De Ouidah à Bordeaux, le parcours extraordinaire d’un esclave sous l’ancien régime

Livres · En suivant la trace de Casimir Fidèle, né vers 1748 dans les environs de l’actuel Bénin, l’historienne Julie Duprat raconte la destinée exceptionnelle d’un homme réduit en esclavage dès l’enfance. Au passage, elle bouscule quelques clichés bien établis.

La Porte du non retour, à Ouidah, au Bénin d’où est originaire Casimir Fidèle.
© Shubert Ciencia / Flickr

Qui, pour raconter la vie d’un esclave ? L’Histoire ne retient que rarement les noms de celles et ceux qui composent les masses exploitées ou asservies, préférant raconter les trajectoires des héros et des despotes, au point de passer parfois à côté de la réalité d’une époque. Avec Casimir Fidèle. 1748-1796. Parcours d’un affranchi (CNRS Éditions), l’archiviste-paléographe Julie Duprat recompose patiemment le parcours, à la fois commun et exceptionnel, d’un esclave africain déporté en France au XVIIIe siècle. Et dans ses efforts pour ne pas trahir l’homme qu’il fut, elle décortique méticuleusement cette société d’ancien régime dans laquelle il évoluait et dont il allait vivre le basculement avec la Révolution française. Dans l’introduction de son essai, elle écrit ainsi : « À travers sa voix résonne son parcours hors du commun et, à travers lui, le récit de milliers d’esclaves et d’affranchis ayant vécu en France au siècle des Lumières. »

Cet homme, selon son acte de baptême du 17 avril 1756 en la paroisse Saint-Nicolas de Nantes, s’appelle Casimir Fidèle, « natif d’Arada, Côte de Guinée ». L’on s’en doute, ce n’est là ni son véritable nom, ni sa véritable date de naissance. Pour Julie Duprat, l’enfant baptisé Casimir Fidèle en 1756 serait âgé de 8 ans. Il aurait été réduit en esclavage en 1754, sans doute capturé lors de razzias dans l’arrière-pays de l’actuel Bénin. Julie Duprat, qui le nomme É. (« Il », en langue fon), explique :

Lorsque É. naît, en 1748, sa région a connu d’importants changements géopolitiques depuis que le royaume du Dahomey s’est progressivement rendu maître de toute la région. Les Dahoméens ont tout d’abord conquis le royaume d’Allada en 1724, puis le royaume houédah en 1727 sous l’égide du roi Agadja. Cette guerre de conquête leur permet de s’emparer à terme du port de Ouidah, qui fait l’objet de toutes les convoitises, afin de s’enrichir via la traite négrière et l’esclavage. À la mort d’Agadja, cette politique n’est pas abandonnée : toute l’énergie de la dynastie dahoméenne est désormais dévolue à alimenter la demande de main-d’œuvre des Européens.

Selon les estimations de l’historienne, quelque 9 000 personnes par an sont déportées depuis cette région, soit plus de 1,5 million d’individus pour le seul XVIIIe siècle.

Enlevé à ses parents, le jeune enfant se retrouve donc à Ouidah avec d’autres esclaves, en vente chez un marchand, attendant que des Européens fassent leur choix. Il sera finalement acheté pour le compte de l’une des principales maisons négrières de Nantes, la famille Bouteiller. C’est elle qui a armé le Saint-Julien, navire commandé par le capitaine Gaurou et son second, Nicolas Mary, parti du port de Paimboeuf le 13 juin 1754 et arrivé quelques semaines plus tard à Ouidah. Long de 20 m et large de 7 m, le Saint-Julien charge là 295 esclaves achetés par lots successifs. Ils sont marqués au fer rouge, enchaînés et entassés dans l’entrepont. Une fois cette cargaison humaine complète, le navire appareille pour les Antilles le 4 décembre 1754. Casimir Fidèle ne reverra plus jamais les côtes africaines.

