est aussi celle des Asiatiques ougandais expulsés par Idi Amin (arrivé au pouvoir après un coup d’État en 1971 et chassé par un putsch en 1979). Il nous replonge dans les milieux universitaires, entre Dar es-Salaam et Kampala, où il lui est arrivé de croiser un autre exilé, un peu marginal comme lui, dont le nom commence à circuler : Yoweri Museveni.
L’ouvrage raconte par le menu comment les deux dirigeants se sont hissés au sommet et comment, chacun à sa manière, ils ont trahi le peuple.
« Les Israéliens se sont moqués de lui »
Victoria Brittain : Pourquoi le coup d’État anglo-israélien de 1971, qui a porté Idi Amin au pouvoir, a-t-il tourné au vinaigre pour toutes les parties concernées ?
Mahmood Mamdani : Les Britanniques pensaient bien connaître Idi Amin. C’était un enfant-soldat qui avait quatre ans de moins que l’âge indiqué dans les archives officielles britanniques. Il avait reçu une formation de spécialiste en contre-insurrection – un euphémisme pour désigner le terrorisme d’État. Il a fait ses classes sur le terrain en pourchassant les Mau Mau au Kenya et les éleveurs nomades du nord-est et de l’ouest de l’Ouganda. Il était très bien vu des Britanniques, et réciproquement. Il s’était également rendu en Israël avec Milton Obote [président de l’Ouganda de 1966 à 1971 et de 1980 à 1985, NDLR] en septembre 1962 et y avait suivi une formation de parachutiste. Les Israéliens s’étaient rendu compte de son potentiel lors d’opérations secrètes en RD Congo, durant lesquelles il avait notamment joué le rôle d’intermédiaire entre Obote et le mouvement rebelle maoïste de Pierre Mulele2.
Idi Amin était également présent au Soudan du Sud. Pour les Israéliens, son principal atout résidait dans sa connaissance intime du terrain et dans ses liens avec les rebelles Anyanya au Soudan du Sud. Il était enfin un élément clé de leur ambition d’utiliser l’Ouganda comme porte d’entrée sur le Soudan du Sud et les pays arabes. C’est dans cette optique qu’Israël a construit l’immense aéroport de Nakasongola, sur la route reliant Kampala au Nord.
Idi Amin a découvert tout cela par hasard lorsqu’en 1970, en Égypte, où, en tant que représentant d’Obote aux funérailles du président [Gamal Abdel] Nasser [1918-1970], il fait la rencontre du prince héritier saoudien Fayçal [Ben Abdelaziz Al Saoud, 1906-1975]. Au cours d’une entrevue privée et discrète, le prince lui demande : « À votre avis, pourquoi les Israéliens construisent-ils cet aéroport, sinon pour disposer d’une voie d’accès au Sud permettant à leurs avions d’attaquer les pays arabes musulmans ? Nous ne comprenons pas pourquoi vous, en tant que musulman et commandant de l’armée, y participez. » Le fils d’Idi Amin, Jaffar, a relaté ce tournant des années plus tard.
Victoria Brittain : Lors du coup d’État de l’année suivante, les Britanniques et les Israéliens avaient-ils confiance en Idi Amin ?

Mahmood Mamdani : Ils ont orchestré ensemble le coup d’État de 1971. Les Britanniques traitaient moins avec les Israéliens à Kampala qu’à Tel-Aviv. Cela a été révélé lors de la déclassification des documents à Londres. Ils ont plus ou moins tenu la confiance d’Idi Amin pour acquise. Son premier voyage après le coup d’État avait pour destination Tel-Aviv et, lorsqu’il a quitté l’aéroport d’Entebbe, il y avait plus d’Israéliens que d’Ougandais pour lui souhaiter un bon voyage. Mais à Tel-Aviv, Idi Amin a expliqué ce qu’il attendait d’eux alors que de nombreux soldats ougandais dissidents se trouvaient au Soudan et en Tanzanie. Idi Amin attendait une aide militaire conséquente, y compris aérienne, pour frapper la Tanzanie en particulier. Les Israéliens se sont moqués de lui. Ils lui ont donné quelque chose de bien moins important. De son point de vue, c’étaient des jouets militaires, même s’il y avait un avion dans le lot.
