Ronnie Kasrils. « On ne saurait surestimer l’audace et le sacrifice de la génération Soweto »

Il y a cinquante ans, des centaines de Sud-Africains étaient assassinés par le régime de l’apartheid durant les célèbres soulèvements de Soweto. Pour l’ancien dirigeant de la branche armée de l’ANC, cet évènement a motivé toute une génération de nouveaux combattants et conduit, vingt ans plus tard, à la chute du pouvoir raciste de Pretoria.

Des étudiants brandissant des pancartes avec les slogan «  Au diable l’Afrikaans  », durant les manifestations du 16 juin 1976.
© DR / Wikimedia

Le 16 juin 1976, en Afrique du Sud, sous le régime de l’apartheid, 10 000 écoliers de Soweto quittaient leurs écoles pour se rendre au stade d’Orlando afin de participer à un rassemblement de protestation contre la nouvelle loi imposant l’afrikaans à la place de l’anglais dans l’enseignement. Le passage à « la langue de l’oppresseur », que ni les élèves ni les enseignants noirs ne parlaient couramment, voire pas du tout, compromettait l’avenir de leur éducation.

En réponse, une attaque brutale de la police, avec des matraques, des gaz lacrymogènes et des balles réelles, tuait 176 enfants à Soweto et en blessait des centaines d’autres, et déclenchait des mois de rébellion à travers l’Afrique du Sud, au cours desquels des centaines d’autres personnes étaient tuées par la police. La photographie prise par Sam Nzima montrant Hector Pieterson, âgé de 12 ans, mourant dans les bras de Mbuyisa Makhubo, désemparé, et de la sœur d’Hector, Antoinette, fuyant la police, est devenue le symbole de cette rébellion, vu dans le monde entier. Le 16 juin est un jour férié en Afrique du Sud, connu internationalement sous le nom de Journée de l’enfant africain.

Ronnie Kasrils, 87 ans, a été un acteur majeur de la lutte pour la libération de l’Afrique du Sud et, à ce titre, un témoin exceptionnel des évènements de 1976. Il a rejoint l’African National Congress (ANC) à l’âge de 24 ans, en réaction au massacre de Sharpeville de 1960, au cours duquel la police a tué 69 personnes. Il s’est ensuite engagé dans des actions de sabotage menées par l’ANC clandestine à Durban.

Membre fondateur de MK, la branche armée de l’ANC, il a été formé en Union soviétique, a participé à des opérations en Angola, au Mozambique et au Swaziland à partir de la fin des années 1970, puis est devenu chef du renseignement en 1985. Il a siégé au Comité exécutif national de l’ANC ainsi qu’au Comité central du Parti communiste sud-africain. Après la chute de l’apartheid, il a dirigé trois ministères, dont ceux de la Défense et du Renseignement. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la lutte pour la liberté de l’Afrique du Sud face à l’apartheid et a été le témoin direct du prix payé par tant d’hommes et de femmes héroïques restées dans l’ombre.

« Nous n’avions aucune illusion quant à la violence de l’État »

Victoria Brittain : Où et comment avez-vous appris le massacre des écoliers de Soweto, le 16 juin 1976, et quelle a été votre première réaction ?

Ronnie Kasrils : J’étais à Londres, dans un pub de Hampstead, en train de débriefer un camarade venu d’Afrique du Sud. Il nous rapportait que la situation bouillonnait au pays. Puis, de manière presque irréelle, les informations télévisées ont annoncé la révolte et le fait que la police de l’apartheid avait ouvert le feu, faisant dès sa première intervention une vingtaine de morts et de blessés parmi les écoliers. Naturellement, cela a donné une tout autre dimension à notre discussion. Notre première préoccupation a porté sur l’ampleur probable de la répression policière.

Très vite, la conversation s’est concentrée sur l’étendue de la résistance et sur les chances qu’elle se propage. Je me suis précipité pour en parler avec Joe Slovo et Yusuf Dadoo, sous l’autorité desquels je travaillais. Ils étaient rivés au BBC World Service, qui diffusait des informations plus détaillées sur les événements de la journée. Ils étaient aussi anxieux et exaltés que moi. Je me souviens très nettement du sentiment qu’un tournant dramatique était en train de se produire dans notre pays et que ma propre vie allait une nouvelle fois être bouleversée.