Les enfants esclavisés, des « objets de mode »

À l’époque, précise Duprat, « l’Europe est prise d’une frénésie autour des enfants esclavisés » : « Véritables objets de mode, ils servent de faire-valoir à leur propriétaire et sont exhibés dans les grandes maisons et jusque dans les portraits peints. » Ils sont aussi « envoyés en métropole afin d’y être formés et parfaitement modelés aux goûts et attendus de leurs propriétaires ».

Nicolas Mary, le second du navire, repère le jeune esclave de 6 ans et décide de faire jouer son « droit de pacotille » qui lui permet de choisir gratuitement un esclave dans la cargaison. Dans son malheur, Casimir Fidèle – c’est Mary qui lui donne ce patronyme – bénéficie alors du maigre avantage d’avoir un « protecteur ». Cette proximité lui facilite, peut-être, le « passage du Milieu » – la traversée de l’océan Atlantique au cours de laquelle 44 esclaves trouvent la mort avant que le Saint-Julien accoste à Léogane, près de Port-au-Prince, sur les côtes de Saint-Domingue (la future Haïti).

Puisqu’il a déjà un maître, Casimir Fidèle n’ira pas grossir les rangs des 125 000 esclaves qui sont alors exploités sur l’île pour la production de canne à sucre, sous la férule de quelque 30 000 colons blancs. Mary obtient l’autorisation de le ramener avec lui en France à bord du Saint-Julien. Le navire quitte Saint-Domingue le 24 juin 1755. Il est désarmé moins de deux mois plus tard, le 20 août, à Paimboeuf.

Déjà, la trajectoire de l’enfant razzié dans l’arrière-pays de Ouidah diffère légèrement du sort beaucoup plus dur réservé à la plupart de ses congénères. Ce sera là, sans doute, l’une des constantes de sa vie : avoir la chance – ou la capacité – de tirer un bénéfice personnel de ses diverses rencontres. « Ce qu’il y a de commun, dans son parcours, ce sont les premières années de sa vie, le milieu dans lequel il a grandi, irrigué par la traite négrière, ce phénomène de fond auquel il participe, précise Julie Duprat. Mais il s’éloigne de cette trajectoire grâce à ses rencontres. Il va tomber sur les bonnes personnes, mais c’est aussi une personnalité opportuniste : il en veut ! Et c’est aussi ce qui va lui permettre de gravir les échelons, sociaux et économiques. »

Vendu pour quelques centaines de livres

C’est cependant esclave que Casimir Fidèle débarque à Nantes. Et pour un temps, il le demeure car, contrairement à une idée toujours répandue, le sol de France ne rend pas libre. Un principe édicté par Louis X le Hutin dans le cadre du servage voudrait que ce soit le cas, mais, dès la fin du XVIIe siècle, les colons, de plus en plus nombreux, se sont battus pour y mettre fin. Qu’un voyage en métropole suffise pour qu’ils perdent la main sur leurs précieuses possessions humaines n’était pas acceptable !

En 1716, le maire de Nantes, Gérard Mellier, rédige un mémoire pour mettre fin à la « vertu affranchissante » de la métropole. Julie Duprat relève dans ce texte une phrase qui résume la pensée de cet homme : « L’émancipation forcée est une appropriation illégale de la propriété privée. » Pensée qui sera bientôt reprise dans un édit du gouvernement français réglementant la pratique de l’esclavage et statuant que les esclaves « ne peuvent prétendre à la liberté sous prétexte de leur arrivée en France ». Selon les historiens, ce sont quelque 17 000 esclaves qui auraient vécu en métropole, au moins pour un temps, au cours du XVIIIe siècle. Un fait aujourd’hui peu connu. « Il y a plusieurs explications, analyse Julie Duprat. D’abord une lecture rapide et superficielle des archives, qui empêche de voir que le principe ne correspond pas toujours à la réalité. Et sans doute un point de vue plus confortable à retenir. Cela nous arrange de penser que nous n’étions pas comme les autres, que nous étions un peu mieux… »