Idi Amin décida alors de se rendre directement à Londres, où les Britanniques ignoraient le but de sa visite. Il a été invité à prendre le thé chez la reine. Celle-ci lui demanda la raison de son séjour à Londres. La répartie cinglante d’Idi Amin fusa : « Oh, c’est le seul endroit où je peux trouver des bottes assez grandes pour moi, et le seul où je peux trouver quelqu’un pour enseigner la cornemuse écossaise à mes compatriotes. » Puis, au cours du dîner, les Britanniques découvrirent le véritable motif de sa venue et, à l’instar des Israéliens, lui offrirent une prestation qui lui fit l’effet d’une douche froide.
Amin décida alors d’envoyer son ministre de l’Éducation, Abou Mayanja [1929-2005], en Égypte pour rencontrer le président [Anouar el-] Sadate. En Égypte, Mayanja télégraphia à Idi Amin : « Faites une halte au Caire sur le chemin du retour. » Et le président Sadate de suggérer à Idi Amin de se rendre à Tripoli et de discuter avec le président [Mouammar] Kadhafi.
À ce moment-là, Kadhafi venait de sauver la mise au président soudanais [Gaafar] Nimeiry [1930-2009] en déjouant un coup d’État mené par les dirigeants du Parti communiste. Il demanda à Idi Amin : « Vous voulez notre aide, mais vous travaillez si étroitement avec les Israéliens... et vous êtes musulman… nous ne vous comprenons pas… vous parlez arabe, n’est-ce pas ? » Amin parlait le nubi, une sorte de créole issu de l’arabe, et récitait le Coran avec une grande aisance parce qu’il avait fréquenté une école coranique. Kadhafi suggéra à Idi Amin qu’il devrait établir des relations amicales avec Nimeiry et, pour ce faire, rencontrer l’empereur [éthiopien] Haïlé Sélassié lors de sa prochaine conférence à Addis-Abeba. De plus, il devrait amener les rebelles Anyanya avec lui, sous son commandement. Idi Amin fit tout cela, et même davantage en déclarant persona non grata l’agent israélien qui s’occupait des relations avec les Anyanya.
L’accord d’Addis-Abeba de 1972 prévoyait qu’Idi Amin intègre la moitié des Anyanya, soit 20 000 hommes, dans l’armée ougandaise, alors affaiblie par les massacres perpétrés dans les casernes sous l’égide israélienne. Idi Amin avait également perdu de nombreux soldats à la suite de la scission de l’armée, beaucoup ayant suivi Obote en Tanzanie, d’autres ayant fui au Soudan. Le président Nimeiry accepta de fermer les bases militaires d’Obote au Soudan et de prendre en charge l’autre moitié des Anyanya. Ces derniers devinrent sa garde personnelle, et Nimeiry finit par s’appuyer sur eux plus que sur quiconque.
« L’expulsion des Asiatiques a accru sa popularité »
Victoria Brittain : Idi Amin a ainsi modifié la géographie politique régionale. Et ensuite, s’est-il attelé à la transformation intérieure de l’Ouganda ?
Mahmood Mamdani : Oui. En 1972, Idi Amin a procédé à trois expulsions. La première fut l’expulsion des Israéliens. La deuxième, celle des Asiatiques. Et la troisième, celle des Britanniques.
Les Israéliens ont tenté de lui rendre la monnaie de sa pièce en multipliant les tentatives de coup d’État, avec la complicité de leurs agents infiltrés dans l’armée. L’approche britannique fut tout autre : ils ont donné le coup de main aux Tanzaniens et aux exilés ougandais dans deux tentatives de coup d’État distinctes. La première, en 1972, fut un échec retentissant. Museveni avait confié [au président tanzanien Julius] Nyerere [1922-1999] que son groupe disposait d’une organisation en Ouganda, et qu’une fois les guérilleros entrés dans le pays la population se soulèverait. Bien sûr, la population fit exactement le contraire, traquant les rebelles et les livrant à l’armée. L’arrivée des exilés en Tanzanie coïncida avec le début de l’expulsion des Asiatiques. Cette initiative, très bien accueillie, a permis à Idi Amin d’accroître sa popularité dans le pays.
