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Dans l’enfer de la frontière entre les États-Unis et le Mexique

Bonnes feuilles · Dans un road-trip hallucinant, dans la forme comme sur le fond, le journaliste Émilien Bernard nous emmène avec lui dans les profondeurs de l’Amérique de Donald Trump, le long du mur qui sépare les États-Unis du Mexique, sur lequel s’écrasent des milliers de vies et autant de rêves. Un témoignage effarant.

Le mur de séparation entre le Mexique et les États-Unis, à Tijuana (2017).
© Tomascastelazo / Wikimedia

Se lancer corps et âme dans l’Amérique de Donald Trump, c’est comme plonger dans l’acide – quelle que soit la définition que l’on donne à ce mot : l’acide qui dissout tout, y compris le bon sens, ou l’acide qui fait halluciner et provoque la perte de tous les repères. Personne n’en ressort indemne, et pas plus Émilien Bernard qu’une autre – à vrai dire, peut-être plus lui qu’une autre... Après avoir documenté la répression des migrantes aux marges de l’Europe, le journaliste s’est aventuré sur une autre frontière. Ou plutôt deux frontières : celle, très concrète, qui sépare les États-Unis du Mexique et qui prend depuis quelques années la forme d’un mur quasi infranchissable ; et celle, mentale, du « rêve américain » et du suprémacisme qui le caractérise depuis son origine.

Dans cette nouvelle enquête qu’il mène avec Alicia, une documentariste qui fait aussi office d’amie et parfois de béquille, le reporter, aussi idéaliste que dépressif, part à l’assaut – d’ouest en est – d’un mur qui n’en finit pas de semer la mort. Mais le duo ne se lance pas dans cette quête éperdue, et qui va petit à petit le perdre, à n’importe quel moment : il s’y rend dans la dernière ligne droite de la campagne de l’élection présidentielle de 2024, qui verra Trump (rebaptisé « Mèche d’urine » par l’auteur) l’emporter face à Kamala Harris, à l’issue d’un festival de contre-vérités, d’insultes xénophobes et de loghorrées complotistes. L’un des chapitres les plus marquants, qui raconte un meeting de Trump au Nouveau-Mexique, donne ainsi à voir la folie qui peut s’emparer d’un pays quand un démagogue de sa trempe décide de s’emparer du pouvoir.

En mode gonzo à la Hunter Thompson (une forme de journalisme qui laisse part à une grande subjectivité et qui exige talent et auto-dérision), et dans un road-trip captivant autant par ce qu’il dit de cette Amérique-là que par les témoignages qu’il recueille sur le terrain – de migrantes, de résistantes, de fascisantes –, Émilien Bernard décrit surtout la violence absurde du mur que les États-Unis ne cessent d’étendre et d’élever sur une frontière qui n’en a jamais été une. À son corps défendant, il pousse l’investigation jusqu’à fréquenter ces immenses prisons dans lesquelles croupissent des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants en attendant d’être renvoyées chez elleux après un voyage aussi périlleux que coûteux. Mais on n’en dira pas plus : ce livre se lisant comme un roman, il faut savoir préserver le suspens...

L’extrait qui suit est le chapitre intitulé « Mûrs et châtiments », qui se déroule dans l’Arizona et raconte le calvaire des Africaines qui, plutôt que de tenter de rejoindre l’Europe, ont fait le pari de l’Amérique. (Les intertitres sont de la rédaction.)
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« L’enflure » et les « débiles »

« Il est 3 h 30 du mat’ quand sonnent nos réveils. Ni café ni clope, pas le temps. Fissa fissa, on trottine vers le lieu de rendez-vous dans la froideur de la nuit finissante. « On décolle à 4 heures pétantes, que vous soyez là ou pas », a prévenu Bob par message. On déboule haletants à 3 heures 59 minutes 55 secondes, alors que Bob et Judy finissent de charger un gros pick-up. Tous deux font partie du collectif The Samaritans, qui se rend quotidiennement à la rencontre des personnes exilées tentant leur chance à un point précis du sud de l’Arizona.

Bob et Judy ont la cinquantaine et semblent consacrer l’entièreté de leur vie à cette sainte mission. Ils moquent nos cernes et nos bâillements, eux qui ont appris à se coucher avec les poules les veilles d’expédition. « Il est impératif d’arriver avant la Border Patrol, pour vraiment aider les gens, les nourrir, les réconforter, tout en les informant de ce qui va suivre », explique Bob, qui pilote d’une main assurée. Vêtu de kaki des pieds à la casquette, muni de chaussures de marche, il a une dégaine oscillant entre militaire maniaque et gentil randonneur retraité. Bouddhiste, il explique que c’est sa foi qui le guide, le canalise, et refuse de nous donner son avis sur Trump, car cela le pousserait à utiliser des injures peu compatibles avec son sacerdoce.

