Guerre civile au Soudan. Trois ans d’impasse (2/3)

À Khartoum, le système de santé est à terre

Enquête · Le ministère de la Santé de l’État de Khartoum estime les pertes de son secteur sanitaire public et privé à 12 milliards de dollars. Il souligne que 75 % des hôpitaux ont été endommagés. À l’échelle nationale, un tiers des établissements ont été touchés.

Dans l’hôpital universitaire d’Omdourman, dans l’État de Khartoum.
© Assafir Al-Arabi

Ikhlas, âgée de 45 ans, ne s’attendait pas à ce que la guerre éclate quelques jours avant son opération. Le 24 avril 2023, les médecins de l’hôpital italien Al-Salam à Khartoum, spécialisé en chirurgie cardiaque, comptaient lui remplacer deux valves, selon sa sœur. Le 15 avril, alors que la famille commençait ses préparatifs pour l’hospitalisation, le premier coup de feu a retenti à proximité de l’hôpital, situé au sud de la capitale soudanaise. La direction de l’établissement a demandé à tous les patients dont la venue était programmée de rester chez eux jusqu’à nouvel ordre. Mais la situation, plutôt que de s’améliorer, a viré au cauchemar.

Comme des millions d’autres Soudanais, Ikhlas pensait qu’il s’agissait de simples tensions entre l’armée et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) qui se dissiperaient rapidement. Mais son cœur déjà affaibli n’a pas tenu le coup et elle est décédée quelques semaines plus tard. Sa sœur raconte qu’ils ont dû la transporter à bord d’un véhicule militaire et faire le tour de plusieurs hôpitaux, qui avaient fermé leurs portes ou cessé de fonctionner dès les premières heures de la guerre. Son décès a finalement été constaté dans un cabinet de gynécologie obstétrique.

Ikhlas est l’une des nombreuses personnes qui ont perdu la vie parce qu’elles n’ont pu accéder aux soins de santé ou ont dû interrompre leur traitement. La London School of Hygiene & Tropical Medicine (École de Londres de la santé publique et de la médecine tropicale) a recensé1 environ 61 000 décès dans l’État de Khartoum au cours des quatorze premiers mois de la guerre, dont 21 000 par balles. La faim et les maladies évitables seraient donc les principales causes de décès dans cet État.

Une destruction massive du secteur

Même avant la guerre, le système de santé soudanais souffrait d’une fragilité multidimensionnelle. Il était confronté à des problèmes complexes, en raison du budget restreint du ministère, qui ne dépassait guère 10 % du budget global du pays. Cette situation a progressivement érodé son secteur public, parallèlement à une expansion considérable du secteur privé. Les services de santé sont devenus difficilement accessibles pour la majorité des citoyens, dans un pays où le taux de pauvreté s’est largement accru. La guerre a naturellement aggravé la situation.

Le ministère de la Santé de l’État de Khartoum ne dispose pas de statistiques officielles concernant le nombre de décès dus à l’absence de soins, mais l’Association des médecins soudanais aux États-Unis (Sudanese American Physicians Association - SAPA) a indiqué dans un rapport2 daté de fin 2024 que 711 000 des plus de 2 millions de patients que compte l’État de Khartoum avaient été directement affectés par les attaques contre les hôpitaux, soit près d’un tiers d’entre eux.

Ce rapport précise également que 70 % des dommages causés aux hôpitaux ont eu lieu entre avril et décembre 2023. La majorité des grands établissements publics et privés sont situés à proximité du quartier général de l’armée et de l’aéroport, où ils ont été transformés en zones militaires dès les premières heures du conflit. Quarante et un hôpitaux sur les 87 de l’État de Khartoum, dont la moitié fournissait des soins de santé primaires, ont subi des dommages au cours des 500 premiers jours. Le ministère de la Santé de l’État de Khartoum évalue les pertes de son secteur sanitaire public et privé à 12 milliards de dollars (10,2 milliards d’euros). Environ 90 % des hôpitaux privés ont été endommagés, auxquels s’ajoutent 23 laboratoires pharmaceutiques, 2 300 pharmacies et 450 entreprises fournissant du matériel médical.