Victoria Brittain : Pouvez-vous nous parler de ce que vous avez appelé « l’industrie de la propagande anti-Amin », orchestrée par la Grande-Bretagne ?
Mahmood Mamdani : Avant l’expulsion des Israéliens et des Asiatiques, la presse britannique présentait Idi Amin comme un géant jovial, à la fois bienveillant et cruel, « notre bonhomme est un géant ». L’atmosphère a rapidement changé par la suite. Le journaliste le plus influent dans cette affaire était David Martin, du journal The Observer, souvent repris par la presse occidentale à Nairobi. Par exemple, en août 1976, David Martin publia un article totalement mensonger sur un prétendu « massacre » dont auraient été victimes au moins une centaine, voire jusqu’à huit cents étudiantes, sur le campus de l’université Makerere. Selon lui, elles auraient été arrêtées, mutilées, et les soldats d’Idi Amin leur auraient « sectionné les mamelles ». L’endroit précis sur le campus était mentionné dans The Observer. Nombre d’entre nous, à Nairobi et à Dar es-Salaam, avons contacté des amis à Makerere pour nous renseigner. Tous ont confirmé que l’armée était certes intervenue et avait brutalisé des personnes, mais qu’il n’y avait eu aucune arrestation ni agression sexuelle. Tout cela était simplement faux.
Les Ougandais n’ont jamais cru aux récits colportés en Occident. Idi Amin était certes brutal, mais il ne correspondait pas à l’image véhiculée par les médias. La première réfutation détaillée fut exposée par Ali Mazrui [1933-2014], un éminent universitaire états-unien d’origine kényane, fort respecté, devant la Chambre des représentants des États-Unis en février 1978, deux ans après l’affaire de Makerere. Le professeur Mazrui avait décrit la situation en Ouganda comme relevant davantage de l’anarchie que de la terreur organisée. Elle était le fruit d’un pouvoir central peu efficace et d’une armée qui s’arrogeait beaucoup de libertés. L’un des premiers décrets promulgués par Idi Amin autorisait l’armée à arrêter les gens, sur simple suspicion, sans passer par les tribunaux ou par la police. Les relations entre l’armée et la police s’étaient détériorées pour cette raison.
Un témoignage important réduit à néant une autre histoire montée sur le dos d’Idi Amin : celle affirmant qu’il aurait tué son propre fils, Moses. Il s’agit du photojournaliste kényan Mohamed Amin, lauréat de nombreux prix et élevé au rang de membre de l’Ordre de l’Empire britannique3 qui avait gobé nombre de ces ragots sanguinolents. Lors d’une rencontre avec le président ougandais, le photojournaliste a profité de l’occasion pour l’interroger sur le prétendu meurtre de son fils. Idi Amin fit alors appeler Moses, qui se trouvait dans la maison. Mohamed Amin, stupéfait, lui demanda où il était parti, et Moses de lui répondre qu’il était en France pour ses études. Mohamed Amin admit publiquement avoir été dupé.
Idi Amin avait un côté cruel. Sa brutalité devint de notoriété publique l’année qui suivit le coup d’État, lorsque l’armée se scinda entre partisans et opposants. Les Britanniques lui suggérèrent d’assassiner Obote ; les Israéliens s’y opposèrent. Ils lui firent comprendre qu’il devait éliminer les hommes d’Obote ; sinon, il devrait s’en occuper plus tard. Il suivit donc ce conseil à la lettre, les massacrant par centaines, caserne après caserne. Mais Idi Amin a appris aussi de ses erreurs. Ses cinq dernières années révèlent un homme bien différent.
« Museveni a utilisé la violence pour ériger un État oppressif »
Victoria Brittain : Pouvez-vous donner des exemples ?