Quant à Judy, c’est une vraie religieuse, une nonne affiliée à une obscure branche du protestantisme, qui derrière des allures de dame patronnesse rigide se révèle rapidement sympathique et très déterminée. « Elle va tellement loin qu’on se dit parfois qu’elle se fout de tout, qu’elle ne croit pas en Dieu », nous confiera plus tard une camarade anarchiste qui la connaît bien. Judy, elle, ça ne la dérange pas de vitupérer contre « cette enflure de Trump », les démocrates démissionnaires, la stupidité du mur, les politiques frontalières meurtrières, les « débiles congénitaux » de la Border Patrol ou, même, l’insanité des remises en cause de l’avortement. Elle s’échauffe, s’empourpre, lève le poing de colère.

Bob sourit, on sent qu’il apprécie cette véhémence que lui ne se permet pas.

Un reptile sans fin

Aux environs de Sasabe, la seule bourgade des environs, on prend une petite route sur la gauche qui nous amène à proximité du mur. Le revoilà, ce cruel animal à sang froid, dont la seule vue déclenche des frissons. Il se dresse à environ dix mètres de haut et est composé de grandes barres de métal rouges semi-rouillées espacées d’une vingtaine de centimètres. Contrairement à son frère de San Diego, il n’est ici constitué que d’une seule barrière, se déroulant à l’horizon comme un reptile sans fin. On le suit quelques dizaines de kilomètres sur une route poussiéreuse en pleins travaux de goudronnage. La coûteuse valse des camions de chantier a pour objectif de faciliter les patrouilles des chasseurs d’exilés. Rien n’est trop beau pour les nouveaux cow-boys de l’Amérique. « Des millions de dollars pour une quarantaine de kilomètres d’asphalte, ça me rend malade », grince Judy.

La route monte et descend en bordure de désert, où se détachent parmi les fourrés desséchés des grappes de cactus saguaros. De l’autre côté, les portions de mur défilent jusqu’à la nausée, les espaces entre les barreaux traversés par des jets de soleil matinal dessinant des ombres dans la poussière. Des hachures à répétition, succession de flashs géométriques. Fascinée par ces motifs, Alicia filme de longs plans-séquences, se rêvant sans doute en Tarkovski du XXIe siècle. Bob explique que les passeurs-coyotes scient souvent certaines portions, obligeant des ouvriers spécialisés à opérer un rafistolage permanent. « Ils ont du boulot tous les jours », rigole-t-il.

Mais l’endroit le plus simple par où passer, c’est là où s’arrête (provisoirement) le mur, notre destination.

Ici, le serpent d’acier cesse abruptement sa reptation. Repos, venimeux mur. Sur le dernier pilier lancé vers le ciel, sont gravées une incantation, « Ni un muro más » (Pas un mur de plus), et une malédiction, « Deporten la migra » (Déportez les agents de la Border Patrol). Et puis plus rien, juste une petite barrière d’un mètre de haut, franchissable à l’envi. Comme s’il n’avait plus suffisamment faim pour continuer, ou bien reprenait ses forces avant un nouvel assaut. Récurrents tout le long du dispositif frontalier, ces « trous » déstabilisent. Mais ils obéissent à une logique : c’est là où ils apparaissent que les conditions de passage sont les plus dangereuses – en l’occurrence, quatre ou cinq jours de marche dans un désert. De sorte qu’on peut voir ces interruptions de forteresse comme un piège, l’équivalent de ces lumières que font pendouiller devant leurs mâchoires ultra-dentues certains poissons des abysses océaniques – venez, c’est chaleureux ; puis couic.

« Quand on a obtenu des visas pour le Brésil, on n’a pas hésité »

Il y a deux écoles pour les voyageurs arrivés à ce point de leur trajet, souvent après un très long et traumatisant périple. Certains acceptent de se prêter au jeu biaisé de la Border Patrol : se remettre entre leurs mains en espérant que leur demande d’asile sera entérinée. Les autres, conscients du peu de chances d’entrer légalement, choisissent la clandestinité et se préparent donc à quelques jours de marche. Eux sont planqués sous des arbres à un jet de pierre de la frontière, côté Mexique, attendant le moment propice pour se jeter de l’autre côté.

Le campement permanent des Samaritans côté États-Unis est sommaire : trois tentes encombrées de bidons d’eau et de vivres, des toilettes chimiques et un panneau solaire pour recharger les portables, ces accessoires essentiels à la survie en milieu hostile. Quand on arrive sur place, il y a déjà une petite vingtaine de personnes qui viennent de franchir la frontière, les traits tirés et l’air anxieux. Parmi elles, quatre ressortissants du Cameroun, qui ont effectué un périple impressionnant. « Cameroun, Brésil, Bolivie, Pérou, Équateur, Colombie, Panama, Costa Rica, Nicaragua, Honduras, Guatemala, Mexique », énumère Abdou, en attendant d’être pris en charge par la Border Patrol.