L’effervescence a gagné tout Soweto, jeunes et vieux, étudiants et travailleurs. Elle s’est ensuite propagée à travers le pays, entraînant des communautés entières, en particulier à Johannesburg et au Cap, où de nombreuses personnes furent tuées, notamment parmi les jeunes dits coloured, c’est-à-dire métisses.

Pour souligner que le soulèvement ne se limitait pas aux seuls élèves, je tiens à rappeler que les rapports des médecins légistes de l’État montrent que plus de 50 % des personnes tuées avaient plus de 20 ans, et 20 % plus de 30 ans. Trois grèves de protestation eurent lieu durant cette période1. Le Fonds international de défense et d’aide (Idaf) a calculé que 619 personnes furent massacrées entre le 16 juin et la fin de l’année 1976.

Victoria Brittain : Vous attendiez-vous alors à un tel niveau de résistance de la part des écoliers contre la loi imposant l’enseignement uniquement en afrikaans ?

Ronnie Kasrils : Lorsqu’un événement d’une telle ampleur se produit, on est forcément stupéfait par sa dimension. Pourtant, des signes annonçaient déjà une montée des protestations contre le régime d’apartheid. Nos structures clandestines nous avaient signalé le ressentiment croissant des lycéens à l’égard de cette nouvelle loi imposant l’afrikaans dans les écoles noires. Il était clair qu’il s’agissait d’un instrument idéologique destiné à soumettre la population – un élément de la politique dite d’« éducation bantoue », conçue pour former les Africains à l’infériorité et à la servitude. La langue anglaise était jugée trop libérale.

Parallèlement à d’autres formes de protestation, la manifestation du 16 juin avait été organisée par le South African Students Movement (SASM), une organisation encore peu connue, née pour lutter contre le Bantu Education Act. Cette organisation nationale s’était développée aux côtés du Black Consciousness Movement (BCM), populaire parmi les étudiants universitaires. La South African Students Organisation (SASO) était également apparue dans ce contexte de montée des protestations ouvrières, notamment de la vague de grèves de 1973. L’augmentation du nombre de grèves reflétait la détérioration des conditions économiques de la population noire : une période de ralentissement économique avait succédé au boom de la fin des années 1960, avec une inflation touchant particulièrement les foyers noirs et en lien avec les contraintes du système d’apartheid, la baisse du prix de l’or et l’augmentation du budget militaire2.

Un facteur essentiel fut aussi l’effondrement du colonialisme portugais en 1974, avec la libération du Mozambique et de l’Angola en 1975. Imaginez alors l’élan de courage et d’espoir suscité par la perspective que la libération atteigne aussi l’Afrique du Sud, et l’effet produit sur ceux qui vivaient sous l’oppression. En réaction, la répression étatique s’intensifia. La violence d’État, soutenue par une partie de la population, s’est accrue, avec les tirs contre des grévistes en protestation et les décès en détention policière. En réalité, cette violence faisait déjà partie du quotidien. Il fallait être courageux pour affronter la police et l’armée.

Puis vint le retrait forcé de la South African Defence Force (SADF) d’Angola en janvier 1976, après l’intervention des forces cubaines venues soutenir l’Angola à la suite de l’invasion menée l’année précédente par le régime d’apartheid, avec l’appui de Washington, pour empêcher le MPLA [Mouvement populaire de libération de l’Angola] d’accéder au pouvoir. Tous ces événements nourrissaient chez nous la conviction que le changement approchait.

Les signes indiquaient clairement que le système d’apartheid allait être contesté par les travailleurs noirs et les masses populaires, et le mouvement de libération a toujours conservé une vision optimiste. Mais, pour être honnête, je ne peux pas dire qu’il était possible de prévoir qu’un tournant aussi décisif viendrait des lycéens. En revanche, nous n’avions aucune illusion quant à la violence de l’État. Dans un système colonial de peuplement raciste comme l’apartheid, la terreur d’État exercée contre les populations autochtones, avec le soutien d’une communauté de colons vivant dans la peur, constituait la norme. C’est précisément pour cette raison que la lutte armée avait été adoptée par l’ANC après le massacre de Sharpeville, en 1960. Soweto, en 1976, a détruit le mythe selon lequel les forces de sécurité de l’apartheid étaient capables de briser l’esprit de résistance du peuple.