Mahmood Mamdani : Le récit dominant ne montre qu’une facette du personnage. Mais il passe sous silence la très importante capacité d’apprentissage et d’adaptation d’Idi Amin. Il occulte complètement son évolution après sa désillusion face aux Israéliens et aux Britanniques. Après les accords d’Addis-Abeba, en 1972, il a entrepris, dès son retour, une série de réformes, dont trois sont à signaler particulièrement.
La première fut le rapatriement de la dépouille du Kabaka (le roi du Buganda) d’Angleterre pour l’enterrer chez lui et lui offrir des funérailles. La famille royale et une partie de l’élite terrienne s’opposaient à ce rapatriement tant que les chefferies n’auraient pas été restaurées. Mais Idi Amin déclara dans son discours : « Nous enterrons le Kabaka avec respect, et nous enterrons également les chefferies avec respect. » Il n’était pas question alors de restaurer la royauté en tant que telle, contrairement à ce qu’a fait Museveni en 1995.
La deuxième mesure, intervenue plus tard, après l’assassinat d’Haïlé Sélassié, en 1975, fut la réforme agraire. Idi Amin déclara à ses ministres : « Nous devons tirer les leçons de la révolution éthiopienne et du programme de restitution des terres aux cultivateurs. Pouvez-vous nationaliser les terres et garantir le retour de ces terres à ceux qui les cultivent ? Oui. » Museveni revint sur cette décision en 1995 en redonnant ces terres à ceux qui en détenaient les titres de propriété.
Le troisième point crucial concernait la militarisation croissante de la société. En avril 1974, la police envoya une délégation auprès d’Idi Amin pour se plaindre de l’armée. De nombreuses personnes disparaissaient, leurs biens étaient volés, et leurs conjoints enlevés. La police lui dit : « Nous n’avons aucun pouvoir d’intervention dans ces affaires. Si nous nous en occupons, l’armée nous prend pour cible. » Deux mois plus tard, Idi Amin mit sur pied une commission d’enquête sur les disparitions en Ouganda à partir de la date du 25 janvier 1971. Elle était présidée par un magistrat britannique d’origine asiatique, Mohamed Saied, qui jouissait d’une grande crédibilité dans le pays pour avoir dirigé, sous l’ère Obote, le procès politique visant le directeur de la revue Transition, Rajat Neogy, et Abu Mayanja, futur ministre de l’Éducation. Le magistrat avait courageusement rejeté toutes les accusations contre les prévenus, désavouant Obote, qui voulait les voir en prison.
La commission des disparitions présidée par le magistrat Saied était composée de deux autres commissaires, l’un issu de l’armée, l’autre de la police. Elle a entamé ses travaux dans un climat empreint d’un très grand scepticisme. Elle a cependant mené ses auditions dans 78 villes à travers tout le pays, et a retourné très vite l’opinion. On a salué sa grande ouverture et le soin extrême apporté aux documents et aux témoignages transmis par toutes les parties engagées. Elle a publié un rapport détaillé de plus de 800 pages.
Il s’agissait de la toute première commission d’enquête moderne, la dernière étant la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) en Afrique du Sud. Mais, contrairement aux autres commissions qui se sont penchées sur le régime précédent, celle d’Amin s’est intéressée à son propre régime, et non à celui d’Obote.
Cependant, sur un point important, la commission d’Amin était similaire à la CVR sud-africaine : cette dernière établissait une distinction claire entre responsabilité politique et responsabilité pénale. Elle ne s’intéressait qu’à la responsabilité pénale et ne souhaitait poursuivre que les personnes pour lesquelles il existait des preuves de leur implication directe dans les meurtres. L’ancien président [Frederik] De Klerk [1936-2021] comparut et, dans sa déclaration liminaire, reconnut sa culpabilité pour son rôle dans l’apartheid. La commission lui fit savoir qu’elle ne s’intéresserait à son cas que s’il était impliqué dans des violations directes des droits de l’homme. La commission nommée par Idi Amin adopta la même position. Elle exonéra Idi Amin de toute responsabilité criminelle et ne se prononça pas que sur la question de la responsabilité politique.
Victoria Brittain : Pouvez-vous nous parler de ce que vous appelez la « complicité du silence », qui a protégé la réputation de Yoweri Museveni une fois au pouvoir, à partir de 1986 ?