Pour se conformer à la réglementation sur l’esclavage, Nicolas Mary doit former Casimir Fidèle à un métier ou « l’instruire dans la religion chrétienne ». L’enfant est donc baptisé le 17 avril 1756, ce qui représente une occasion pour Nicolas Mary de se mettre en avant. Deux autres jeunes Africains reçoivent le baptême en même temps que lui, La Tulippe (14 ans) et La Jeunesse (10 ans), esclaves de la famille Espivent, vraisemblablement déportés de l’actuelle Sierra Leone et de l’actuel Sénégal. Le choix du prénom « Casimir » est assez original car il ne correspond pas à celui de son parrain, André Blanchard, le beau-père de Nicolas Mary.

En 1763, ledit Mary devient capitaine du Phénix, affrété par la famille Espivent pour la traite négrière. Sur le départ, l’ambitieux marin décide de vendre Casimir. Il n’en a strictement pas le droit – la législation, pour le coup, l’interdit –, mais contourner l’interdiction n’est guère difficile. Il ne reste pas de traces de cette vente « sous le manteau », si l’on peut dire, dont Julie Duprat écrit : « Tout au plus peut-on supposer que sa vie est estimée […] à 1 500 livres françaises1 environ, un prix assez classique pour un jeune esclave africain de sexe masculin. »

Avoir « son » cuisinier noir

Casimir devient alors la propriété d’une famille parisienne. Avec Bordeaux, Nantes et les différentes villes portuaires impliquées dans le commerce triangulaire (La Rochelle, Le Havre, Marseille…), la capitale française est une grande cité d’esclaves. Dans un recensement de 1762, où sont listés 145 noms, Julie Duprat trouve une archive qui semble confirmer la présence de Casimir à Paris, même si certains éléments, possiblement travestis, ne correspondent pas exactement à son parcours :

Fidel, nègre créole né côte d’Angole, âgé de 14 ans, esclave de M Jean-Jacques Potier de Courcy, commissaire de la marine du roi qui l’a amené sur un navire de la Compagnie des Indes, a été déclaré par son maître actuellement logé rue Royale, Paroisse Saint Roch, pour recevoir une instruction catholique et apprendre un métier, avant d’être renvoyé dès que possible aux îles.

Le métier en question, c’est celui de cuisinier. Chez les élites dominantes, la bonne chère fait alors fureur. « Au sein des milieux sociaux privilégiés, il devient de bon ton de tenir une bonne table et d’avoir un cuisinier réputé : la gastronomie devient l’un des meilleurs moyens d’étaler sa fortune, écrit Duprat. Plus encore que d’avoir un bon cuisinier, il est encore plus raffiné d’avoir un cuisinier esclave, ou, à tout le moins, un cuisinier de couleur. »

En général, les esclaves sont placés chez des artisans où ils apprennent sur le tas, dans les faubourgs, en dehors du cadre corporatif très formel de l’époque. « Fidèle est unique dans la manière dont il est formé, soutient Duprat. Il bénéficie d’une formation exceptionnelle qui va lui permettre d’accéder au titre envié de “maître traiteur”. » L’historienne démontre qu’il a sans doute pu suivre des cours au sein de l’Hôpital de la Trinité, qui accueillait des orphelins ou des enfants pauvres ne pouvant se permettre un contrat d’apprentissage classique, assez onéreux. La formation proposée donnait ensuite « accès aux mêmes privilèges qu’un apprentissage classique, avec la possibilité de passer la maîtrise et d’être intégré dans une corporation professionnelle ».

Ainsi Casimir Fidèle apprend-il à lire, à écrire, et à cuisiner toutes sortes de plats. La formation est dure et exigeante, elle implique aussi de se déplacer dans la ville à la recherche des meilleurs ingrédients, aux contact de nombreux commerçants. Elle s’achève par une épreuve traditionnelle : cuisiner cinq plats choisis par des jurés au cours d’une seule et même journée. Le titre de « maître pâtissier » est à ce prix !