Menacé de mort dans son pays pour son militantisme, emprisonné plusieurs fois et violemment battu, accusé d’être un révolutionnaire pour avoir dénoncé l’accaparement des richesses, il est convaincu d’obtenir l’asile politique et rejoint le véhicule de la police frontalière en souriant.

En ce matin de novembre, d’autres jeunes hommes issus d’Afrique subsaharienne viennent de franchir la frontière. Il y a notamment deux frères qui viennent du Congo, dont Prince, qui explique : « On a fui en catastrophe parce que notre vie était menacée. Et quand on a obtenu des visas pour le Brésil, on n’a pas hésité. » Le voyage a été terrible, notamment au Mexique où comme d’autres, ils ont été séquestrés par les cartels contre rançon. « Mon frère a été traumatisé par l’épisode », lâche Prince, qui a dû bosser pour ses ravisseurs pendant des mois avant qu’ils ne soient tous deux libérés. Lui aussi est convaincu d’obtenir l’asile politique, tant leur demande lui semble légitime : « Nous ne sommes pas des migrants économiques, nous sommes là parce que nous avons été persécutés et étions en danger de mort. »

D’un continent à l’autre

Difficile de lui répondre que l’air du temps n’est pas réceptif à ce genre de considérations. Travaillant sur le thème des murs frontaliers depuis des lustres, je suis désormais habitué à ce genre de « dérobade » face à l’espoir proclamé des exilés, souvent persuadés que la prochaine étape sera la bonne – il faut garder espoir, sinon on n’a plus que nos yeux pour pleurer, me dit-on. Alors je ne réponds rien, à part « bonne chance », en me traitant intérieurement de foutu hypocrite.

Le nombre de personnes originaires d’Afrique atterrissant dans ce coin désolé de l’Arizona est fluctuant, mais il a considérablement augmenté ces dernières années. Le phénomène aurait commencé en 2015-2016, avant le premier mandat de Trump, des Subsahariens travaillant au Brésil ayant décidé de faire le voyage avec des Haïtiens rencontrés sur place1. Ces nouvelles routes migratoires sont un temps restées marginales, ou limitées à quelques vagues fragmentées en provenance du Cameroun en 2019 ou de Mauritanie en 2022.

C’est en 2023 que cette tendance s’est véritablement développée, avec 60 000 Africains subsahariens arrivés au Mexique en route vers les États-Unis, contre moins de 7 000 l’année précédente2. Pour points de départ, la Somalie, le Soudan, la Mauritanie, le Nigeria ou la Guinée. D’un continent à l’autre, puis à l’autre.

Un choix de trajet qui surprend mais s’explique facilement. Face à la fortification toujours plus poussée de l’Europe, il apparaît parfois plus « facile » de se rabattre sur le continent américain, al norte, par le Brésil, qui n’a pas bloqué sa machine à visas. Pour d’autres, provenant notamment du Bangladesh ou de l’Inde, c’est la Guyane qui fait étonnamment office d’étape avant la grande remontée vers le nord. Dans tous les cas, comme toutes les personnes transitant par l’Amérique du Sud, c’est un périple de plusieurs milliers de kilomètres qui les attend, avec des étapes particulièrement craintes, telle cette terrible jungle du Darién, à la frontière entre la Colombie et le Panama, où plusieurs jours de marche aussi éreintants que dangereux sont au programme. En 2024, plus de 50 personnes y ont perdu la vie3.

L’enfer mexicain

Mais il n’est pas nécessaire de venir d’aussi loin pour avoir croisé l’enfer. Beaucoup d’exilés insistent sur ce fait : le Mexique est l’étape la plus dangereuse du voyage, notamment en raison de l’omniprésence des cartels et du crime organisé. « Arriver à la porte d’entrée des États-Unis signifie avoir d’abord traversé les sept cercles de l’enfer mexicain », explique un personnage centraméricain dans le roman La File indienne d’Antonio Ortuño4. En cause, toujours les mêmes vautours : narcos, passeurs malhonnêtes bien souvent en lien avec ces derniers, militaires ou policiers mexicains corrompus. Une situation que déplorait déjà un rapport d’Amnesty International en 2010 :

Le voyage entrepris par ces hommes et ces femmes est l’un des plus dangereux au monde. Des groupes de criminels se postent sur les principaux itinéraires empruntés par les migrants clandestins et se rendent très fréquemment coupables d’enlèvements, d’extorsions d’argent, de mauvais traitements et de violences sexuelles. Certains migrants disparaissent sans laisser de trace, ils sont enlevés et tués, ou sont volés, agressés et jetés de trains roulant à vive allure5.