L’électricité impactée par le trafic de cuivre

L’État de Khartoum a subi des dégâts sans précédent. L’hôpital Ibrahim Malik, le plus grand de l’État, situé au sud de la capitale, est aussi l’un des plus importants centres de chirurgie cérébrale et neurologique du Soudan. Aucune pièce n’a été épargnée. Un scanner d’une valeur de plusieurs millions de dollars a été vandalisé dans le seul but d’en retirer les fils de cuivre. Le kilo de ce métal se vend autour de 5 dollars, et son commerce a connu un essor considérable depuis le début de la guerre, impactant surtout le secteur de l’électricité.

À proximité du quartier général de l’armée, Al-Shaab, l’un des plus grands hôpitaux universitaires du pays, est aujourd’hui incapable de reprendre ses activités. Avant la guerre, l’établissement soignait des milliers de patients de tout le pays. Les dernières statistiques, collectées avant la guerre, indiquent qu’il accueillait quotidiennement plus de 1 000 patients atteints de maladies cardiovasculaires.

À proximité de l’hôpital Al-Shaab se trouve Al-Dhara, le principal centre oncologique du pays. En raison de la forte prévalence du cancer au Soudan, l’établissement a connu ces dernières années un encombrement constant, les patients venant de toutes les provinces. Selon les statistiques du ministère de la Santé, 28 000 cas de cancer y sont diagnostiqués chaque année. Si l’hôpital a été largement épargné par la guerre, la reprise de ses activités est toutefois conditionnée à la fourniture des services de base tels que l’eau, l’électricité et l’assainissement.

Des centaines de professionnels de la santé décédés

Entre avril 2023 et décembre 2024, dans le pays, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a recensé la mort de 122 professionnels et l’arrestation de dizaines d’autres. Le nombre total de décès parmi le personnel a atteint 317 en février 2025. Pour le ministère de la Santé de l’État de Khartoum, ce manque de personnel, couplé au manque d’infrastructures, risquent de mettre le système sous pression si le nombre de citoyens retournant à Khartoum augmente : la population de l’État est passée de 15 millions d’habitants à 6 millions, dont la majorité se concentre dans le district de Karary, près de la ville d’Omdourman, selon des sources officielles.

Omdourman est l’une des trois villes de l’agglomération de Khartoum. Les FSR contrôlaient l’ouest de la ville et ses vieux quartiers au sud, tandis que l’armée contrôlait le nord. Bien que la guerre ne se soit pas étendue à l’ensemble de la ville, elle a laissé des traces apparentes sur un grand nombre d’établissements sanitaires. De nombreux hôpitaux situés dans les zones contrôlées par les FSR ont été mis hors service, notamment l’hôpital universitaire d’Omdourman, qui a cessé ses activités pendant plus d’un an, jusqu’en octobre 2024. Il a depuis rouvert grâce au soutien direct du Centre d’aide humanitaire et de secours Roi Salman (KSRelief), ainsi qu’aux efforts de la population locale.

Le Dr Abdel Moneim Ali, directeur de l’hôpital d’Omdurman, affirme que tous les services ont repris leurs activités et souligne que l’hôpital propose même des prestations qui n’existaient pas avant la guerre, telles que le traitement des maladies du pancréas.

Un manque criant d’oxygène

L’un des derniers appareils d’imagerie par résonance magnétique (IRM) de l’État de Khartoum a été installé dans un centre situé à la périphérie de la ville d’Omdourman, et l’hôpital d’Omdourman cherche à s’en procurer un autre. Khartoum souffre par ailleurs d’un manque de lits en soins intensifs. Le directeur de l’hôpital d’Omdourman affirme que seize chambres dans ce service devraient bientôt être prêtes.