La soupape des affranchissements individuels

Les archives ne permettent pas de tout savoir de la vie de Casimir Fidèle. Ainsi, de ses années parisiennes, rien ne demeure – ou rien n’a encore été découvert. Quand Julie Duprat retrouve sa trace, c’est bien des années plus tard, à Bordeaux. En 1777, il est en effet recensé parmi les 12 domestiques – 10 afrodescendants et deux Blancs – de la famille Soissons-Lamontaigne, venue s’installer à Bordeaux après des années passées à Saint-Domingue. Apparemment, les Soissons-Lamontaigne ont eu à cœur d’importer leur mode de vie esclavagiste en métropole : avoir autant de domestiques noirs est plutôt rare à l’époque, voire exceptionnel.

Demandé par le ministère de la Marine à la fin de 1776, le recensement de 1777 identifie 5 000 personnes d’origine africaine en France. À Bordeaux, ils sont 380, esclaves ou « libres de couleur ». Dans ce recensement, surprise, « Casimir a changé de statut : il n’est pas inscrit dans le tableau des esclaves mais dans celui des libres de couleur ». Ne disposant pas d’éléments pour déterminer qui est à l’origine de cet affranchissement, l’historienne suppose que la riche famille lui a accordé ce privilège pour sa fidélité, son travail, « ses glaces crémeuses, ses pâtés en croûte et ses chocolats chauds ». Elle précise néanmoins : « Comme dans tout système oppressif, ces récompenses attribuées à quelques-uns servent de soupape pour maintenir l’ordre : affranchir un esclave, c’est donner l’illusion à des dizaines d’autres qu’ils pourront bénéficier du même traitement pour peu qu’ils suivent les ordres. »

En 1778, Casimir Fidèle a 30 ans. Il a été affranchi et… il est amoureux. Enfin, c’est à supposer puisqu’il signe un contrat de mariage devant notaire, le 15 mars 1778. L’élue de son cœur s’appelle Ursule Lachèze, elle est originaire de Brive-la-Gaillarde, elle s’est déjà mariée une fois en 1767. Son mari est mort en 1772, lui laissant une petite fille, Guillemette, née en 1768.

Au début du XVIIIe siècle, la question des mariages mixtes se pose peu, mais cela change au fur et à mesure que se construit un discours racial sur le mélange des sangs, précise Duprat. Il va y avoir des tentatives pour faire passer cette idée-là, avec des modalité différentes selon les villes. À Nantes par exemple, les nouvelles directives sont appliquées strictement et il n’y a quasiment aucun mariage mixte. C’est différent à Bordeaux, peut-être en raison du poids d’une paroisse favorable à ce type d’union. Quoi qu’il en soit, le discours racial qui émerge à la fin du XVIIIe sera repris par l’idéologie napoléonienne, intégré dans la loi, conduisant à une racialisation des rapports sociaux.

En 1778, Casimir et Ursule ne sont pas concernés par ce mouvement de fond, et ils s’unissent le 3 mai en la basilique Saint-Seurin. « Leur cas n’est d’ailleurs pas isolé : dans les années suivantes et jusqu’en 1791, dix autres couples mixtes empruntent exactement le même chemin », signale Duprat. Moins de sept mois plus tard naît Jean-Baptiste, qui prend le prénom de son parrain, Jean-Baptiste Cellier-Soissons, membre de la famille qui emploie Casimir et qui pourrait être à l’origine de son affranchissement. Le maître pâtissier sait se faire bien voir de ses employeurs…

Un patron opportuniste

Pourtant, il les quitte un an plus tard pour devenir « pâtissier-rôtisseur-traiteur » à l’hôtel des Américains. Ce qui l’oblige à prêter serment au sein de cette corporation, une procédure longue et compliquée – mais il a de la chance, ou du flair : un membre de la famille Lamontaigne compte parmi les personnes chargées de statuer sur son cas. Et une fois reconnu professionnellement, Casimir Fidèle n’hésite guère. À la fin de l’année 1779, le voilà qui prend la direction de l’hôtel de l’Empereur, sur le cours de Tourny, dans le triangle d’or bordelais.

