Coupe du monde de football 2026. L’édition de l’exclusion

Reportage · Prix des billets, coût de la vie sur place, politique discriminatoire mise en place par Trump... La Coupe du monde de football, qui a démarré le 11 juin et qui se déroule principalement aux États-Unis, se jouera presque sans aucun supporters africains, sans que la Fifa y trouve à redire.

Devant le stade de Guadalajara (ouest du Mexique), mardi 9 juin.
© Florian Lefèvre

Alignés en rang d’oignons, sept hommes arborent des lettres géantes peintes sur leur torse nu. Ils s’appellent Modou, Babacar, Abdou ou encore Samba, l’un est commerçant, l’autre cameraman, il y a aussi un agent municipal, et même un maçon. Leur mission ? Former le mot « S-E-N-E-G-A-L » avec leur corps dans les stades de football. La chorégraphie donne une image spectaculaire à chaque Coupe d’Afrique des nations (CAN).

Mais ce 16 juin, lors du match qui verra leur pays affronter la France, durant le premier tour de la Coupe du monde masculine 2026, ils seront absents des tribunes. Les membres du « 12e Gaindé1 » ont été victimes d’un filtrage aux frontières des États-Unis, l’un des trois pays hôtes de la compétition avec le Canada et le Mexique. « Nous n’allons pas déplacer de supporters de Dakar aux États-Unis », a annoncé la ministre sénégalaise des Sports, Khady Diène Gaye, à l’antenne de la radio Sud FM début mai.

Sacré paradoxe : avec dix formations qualifiées sur quarante-huit, il n’y a jamais eu autant d’équipes nationales africaines en lice en Coupe du monde, mais, dans le même temps, les conditions économiques et administratives de cette édition sont les plus excluantes de l’histoire presque centenaire du tournoi, qui se tient du 11 juin au 19 juillet.

Alafé Wakili dirige le quotidien L’Intelligent d’Abidjan, l’un des seuls médias ivoiriens capables de financer deux envoyés spéciaux pour couvrir les cinq semaines de compétition. « Pour un journal ivoirien comme le nôtre, le coût global est compris entre 15 000 et 20 000 euros minimum par reporter », explique-t-il. Et encore, ce sera pour suivre une fraction des 104 rencontres.

Prix exorbitants et expulsions de masse

Au Qatar, en 2022, les stades étaient regroupés dans une ville. Cette année, ils seront dispersés à l’échelle d’un continent. « À cause du coût global, j’ai dû renoncer. Seuls les privilégiés pourront y aller », regrette Benson Amoua, journaliste ivoirien pour le site SportZone-ci, présent lors de la dernière CAN, au Maroc, en décembre et janvier derniers.

Au budget élevé des transports, du logement et du coût de la vie sur place s’ajoutent, pour les supporters, les prix exorbitants des places. La grande majorité des sept millions de tickets ont été mis en vente plusieurs centaines de dollars l’unité par la Fédération internationale de football association (Fifa). Et les prix s’envolent pour la finale à plus de 6 000 dollars, selon les chiffres compilés par le journal The Athletic.

Une autre donnée est venue compliquer la venue des supporters africains. Donald Trump avait promis à ses électeurs la « plus grande opération d’expulsion de masse » de l’histoire des États-Unis, en désignant des « millions de migrants » comme des « ennemis de l’intérieur ». En 2025, l’administration d’extrême droite a expulsé environ 310 000 personnes non états-uniennes, selon le think tank Brookings Institution2.

Haïtiens et Iraniens strictement interdits

Les ressortissants de huit pays qualifiés pour le tournoi sont de fait discriminés dans l’attribution de visas temporaires. Les demandes des Algériens, des Cap-Verdiens, des Ivoiriens, des Sénégalais et des Tunisiens ont été soumises à l’obligation d’une caution pouvant aller jusqu’à 15 000 dollars par personne. Une barrière infranchissable pour beaucoup, malgré les effets d’annonce des organisateurs, dont le lancement du Fifa Pass début février, censé accélérer le traitement des demandes de visa3, et la dérogation à l’obligation de caution à la mi-mai. Mais celle-ci concerne uniquement les personnes qui, au 15 avril, avaient à la fois acheté des billets pour la Coupe du monde et opté pour le Fifa Pass. Or de nombreux supporters ont pu être dissuadés d’acheter des billets avant le 15 avril car ils pensaient devoir payer jusqu’à 15 000 dollars de caution.