L’hôpital est par ailleurs confronté à des problèmes d’électricité et de carburant, ainsi qu’à une grave pénurie d’oxygène causée par l’arrêt de la principale usine spécialisée de Khartoum. Une fois opérationnels, les services de soins intensifs auront besoin de 96 bouteilles d’oxygène par jour, au prix de 10 dollars la bouteille. L’hôpital d’Omdourman fonctionne aujourd’hui avec 600 lits, sur une capacité totale de 800 lits.

Comme si la situation s’était inversée, les habitants des périphéries bénéficient désormais des services pour lesquels ils se déplaçaient auparavant vers le centre de Khartoum. Ce changement semble logique au vu des politiques du ministère de la Santé de l’État de Khartoum : le directeur de la médecine préventive, Dr Ahmed Al-Bashir, affirme que la priorité est donnée aux zones densément peuplées, et non à la situation des hôpitaux avant la guerre. Le centre-ville de Karthoum étant complètement déserté, la priorité a été mise sur ces zones périphériques.

Recruter des coopérants pour combler les manques

La situation semble un peu meilleure dans l’État d’Al-Jazirah, situé dans le centre du pays. La ville de Wad Madani est devenue un pôle médical alternatif. Des cabinets de médecins s’y sont même installés. Avant la guerre, Al-Jazirah disposait d’une infrastructure médicale plutôt acceptable, ce qui lui a donc permis de prendre la relève temporairement, jusqu’à la prise de contrôle d’Al-Jazirah par les FSR, fin 2023.

La situation s’est alors dégradée, avec un impact sur l’accès aux soins dans les régions centrales du Soudan. Le ministère de la Santé du Soudan a alors annoncé qu’un stock de médicaments d’une valeur estimée à 20 millions de dollars avait disparu. L’État a finalement été repris par l’armée en janvier 2025. Les autorités locales estiment les pertes du secteur sanitaire à environ 63 millions de dollars.

Pillages, actes de vandalisme sur des véhicules et des transformateurs électriques... Pour le Dr Osama Abdel Rahman, directeur général de la Santé de l’État d’Al-Jazirah, les principaux obstacles à la reprise totale des activités sont les coupures d’électricité et le manque de professionnels médicaux, même si le ministère essaie de recruter des coopérants, ce qui aurait permis de combler à hauteur de 75 % l’absence de soignants.

À Wad Madani, le centre de chimiothérapie a pu rouvrir, mais pas le service de radiothérapie. L’hôpital Al-Jazirah, spécialisé dans les maladies rénales, a repris les séances de dialyse, mais pas les transplantations. Quant au centre de cardiologie, l’un des plus grands établissements spécialisés sur le continent africain, seules les consultations y sont possibles. Dans la ville, les services de gynécologie, de pédiatrie et les maternités, ainsi que l’hôpital général, fonctionnent presque normalement.

Une augmentation de la mortalité maternelle et infantile

Abdel Rahman souligne que les services de vaccination, de nutrition, de santé maternelle et de santé mentale ont été affectés. Le ministère fédéral a enregistré une augmentation des maladies infantiles et de la mortalité maternelle. Il indique que l’État a comptabilisé trente décès maternels en 2024, qui sont retombés à quatre en 2025.

Le Fonds des Nations unies pour la population estime à 105 000 le nombre de femmes enceintes au Soudan qui peinent à accéder aux soins en raison de la pénurie de médicaments et de la fermeture des maternités. En octobre 2024, le ministère de la Santé a annoncé une augmentation des taux de mortalité maternelle et infantile, et a recensé respectivement 295 décès pour 100 000 naissances et 51 décès pour 1 000 nouveau-nés. Médecins sans frontières a rapporté que le taux de mortalité maternelle enregistré entre janvier et août 2024, dans deux hôpitaux soutenus par l’organisation dans le sud du Darfour, dépassait 7 % du total des décès maternels enregistrés par l’organisation dans le monde en 2023.