En écho, le récit de six jeunes Guatémaltèques, deux filles et quatre garçons, qui se serrent près du feu de bois à côté des tentes des Samaritans, comme des bébés pingouins sur la banquise. Des enfants plongés dans l’arbitraire des frontières. Quand on leur demande s’ils ont fait la route ensemble, l’un d’eux nous répond qu’ils se sont rencontrés « dans une prison » deux semaines auparavant. Alors qu’ils étaient séquestrés par un gang, leurs familles ont dû payer 20 000 dollars par personne pour les libérer. Une fortune, récoltée en partie grâce à la solidarité des habitants des villages où ils ont grandi.

Ils ont passé de longues semaines dans ces geôles, où ils ont failli mourir de faim. Ils attendent désormais le véhicule de la Border Patrol. Comme la plupart des exilés venus d’Amérique centrale, l’asile leur sera très certainement refusé et ils seront reconduits de l’autre côté de la frontière.

Des rêves qui se brisent

C’est en tout cas ce qu’affirme Bob, qui pense les revoir dans un jour ou deux, quand il se rendra sous sa casquette des Samaritans au centre de détention pour migrants de Nogales, à une centaine de kilomètres de là. Il soupire longuement... Il n’a pas besoin de formuler la tristesse de la tâche pour qu’on devine ses sombres pensées. Ensuite, ce sera le retour à la case départ. À ceci près que leurs familles, qu’ils avaient quittées dans l’espoir de plus tard les aider financièrement, sont bien souvent ruinées. « Quand je vois le mur, je pense aux rêves des gens qui se brisent dessus », dit l’un d’entre eux.

Ici, le mot d’ordre est différent de celui de la Border Church à San Diego : informer les gens de leur situation légale et du fait qu’ils seront renvoyés immédiatement s’ils n’indiquent pas être en danger de mort. Le message est donné en même temps que café et petits snacks. Il faut faire vite : les pick-up blanc et vert de la Border Patrol ne tardent pas à s’arrêter à proximité du groupe dans un nuage de poussière. Tout le monde se met alors en file, avec obéissance et résignation. Les femmes et les enfants sont les premiers emportés.

Alors que l’on repart vers Tucson, en rebondissant dans les ornières de la route, Judy et Bob ne se montrent pas abattus. Ils parlent de bouffe et se taquinent gentiment sur leurs goûts musicaux peu compatibles. Ce vernis de bonne humeur leur permet d’exorciser cette routine glaçante, qui les voit tendre la main à des hommes et des femmes qui d’ici quelques heures, comprendront que leur exténuant périple n’a servi à rien. Façade souriante qui contraste avec nos propres pensées. Alicia comme moi parlons très peu, engoncés dans nos sièges, les yeux fixés sur la rocaille.

Une goutte d’eau dans un océan de détresse, voilà ce qu’apportent les si admirables Bob et Judy. Et qu’ils répètent leurs expéditions frontalières plusieurs fois par semaine nous paraît être un tour de force moral. Comme Sisyphe poussant son immense rocher en ahanant, encore et encore, ils ne lâchent pas l’affaire. Qui sait : ce rocher pourrait bien un jour dégringoler de la montagne et exploser le mur ? En attendant ce jour béni, ils dorment sans doute du sommeil du juste. »

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1Voir Ubaldo Bravo, «  Le Mexique, un pays de transit pour beaucoup de migrants africains  », RFI, 5 mars 2025.

2Annie Correal, «  La “ruta de lujo” hacia EE. UU. para los migrantes africanos  », The New York Times, 29 février 2024.

3«  Panama Says 55 US-Bound Migrants Have Died Crossing Darién Gap This Year  », The Guardian, 19 décembre 2024.

4Antonio Ortuño, La File indienne, Paris, Christian Bourgois, 2018, p. 82.

5Des victimes invisibles : protégez les migrants au Mexique, Londres, Amnesty International, 2010.

6Voir Ubaldo Bravo, «  Le Mexique, un pays de transit pour beaucoup de migrants africains  », RFI, 5 mars 2025.

7Annie Correal, «  La “ruta de lujo” hacia EE. UU. para los migrantes africanos  », The New York Times, 29 février 2024.

8«  Panama Says 55 US-Bound Migrants Have Died Crossing Darién Gap This Year  », The Guardian, 19 décembre 2024.

9Antonio Ortuño, La File indienne, Paris, Christian Bourgois, 2018, p. 82.

10Des victimes invisibles : protégez les migrants au Mexique, Londres, Amnesty International, 2010.