Mahmood Mamdani : La trajectoire de Museveni est tout autre. Il a consacré son mémoire de licence, à Dar es-Salaam, à l’œuvre de Frantz Fanon et défendu avec éloquence la légitimité et la nécessité de la violence révolutionnaire pour démanteler un État oppressif. Mais une fois au pouvoir, il a pris le chemin inverse et utilisé la violence pour ériger un État oppressif.
À son arrivée, en 1986, Museveni s’est aperçu que les caisses de l’État étaient vides et a envoyé des délégations auprès de tous les pays du Commonwealth, de l’Organisation de la coopération islamique et au Canada pour trouver de l’aide. Tout le monde lui a donné le même conseil : il faut s’entendre d’abord avec le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Il s’exécuta et devint leur plus fervent élève. Les délégations du FMI avaient coutume de se rendre à la présidence avec un tableau et de la craie. Elles passaient des journées entières à lui donner des cours sur l’économie et, en particulier, sur la nécessité des ajustements structurels. Mais il y avait un donnant-donnant, comme nous l’avons constaté dans de nombreux pays ayant accepté le consensus de Washington. Très vite, Museveni s’est retrouvé en butte avec les aspirations du peuple. Il a rencontré une opposition au Parlement. Cette opposition a marqué des points devant les tribunaux lorsqu’il a faussé les résultats des élections. Lorsque la Cour suprême s’est prononcée contre lui par trois voix contre deux, il a appelé le président de la Cour et lui a dit : « Puisque vous ne m’en laissez pas trop le choix, je vais devoir céder le pouvoir à mes officiers. » Les juges sont revenus sur leur décision.
« 90 % de la population du Nord a fini internée dans des camps »
Victoria Brittain : Pouvez-vous nous parler des scandales de corruption que vous décrivez ?
Mahmood Mamdani : La corruption est bien sûr très répandue sous Museveni. Il faut savoir qu’elle est connue de tout le monde. Elle a été révélée avec soin par la presse et débattue au Parlement. Toute tentative d’enquête approfondie a été systématiquement étouffée par le président. Il lui est arrivé d’assumer la responsabilité de décisions ayant provoqué un scandale ou conduit à la nomination des personnes impliquées. Il lui est arrivé aussi de pointer du doigt la maladresse de l’administration. Museveni trouve toujours des excuses aux auteurs de ces malversations ; qu’il s’agisse tantôt de son frère, tantôt de son vice-président, tantôt de ses ministres ou de hauts fonctionnaires. Tous les membres de l’opposition pouvaient dénoncer les faits, mais il était entendu que le président bloque toute enquête.
Victoria Brittain : Et les pays donateurs ? Pourquoi ont-ils avalé sans réfléchir les explications du président ?
Mahmood Mamdani : Ils ne l’ont pas cru tout de suite. J’ai déjà parlé de la façon dont la corruption était de notoriété publique. Le gouvernement ougandais a engagé une États-Unienne afro-descendante, Rosa Whitaker, une lobbyiste anciennement fonctionnaire dans les administrations des présidents Clinton et Bush afin de promouvoir son image à Washington en décrivant la valeur de ses services et en rappelant aux responsables du département que Museveni « soutenait fermement les États-Unis dans la guerre mondiale contre le terrorisme ». Lors du déplacement de Museveni à Washington, en janvier 2003. Le président [George W.] Bush lui a dit : « Écoutez, notre système limite le nombre de mandats à deux. Quand j’aurai terminé mon deuxième mandat, j’irai faire paître mon bétail. Vous n’avez pas envie d’aller faire paître vos vaches ? »
Mais Museveni a proposé un deal aux États-Unis : projeter son armée dans divers conflits où les États-Unis ne voulaient pas aller, en échange de quoi ces derniers lui fichaient une paix royale sur sa manière de gouverner. Et c’est ainsi que l’armée de Museveni s’est rendue en Somalie, puis au Soudan du Sud, puis dans l’est de la RD Congo. Dans ce dernier pays, une enquête de l’ONU a révélé l’ampleur des pillages et l’implication directe du frère de Museveni et d’autres personnes. En réaction, Museveni a mis sur pied sa propre commission d’enquête, présidée par un juge britannique, qui, une fois de plus, a établi une distinction entre responsabilité politique et responsabilité pénale. Il a déclaré que l’État n’était pas responsable, que seuls les individus pouvaient l’être.