« La conséquence de Soweto fut un afflux massif de recrues »

Victoria Brittain : Avec le recul, comment situez-vous aujourd’hui ce « moment de 1976 » par rapport à Kliptown et à la Charte de la liberté de 1955, à Sharpeville en 1960, au procès de Rivonia de 1963-1964, à la conférence de Morogoro en Tanzanie et au lancement de la Guerre révolutionnaire populaire par MK en 1969 ?

Ronnie Kasrils : Vous citez effectivement des moments charnières qui ont transformé et façonné l’histoire de l’Afrique du Sud. Chacun de ces événements ou de ces orientations politiques a ouvert une nouvelle période de la lutte de libération nationale contre la domination blanche.

La Charte de la liberté, fondée sur les revendications populaires et la mobilisation de la base, exprimait les aspirations d’un peuple opprimé à vivre dans un pays démocratique et non racial. Elle constitue la racine de notre Constitution démocratique. Le massacre de Sharpeville marqua l’abandon de la lutte exclusivement non violente et le passage à la lutte armée. Les arrestations de Rivonia, le procès et l’emprisonnement de Mandela et de ses camarades visaient à écraser le mouvement de libération, mais celui-ci survécut et se reconstruisit en exil. La stratégie et les tactiques définies lors de la conférence de Morogoro ont lancé ce long processus de reconstruction, malgré d’immenses difficultés, notamment l’éloignement du pays et l’écrasement des structures internes.

Le soulèvement de Soweto, qui se propagea dans tout le pays, débuta comme une révolte étudiante mais finit rapidement par mobiliser des couches beaucoup plus larges de la population, notamment la classe ouvrière et le mouvement syndical, les minorités, les communautés de base et les organisations religieuses. Il fournit ainsi les forces sociales de la Guerre du peuple que la stratégie de Morogoro avait théorisée sans parvenir à la mettre en œuvre avant Soweto.

La conséquence immédiate des événements de Soweto fut un afflux massif de recrues : d’abord des centaines, puis des milliers de jeunes, majoritairement Africains noirs, mais aussi métis, Sud-Africains d’origine indienne et quelques jeunes Blancs, rejoignirent uMkhonto we Sizwe [MK, branche armée de l’ANC créée conjointement par l’ANC et le Parti communiste sud-africain en 1961]. Cela coïncida avec les conditions favorables créées par l’indépendance de l’Angola et du Mozambique, ainsi qu’avec la mise à disposition de bases d’entraînement essentielles en Angola et dans les pays socialistes. Il est difficile de surestimer ce que cela représenta pour la revitalisation de MK et pour la capacité de l’ANC à s’insérer dans la lutte populaire montante à l’intérieur du pays grâce à des cadres politico-militaires formés.

Il est important de souligner que des opérations militaires héroïques, certes menées avec des moyens limités et dans des conditions défavorables, contribuèrent à renforcer ce qui devint progressivement un soulèvement de masse presque insurrectionnel. Le facteur décisif demeurait cependant politique : les masses, unies et guidées politiquement, inspirées par les actions armées. C’était notre principale force, soutenue par la lutte armée, un réseau clandestin grandissant et la solidarité internationale – ce que nous appelions les Quatre piliers de la Lutte. Cette interaction dialectique força finalement le régime d’apartheid à négocier sous la pression des grandes entreprises et des puissances occidentales, qui redoutaient une révolution rouge.

Avec le recul, je considère donc ce que vous appelez « le moment de 1976 » non seulement comme un jalon majeur de la lutte contre l’apartheid, mais aussi comme le principal tournant de cette époque. Je nuance cependant ce jugement en rappelant la circonstance favorable que constitua la libération simultanée de nos voisins, l’Angola et le Mozambique.