L’OMS a estimé que l’offre médicale au Soudan couvrait actuellement un quart des besoins réels du pays, et a cherché à collecter 4 milliards de dollars pour répondre à l’urgence sanitaire. L’intensification et l’extension géographique des vagues de déplacements a créé un environnement propice à la propagation des maladies infectieuses. Divers types de fièvres sont ainsi apparues, et 2 500 décès dus à l’épidémie de choléra ont été enregistrés. Les services de vaccination ont été complètement interrompus dans certaines régions, et le taux de contamination par la rougeole a augmenté, avec 5 000 cas enregistrés entre avril et septembre 2023, selon l’OMS. Mille deux cents enfants ont trouvé la mort, probablement à cause de la rougeole et de la malnutrition.

Un système historiquement fragile

La dengue s’est largement répandue dans les États de Khartoum et d’Al-Jazirah au cours des derniers mois. Le ministère de la Santé de l’État de Khartoum a recensé 13 692 cas, avec une faible létalité. Des chiffres remis en cause par les comités de quartier et les associations locales, qui ont rapporté un nombre de décès plus important. En plus des fièvres, une épidémie d’hépatite A a touché l’État d’Al-Jazirah.

De nouvelles destinations attirent désormais les déplacés. À titre d’exemple, l’État du Nil, situé dans le nord du pays, souffrait, comme les autres régions du Soudan, d’inégalités de développement et d’un manque de services. Ayant échappé à la guerre, il est devenu un refuge aussi pour les médecins. Avant la guerre, la population de l’État du Nil s’élevait à environ 1,5 million d’habitants. Ce chiffre a jusqu’à quadruplé. En conséquence, les services médicaux s’y sont considérablement développés.

L’hôpital de la police d’Atbara s’est transformé en un véritable pôle médical. Ce petit centre qui prenait en charge les cas simples et qui pratiquait les accouchements accueillent aujourd’hui les patients venus de plusieurs régions du Soudan. Le Dr Al-Walid Mahjoub, directeur de l’hôpital, explique que son établissement a dû relever d’importants défis pour développer ses services et s’adapter au contexte national, notamment en se procurant des équipements de radiologie et de laboratoires, et en se dotant d’un groupe électrogène pour faire face à la vétusté du réseau public d’électricité. Progressivement, l’hôpital a mis en place des services de chirurgie orthopédique, de neurochirurgie, de chirurgie vasculaire, de chirurgie plastique et de chirurgie maxillo-faciale, ainsi que des unités de soins intensifs pour la réanimation cardiopulmonaire et les maladies cardiovasculaires. La plupart de ces services n’étaient auparavant pas disponibles dans l’État du Nil. L’hôpital dispose actuellement d’une capacité opérationnelle de plus de 200 lits et de 11 salles d’opération, et accueille quotidiennement jusqu’à 750 patients.

Mais le renversement de situation le plus spectaculaire est celui qui a eu lieu dans un petit hôpital de campagne situé dans le sud-ouest de l’État. Depuis son ouverture, en 2008, il remplissait les fonctions d’un centre de santé de base avec une fréquence quotidienne de quinze consultations non urgentes, principalement pour des services simples tels que le traitement des fièvres et des infections mineures, le suivi des maladies chroniques ou encore le traitement de piqûres de scorpion. Aujourd’hui, Al-Jakayka est devenu un hôpital de référence, ses services se sont étendus. L’une de ses équipes médicales a même réalisé l’exploit de séparer un « jumeau parasite » (Ischiopagus).

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1London School of Hygiene & Tropical Medicine, «  Invisible and severe’ death toll of Sudan conflict revealed  », 13 novembre 2024, à lire ici.

2Humanitarian Research Lab at Yale School of Public Health, Sudanese American Physicians Association, «  Widespread damage to healthcare facilities in Khartoum State, Sudan  », 10 décembre 2024. Disponible en PDF ici.

3London School of Hygiene & Tropical Medicine, «  Invisible and severe’ death toll of Sudan conflict revealed  », 13 novembre 2024, à lire ici.

4Humanitarian Research Lab at Yale School of Public Health, Sudanese American Physicians Association, «  Widespread damage to healthcare facilities in Khartoum State, Sudan  », 10 décembre 2024. Disponible en PDF ici.