Victoria Brittain : Pouvez-vous parler de la guerre menée par l’armée ougandaise, dans les années 1990, dans le Nord contre l’ensemble de la population de la région, que vous avez décrite comme « la période la plus sombre de l’Ouganda indépendant » ?
Mahmood Mamdani : Kampala était déterminé à se venger en s’en prenant au Nord : il s’agissait non seulement de vaincre les soldats de l’ancien régime et toute nouvelle rébellion, mais aussi de soumettre toute la population. Cela a abouti à ce plan remarquable d’efficacité puisque 90 % de la population du Nord a fini internée dans des camps. J’ai moi-même visité ces camps. On m’a également rapporté que, quand l’Armée de résistance du Seigneur4 (LRA) est arrivée, les soldats se sont simplement retirés et l’ont laissé faire ce qu’elle voulait, notamment dans les camps de réfugiés.
À partir de 1995, l’objectif n’était plus de gagner la guerre, mais de la laisser se poursuivre dans le Nord malgré la réticence des autorités militaires et du Parlement. En 1996, [le général] David Sejusa, le représentant de l’armée au Parlement, a déclaré que la guerre était « inutilement prolongée » et qu’il était possible d’y mettre fin. Le Parlement a adopté une loi d’amnistie.
Lorsque [le diplomate norvégien] Jan Egeland [le secrétaire général adjoint des Nations unies chargé des affaires humanitaires] a visité les camps et les a dénoncés, en décembre 2003, Museveni cherchait alors une porte de sortie. Déterminé à empêcher toute amnistie, il a invité en 2004 la Cour pénale internationale, nouvellement créée, à inculper Joseph Kony, chef de la LRA, de crimes contre l’humanité. Le projet de loi d’amnistie du Parlement a été invalidé.
Victoria Brittain : Vous avez récemment parcouru l’Afrique de l’Est pour la promotion de votre ouvrage. Qu’en retirez-vous ?
Mahmood Mamdani : Le premier lancement a eu lieu à Mombasa [Kenya], devant environ 250 à 300 personnes. C’est une petite ville, et j’ai été surpris par le nombre de participants. Ensuite, direction Nairobi, où mon éditeur avait loué une librairie pouvant accueillir 250 à 300 personnes, sur inscription qui plus est. Mille personnes se sont inscrites. L’éditeur a donc changé de lieu pour la plus grande salle de Nairobi et a décidé de faire payer l’entrée. Tout le monde a payé, et il y avait mille personnes à l’intérieur, et bien d’autres à l’extérieur. Il a donc loué la salle pour une deuxième journée, et elle était de nouveau pleine. Il y avait cinq cents exemplaires du livre, tous ont été vendus.
Je me demandais : pourquoi tant de monde ? On ne voit pas autant de monde pour un lancement. Et puis, d’habitude c’est gratuit. Enfin, l’événement, prévu pour durer une heure, a duré deux heures. La séance de dédicaces a duré une heure de plus. J’ai compris alors qu’au-delà du contenu du livre et de l’intérêt pour l’Ouganda postélectoral [la dernière élection présidentielle s’est tenue en janvier, NDLR], il y avait une autre dimension qui se manifestait. Les gens ont pris conscience du manque d’occasions de discuter sérieusement des événements qui rythment la vie. Ils étaient venus pour écouter mais aussi pour s’exprimer, poser des questions. J’étais stupéfait et j’ai reçu de nombreuses demandes pour donner d’autres conférences à Nairobi.