Cela ouvrit la voie à l’essor de la lutte intérieure, renforcée par les dynamiques régionales et internationales. N’oublions pas que 1975 vit la victoire vietnamienne sur l’impérialisme américain ; 1980 l’indépendance du Zimbabwe ; 1987-1988 la victoire des forces cubano-angolaises sur l’armée de l’apartheid à Cuito Cuanavale ; puis l’indépendance de la Namibie en 1990 ; enfin la percée de 1990-1994 en Afrique du Sud, avec la légalisation du mouvement de libération, la libération de Mandela et les premières élections démocratiques.

Il est incontestable que l’effondrement de l’Union soviétique, en 1991, a également fourni aux élites sud-africaines et occidentales un encouragement à poursuivre les réformes, mais il reste tout aussi incontestable que l’Afrique du Sud s’est libérée politiquement du régime d’apartheid. Nous sommes aujourd’hui engagés dans une nouvelle phase de lutte, particulièrement complexe en raison des défis internes et internationaux. Mais le 16 juin conserve une signification toute particulière : celle d’avoir ouvert une étape rendue possible par les sacrifices antérieurs et par la poursuite d’un combat pour une véritable libération socio-économique — cette transformation inachevée.

Victoria Brittain : Mandela et d’autres dirigeants historiques de l’ANC emprisonnés à Robben Island ont beaucoup écrit et parlé de l’arrivée des jeunes détenus après Soweto, ainsi que du choc culturel avec la Black Consciousness. Mandela dira plus tard : « Être perçu comme un modéré était une sensation nouvelle et pas particulièrement agréable. » Mais il demanda à certains dirigeants du mouvement, comme Saths Cooper du BPC et Strini Moodley de la SASO, de donner des conférences aux anciens détenus. Il considérait que sa plus grande épreuve politique consistait à entrer en relation avec ces jeunes hommes impatients et en colère, et il fut profondément impressionné par leur résistance après les tortures policières qu’ils avaient subies, lui-même n’ayant jamais connu cela...

Ronnie Kasrils : Ne vous laissez pas emporter par le fait que Mandela ne cite que des noms du BCM. L’ANC et le Parti communiste avaient mis en place des programmes d’éducation politique approfondis et disposaient également de leur propre contingent de nouveaux prisonniers qui apportaient des informations fraîches et contribuaient à l’enseignement dispensé dans la prison.

La base arrière en Angola a accueilli des milliers de nouvelles recrues

Victoria Brittain : Après Soweto, des dizaines de milliers de jeunes quittèrent l’Afrique du Sud pour rejoindre l’ANC en exil et combattre. En tant que dirigeant de MK, comment avez-vous géré l’impact de cette nouvelle génération et de ses références idéologiques dans les camps au cours des années suivantes ? Ces jeunes ont-ils eux aussi été formés en Union soviétique et en Allemagne de l’Est, comme votre génération ?

Ronnie Kasrils : Ce fut un défi exceptionnel pour l’ANC, le Parti communiste et les vétérans de MK des années 1960. Après l’écrasement des structures organisées à l’intérieur du pays, qui devaient accueillir leur retour clandestin, ils avaient entrepris depuis l’exil en Tanzanie la tâche difficile de poursuivre la lutte et de tenter de réintégrer le pays après avoir été formés d’abord en Égypte et en Algérie, puis principalement en Union soviétique.

Cette génération avait participé aux incursions de la guérilla au Zimbabwe en 1967-1968, pris part à la conférence de Morogoro de 1969, maintenu l’ANC en vie grâce à MK dans les États de la ligne de front, survécu aux difficultés de la vie dans les camps, et elle était prête à assumer les responsabilités liées à la formation et à l’encadrement d’une nouvelle génération qui connaissait très peu les luttes antérieures.

L’Afrique du Sud de 1976 était très différente de celle de 1960. Après la crise de Sharpeville, les investissements occidentaux et l’absence d’un mouvement ouvrier organisé avaient favorisé la modernisation de l’économie, le développement des infrastructures et la prospérité de la communauté blanche, tandis que la répression s’intensifiait pour contrôler la main-d’œuvre noire et étouffer toute contestation. Le système des bantoustans visait à enfermer les aspirations noires dans des pseudo-États ethniques « indépendants », tandis que l’éducation bantoue préparait la jeunesse à la servitude.