Pour se permettre cette location, Casimir Fidèle reçoit une aide financière substantielle de la mère d’Ursule Lachèze, investissement que Duprat évalue à 10 000 livres étalé sur douze ans. En 1780, l’ancien esclave peut fièrement annoncer dans le journal local : « Le sieur Fidelle traiteur de Paris tient l’hôtel de l’Empereur sur le cours de Tourny, près la porte Dauphine. On y trouvera des appartements garnis, écuries et remises. » Le succès, bientôt, sera au rendez-vous, comme le prouve notamment le nombre d’annonces passées dans la presse locale – 90 ! – par Casimir Fidèle ou par d’autres familiers des lieux. « Au fil des ans, Casimir Fidèle emploie au moins onze personnes différentes, restées anonymes pour la plupart, dont je découvre les profils quand elles prennent congé et se décident alors à passer une annonce de recrutement dans le journal bordelais », note Julie Duprat.

L’hôtel de l’Empereur accueille bientôt une élite de voyageurs plus ou moins célèbres, et le couple Fidèle s’enrichit raisonnablement, au point de pouvoir envisager des achats immobiliers et même des montages financiers… parfois douteux. « Un Casimir Fidèle parfait, irréprochable, aurait peut-être mieux convenu à mon récit ; mais force est de constater qu’il a pu profiter de certains proches », confie Julie Duprat. Et toute la force de son livre se trouve sans doute là, dans l’intérêt porté, au-delà du personnage, à la société qui l’entoure : famille, employeurs, clients, amis, relations, communauté noire… Ce qui pourrait parfois ressembler à des digressions complète page après page le portrait d’une époque vue depuis la rue. Et nourrit l’image que l’on peut se faire de l’affranchi, qui n’est pas toujours à son honneur. Se tenant à bonne distance de la communauté noire, il sait ménager ses relations… et anticiper quand le vent tourne !

Le virage de la Révolution

L’année 1789 va cependant représenter un virage dramatique pour l’ambitieux maître pâtissier. Aux alentours du 20 juillet, les Bordelais apprennent la prise de la Bastille, quelques jours plus tôt, ce qui suscite manifestations et discussions enflammées. Notamment sur le statut légal des gens de couleur. « Bordeaux est alors une plateforme à l’intersection de nombreux débats, explique Duprat. Il y a une grande résonance des questions économiques et coloniales, notamment dans les journaux. Beaucoup de Bordelais ont des intérêts commerciaux en lien avec les économies antillaises et ils se tiennent au courant. » Dans sa position, Casimir Fidèle ne peut ignorer la question de ses droits, en tant qu’Africain d’origine, qui traverse la société tout entière. Il a cependant aussi de graves soucis en tête : le 5 décembre 1789, l’hôtel de l’Empereur prend feu, ce qui nécessite l’intervention de plus de trente pompiers.

Dans les années qui suivent, l’entreprise montée par Casimir et Ursule Fidèle va peu à peu péricliter. S’il est difficile de savoir à quel point l’affranchi s’implique en politique, Julie Duprat exhume des archives divers éléments qui permettent d’imaginer son parcours. L’appartenance de Jean-Baptiste Cellier-Soissons au Club de Massiac, qui défend l’esclavagisme, est sans doute vécue comme une trahison par Casimir Fidèle : c’est probablement à cet homme qu’il devait son affranchissement…

Quoi qu’il en soit, la cause abolitionniste gagne du terrain. En mai 1791, les personnes de couleur nées de père et de mère libres accèdent à la citoyenneté. Un an plus tard, le 4 avril 1792, c’est l’égalité de tous les hommes libres qui est votée – et Casimir Fidèle devient citoyen français. « Le 9 mai 1793, il organise un des derniers événements de l’hôtel de l’Empereur – sans doute même le dernier, la vente intervenant quelques semaines plus tard : un grand concert vocal et instrumental, dont les bénéfices sont reversés aux “jeunes citoyennes” », raconte Duprat. Le soutien de Casimir à la cause républicaine ne fait guère de doute.