J’ai pensé en donner une à Kampala. Mais une fois sur place, j’ai changé d’avis. La discussion autour de mon livre se serait transformée immédiatement en un évènement politique. Bobi Wine, l’actuel chef de fil de l’opposition, venait de quitter le pays pour se réfugier quelque part en Europe. Il a tweeté une photo de lui en train de lire mon livre, mis en avant la couverture, et extrait trois ou quatre passages qui circulaient déjà beaucoup sur les réseaux sociaux. Si j’avais donné une conférence sur mon livre, l’opposition aurait probablement en profita pour étaler ses griefs sur la place publique, et mon ouvrage serait passé à la trappe.
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1Une critique de 17 pages de cet ouvrage, rédigée par le commentateur politique ougandais Kalundi Serumaga, relève des « contradictions et des énigmes » dans le livre de Mamdani et, parmi d’autres points importants, suggère que « Mamdani peine à cerner la réalité objective du racisme anti-africain au sein de la communauté asiatique, tant sur le plan structurel qu’interpersonnel ». Serumaga conclut en rendant hommage à Mamdani pour deux choses : « Sa volonté de repenser une question longtemps considérée comme acquise dans la perception ougandaise d’Amin, ainsi que sa volonté de mettre enfin son nom sur des faits connus de longue date concernant la face cachée de ce régime [celui de Museveni] et son mythe lassant de la révolution, bien que d’autres l’aient dit dès le début. » Elle est à lire ici.
2La mission d’Amin en RD Congo consistait à négocier des accords de paix entre les factions rebelles en guerre, à mettre en place des camps d’entraînement pour les rebelles lumumbistes et à faciliter les échanges d’or et d’autres ressources naturelles contre des armes.
3Le MBE est une distinction décernée par le roi pour services rendus à la communauté.
4L’Armée de résistance du Seigneur (LRA pour Lord’s Resistance Army) est un mouvement créé en 1988 qui se présente comme chrétien, en rébellion contre le gouvernement de l’Ouganda.« Depuis son émergence dans le nord de l’Ouganda dans les années 80, la LRA a enlevé, tué et mutilé des milliers de civils dans toute l’Afrique centrale. En 2005 et en 2006, soumis à une pression militaire croissante, son chef, Joseph Kony, a ordonné son retrait de l’Ouganda. Elle sévit depuis lors en République démocratique du Congo (RDC), en République centrafricaine, au Soudan du Sud et, selon certaines informations, au Soudan. », page des Nations unies consacrée au mouvement, à voir ici..
5Une critique de 17 pages de cet ouvrage, rédigée par le commentateur politique ougandais Kalundi Serumaga, relève des « contradictions et des énigmes » dans le livre de Mamdani et, parmi d’autres points importants, suggère que « Mamdani peine à cerner la réalité objective du racisme anti-africain au sein de la communauté asiatique, tant sur le plan structurel qu’interpersonnel ». Serumaga conclut en rendant hommage à Mamdani pour deux choses : « Sa volonté de repenser une question longtemps considérée comme acquise dans la perception ougandaise d’Amin, ainsi que sa volonté de mettre enfin son nom sur des faits connus de longue date concernant la face cachée de ce régime [celui de Museveni] et son mythe lassant de la révolution, bien que d’autres l’aient dit dès le début. » Elle est à lire ici.
6La mission d’Amin en RD Congo consistait à négocier des accords de paix entre les factions rebelles en guerre, à mettre en place des camps d’entraînement pour les rebelles lumumbistes et à faciliter les échanges d’or et d’autres ressources naturelles contre des armes.
7Le MBE est une distinction décernée par le roi pour services rendus à la communauté.
8L’Armée de résistance du Seigneur (LRA pour Lord’s Resistance Army) est un mouvement créé en 1988 qui se présente comme chrétien, en rébellion contre le gouvernement de l’Ouganda.« Depuis son émergence dans le nord de l’Ouganda dans les années 80, la LRA a enlevé, tué et mutilé des milliers de civils dans toute l’Afrique centrale. En 2005 et en 2006, soumis à une pression militaire croissante, son chef, Joseph Kony, a ordonné son retrait de l’Ouganda. Elle sévit depuis lors en République démocratique du Congo (RDC), en République centrafricaine, au Soudan du Sud et, selon certaines informations, au Soudan. », page des Nations unies consacrée au mouvement, à voir ici..