Une nouvelle génération avait ainsi été privée de l’histoire des luttes noires. Les anciens se taisaient souvent sous l’effet de l’intimidation et du vaste réseau d’espions et d’informateurs. Le mouvement de la Conscience noire, très centré sur les questions identitaires, ainsi que la clandestinité ANC-SACP cherchaient chacun selon ses propres références idéologiques à éveiller les consciences. Les conditions matérielles précaires, l’humiliation quotidienne, l’injustice, la persécution et la répression vécues à l’intersection de la race et de la classe, ainsi que les efforts sporadiques des militants de l’ANC et du Parti communiste, le sacrifice de ceux qui étaient jugés ou emprisonnés, ont maintenu vivant l’esprit historique de liberté.

Après Soweto, une question se pose : pourquoi l’immense majorité des jeunes qui quittèrent le pays rejoignirent-ils l’ANC plutôt que les structures en exil du BCM ou du PAC ? Après tout, les figures les plus visibles avaient souvent été des militants de la Conscience noire, comme Steve Biko. Je ne minimise évidemment pas le rôle de personnalités de l’ANC telles que Winnie Mandela, Dorothy Nyembe, Harry Gwala, Lilian Ngoyi, Adelaide Sisulu, John Nkadimeng, Mac Maharaj, Joe Qabi, Jacob Zuma et d’autres, qui avaient connu la prison ou les interdictions administratives. Les trois derniers avaient été libérés de Robben Island avant 1976. Tous influencèrent fortement les jeunes militants de Soweto et d’ailleurs. Certains avaient déjà établi des contacts avec l’ANC au-delà des frontières avant juin 1976 et deviendraient plus tard des dirigeants du mouvement. Mais la majorité de cette immense vague de recrues était politiquement novice.

Ils rejoignirent l’ANC parce que c’était l’organisation la mieux structurée au Botswana, au Lesotho et au Swaziland, avec des directions implantées en Zambie, au Mozambique et en Tanzanie. Il disposait de l’infrastructure, de la logistique, des maisons sûres, des itinéraires vers le nord et des cadres expérimentés. Surtout, l’ANC possédait une base arrière en Angola nouvellement indépendant, capable d’accueillir des milliers de recrues.

L’Union soviétique, forte de ses ressources et de sa volonté politique, constituait depuis le début des années 1960 la principale source de formation avancée pour les mouvements de libération et était prête à accroître encore son aide. Les Cubains assuraient également des formations en Angola ainsi que des stages spécialisés à Cuba. Il faut aussi souligner le rôle de la République démocratique allemande, qui intervint rapidement à partir de 1975 pour offrir d’excellentes formations à la guérilla et au travail clandestin.

Un premier groupe de recrues arrivées avant juin 1976 fut rapidement formé, certaines unités étant infiltrées en Afrique du Sud afin de mener des opérations dans le sillage immédiat du soulèvement. La première question que posaient les nouvelles recrues était de savoir si l’ANC pouvait leur fournir des armes afin qu’elles puissent rentrer immédiatement au pays pour « tuer les Boers ». La génération précédente, aguerrie par la lutte, savait instinctivement comment répondre à cette demande. La réponse était partout la même : il fallait comprendre la nature de la lutte, se préparer politiquement autant que militairement, identifier correctement l’ennemi et les alliés, comprendre le caractère prolongé du combat et la signification de la Charte de la liberté.

Ce qui frappait, c’était la rapidité avec laquelle ces jeunes assimilaient ces enseignements. Ils étaient impatients, mais s’adaptaient vite à une lutte de longue haleine. Certains étaient sélectionnés pour ce que nous appelions des « formations accélérées », suivies d’un retour rapide au pays pour frapper l’ennemi à travers des actions de propagande armée : tirs de bazooka contre des commissariats, pose d’explosifs sur des objectifs ennemis... L’idée centrale enseignée par l’ANC – que l’ennemi était un système à détruire et non une couleur de peau – s’imposait progressivement.

Par la suite, des opérations spectaculaires comme le sabotage de la raffinerie SASOL, celui de la centrale nucléaire de Koeberg ou encore des tirs de missiles contre des commissariats et même contre le quartier général de la SADF secouèrent l’Afrique du Sud.