L’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies est proclamée à l’Assemblée nationale le 4 février 1794, et la nouvelle arrive à Bordeaux autour du 10, suscitant l’organisation de grandes fêtes. Le 14, les représentants des citoyens de couleur bordelais proposent d’envoyer une délégation à Paris « pour féliciter les députés responsables de la publication du décret ». Au bout de recherches obstinées dans les archives, Julie Duprat est parvenue à retrouver les noms de ceux qui montèrent à la capitale : Jean-Baptiste Dubourg, Mathieu Salmon et… Casimir Fidèle. Une délégation qui était « le reflet de la diversité sociale des libres de couleur, mélangeant Africains et métis, affranchis et libres de naissance, afin de symboliser l’union des couleurs sous la bannière unique de l’abolition de l’esclavage ».

Une mystérieuse disparition

Accompagnés du citoyen Laroque, chargé de représenter le Club national de Bordeaux auprès de la Convention nationale, les trois hommes arrivent à Paris au début du mois de mars 1794. Le 8, vers 14 heures, dans le palais des Tuileries où se tiennent les séances de la Convention nationale, c’est d’abord Laroque qui prend la parole, puis Dubourg qui remercie chaleureusement les législateurs :

Législateurs nous vous le répétons : croyez que notre reconnaissance n’aura point de borne. Nous jurons, et jamais serment ne fut plus sincère, amour et fidélité à la mère patrie. Nous jurons de ne reconnaître d’autres divinités que la Liberté et l’Égalité, de soutenir la République une et indivisible, et de répandre notre sang plutôt que souffrir qu’il lui soit porté aucune atteinte.

Ce n’est là que la première des nombreuses interventions de la délégation à Paris. Cependant, dans les semaines qui suivent, une scission semble intervenir au sein du groupe : si Salmon et Dubourg restent assez actifs, signant notamment une lettre à l’intention du Comité de salut public, Casimir Fidèle disparaît. Sa signature n’apparaît plus nulle part. Si l’on en croit Duprat, la « Terreur » qui sévit alors pourrait être à l’origine de cette discrétion. Deux personnes avec qui il était en affaires financières ont en effet été guillotinées, Étienne Teyssier et Jacques-Joseph de Pestels. « Il ne suffirait pas de grand-chose, une dénonciation mal placée, et on pourrait finir par le suspecter d’accointances plus graves avec ces indésirables, lui qui a tant cultivé de relations avec les plus hautes classes de la société », suggère Duprat.

Que fait-il à Paris ? Retrouve-t-il l’ambiance de sa jeunesse ? Pense-t-il à sa femme et son fils restés à Bordeaux ? Fait-il des allers-retours ? Les archives restent muettes. À l’exception de la dernière, son acte de décès, rédigé le 3 pluviôse an IV (23 janvier 1796). Casimir Fidèle est mort au 274, rue des Lois (actuelle rue Richelieu), selon la déclaration de son ami Jean Charles, imprimeur.

Fascinée par l’étonnante trajectoire de cet homme, Julie Duprat l’a poursuivi jusqu’au temps présent, retrouvant in fine les descendants actuels de son fils, Jean-Baptiste, qui fut musicien itinérant. À travers le parcours de l’enfant de Ouidah, c’est toute une époque qui se révèle. « L’image que l’on offre du XVIIIe siècle, notamment dans la production audiovisuelle, est trop souvent celle de l’ultra-élite, commente l’historienne. On aborde rarement ce siècle par ses aspects plus laborieux, plus divers, plus voyageurs, plus ouverts sur le monde. En se concentrant sur une bulle dorée, on observe des exceptions qui ne représentent pas le quotidien de la masse. La vie fascinante de Casimir Fidèle, d’abord victime puis entrepreneur, permet de passer en revue toutes les strates de la société urbaine de l’époque. C’est ce qui me passionne. »

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