Même si nous dépendions des pays socialistes pour l’entraînement et l’armement, nous disposions également de nos propres instructeurs militaires et politiques. Un programme politique centré sur l’histoire de la lutte de libération, les guérillas internationales, le colonialisme, l’impérialisme et le marxisme suscitait un immense enthousiasme.

Je ne souhaite pas présenter ce récit en occultant les difficultés : l’infiltration des cadres à l’intérieur du pays, les erreurs commises, les pertes subies, l’immense réseau d’informateurs de l’ennemi, l’infiltration de nos rangs par des espions, les trahisons et les revers... Mais malgré tout cela, la victoire fut obtenue grâce à la justesse de notre cause, à l’engagement massif des populations sud-africaines et au soutien international. On ne saurait surestimer le courage, l’audace, le sacrifice et la détermination de la génération de Soweto, qui a pris d’assaut les remparts du système d’apartheid et de la suprématie blanche.

« Il s’agit d’une génération fière, et à juste titre »

Victoria Brittain : Plus tard, pensez-vous que la génération de Soweto ait conservé une identité collective propre ? Ou bien celle-ci s’est-elle dissoute dans l’ANC ?

Ronnie Kasrils : Sans aucun doute, il s’agit d’une génération fière, et à juste titre. Au sein du mouvement de libération, et particulièrement dans MK, elle a incarné cet extraordinaire esprit de corps que l’on retrouve dans tous les mouvements révolutionnaires. Résoudre les problèmes du peuple demeure leur cause fondamentale. Il est essentiel que la jeune génération, à laquelle le flambeau de la liberté a été transmis, soit éduquée et motivée pour relever les défis de la prochaine phase révolutionnaire.

J’aimerais utiliser un exemple qui illustre le courage, la dignité et le sacrifice de cette génération de Soweto ainsi que ses liens avec les luttes antérieures. En 1964, à l’âge de 44 ans, Vuyisile Mini, dirigeant des dockers de Port Elizabeth, chanteur et pionnier de MK, chanta des chants de liberté toute la nuit et continua de chanter en marchant vers la potence. Il fut l’un des premiers membres de l’ANC à être pendu. Il laissait derrière lui une fille encore bébé : Nomkhosi. Nomkhosi Mini rejoignit MK après le soulèvement de Soweto et fut assassinée par des agents de l’apartheid lors d’une mission secrète à Maseru, au Lesotho, en 1985.

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1Déclaration du Parti communiste sud-africain, avril 1977, African Communist, n° 70.

2«  La résolution 418 du Conseil de sécurité, en 1977, impose un embargo obligatoire sur la vente et le transfert d’armes, de munitions et de véhicules militaires vers l’Afrique du Sud. Cet embargo a contraint le régime à développer en urgence une industrie d’armement locale (ARMSCOR), entraînant une augmentation des dépenses et des coûts de sécurité dans le domaine de la recherche & développement (R&D). Entre 1972 et 1977 les dépenses militaires en pourcentage du PIB sont passées de 2,5 % à 5,3 %. Ce coût direct, qui utilisait des ressources financières importantes, constitue le premier succès majeur de l’arme économique : rendre la défense de l’ordre ségrégationniste économiquement insoutenable.  » Lire Harold Boutaud, «  La stratégie de guerre économique contre le régime de l’Apartheid  », École de guerre économique, 23 avril 2026.

3Déclaration du Parti communiste sud-africain, avril 1977, African Communist, n° 70.

4«  La résolution 418 du Conseil de sécurité, en 1977, impose un embargo obligatoire sur la vente et le transfert d’armes, de munitions et de véhicules militaires vers l’Afrique du Sud. Cet embargo a contraint le régime à développer en urgence une industrie d’armement locale (ARMSCOR), entraînant une augmentation des dépenses et des coûts de sécurité dans le domaine de la recherche & développement (R&D). Entre 1972 et 1977 les dépenses militaires en pourcentage du PIB sont passées de 2,5 % à 5,3 %. Ce coût direct, qui utilisait des ressources financières importantes, constitue le premier succès majeur de l’arme économique : rendre la défense de l’ordre ségrégationniste économiquement insoutenable.  » Lire Harold Boutaud, «  La stratégie de guerre économique contre le régime de l’Apartheid  », École de guerre économique, 23 avril 2026.