Les Haïtiens et les Iraniens sont, eux, strictement interdits de voyager dans le principal pays hôte du Mondial, en vertu d’un décret présidentiel publié le 4 juin 2025 afin de « protéger les États-Unis contre les terroristes étrangers », sauf, en théorie, à disposer d’une double nationalité et à l’exception des membres des délégations. Néanmoins, en pleine guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, les joueurs iraniens ont été contraints d’établir leur camp de base à Tijuana, au Mexique, plutôt qu’en Arizona.

Enfin, l’administration Trump a annoncé, dans un communiqué publié le 18 mai sur le site du département d’État, la « suspension » des procédures de visa pour les citoyens de la République démocratique du Congo, compte tenu de l’épidémie d’Ebola qui sévit actuellement dans l’est du pays.

« J’ai des amis qui ont tout payé (les billets de matchs, l’hôtel, l’avion aller-retour), mais ils ne pourront finalement pas se déplacer », déplore Brusny Mabanza, un supporter congolais rencontré en mars à Guadalajara, au Mexique, à l’occasion du mini-tournoi de repêchage pré-Mondial.

Le meilleur arbitre africain refoulé

Ce jour-là, les prix des places étaient plafonnés à 300 pesos (environ 15 euros). La qualification des Léopards a été une grande fête, même si une partie des supporters manquait à l’appel, faute de visa. « J’ai échangé mon maillot avec un supporter mexicain, raconte Brusny, venu de Kinshasa dans un avion affrété par le gouvernement. Pour lui, ce genre de moments montre que le sport dépasse les frontières et crée une émotion collective très forte. »

Des supporters congolais fêtent la qualification de la RD >Congo, au stade de Guadalajara, après la victoire des Léopards face à la Jamaïque en match de répéchage, le 31 mars 2026.
Des supporters congolais fêtent la qualification de la RD >Congo, au stade de Guadalajara, après la victoire des Léopards face à la Jamaïque en match de répéchage, le 31 mars 2026.
© Florian Lefèvre

Pour les journalistes et les spectateurs africains, le parcours d’obstacles ne s’arrête pas là. « On nous a remis un visa pour les États-Unis avec une seule entrée », signale par exemple Abdoulaye Thiam, journaliste sénégalais à Sud Quotidien et président de la branche africaine de l’Association internationale de la presse sportive (AIPS). Or les Lions de la Teranga vont commencer la compétition par deux matchs à New York, avant de rallier Toronto pour une rencontre, sûrement décisive, face à l’Irak. « En l’état, si nous allons au Canada, nous ne pourrons pas revenir aux États-Unis », explique Abdoulaye Thiam.

Plusieurs événements sont déjà venus entacher la compétition. Début mai, RFI annonçait que six dirigeants de la Fédération sénégalaise de football s’étaient vu refuser leur demande de visa à l’ambassade états-unienne de Dakar. Le 6 juin, l’attaquant vedette de l’équipe irakienne, Aymen Hussein, a, lui, été interrogé pendant près de sept heures à l’aéroport de Chicago, quand le photographe officiel de l’équipe, Talal Salah, a été carrément renvoyé par les autorités des États-Unis. De son côté, l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, désigné meilleur arbitre africain en 2025 et sélectionné pour arbitrer le Mondial, s’est vu refuser l’entrée sur le territoire (alors qu’il disposait d’un visa en règle, selon une source ministérielle somalienne à l’AFP). La Fifa a finalement pris acte de cette décision et annoncé que l’arbitre ne pourrait pas officier pendant le tournoi.

Les supporters sont déjà sur place

Même l’entrée au Mexique reste compliquée : à onze jours de disputer le match d’ouverture, l’équipe nationale d’Afrique du Sud a, elle, dû reporter son départ vers son camp de base mexicain, en raison de plusieurs problèmes de visa. Ces dernières années, sous la pression de son voisin, Mexico joue de plus en plus le rôle de seconde frontière des États-Unis. Après le Congo-Jamaïque du 31 mars à Guadalajara, l’avion du retour pour Kinshasa avait d’ailleurs été immobilisé à l’aéroport, les autorités locales prenant soin de compter le nombre de passagers, soucieuses que personne ne reste sur place clandestinement.

Pour sa première participation à la Coupe du monde, le Cap-Vert ne comptera quasiment pas de soutien venu de l’archipel. « La plupart des supporters sont de la diaspora, soit européens, soit américains », témoigne la Franco-Cap-Verdienne Andreia Levy, cofondatrice du groupe « 12 Tubaron », qui se déplacera à Atlanta, Miami et Houston. Son association a obtenu 450 billets et, après la lutte menée par le syndicat Football Supporters Europe contre la politique tarifaire antisociale de la Fifa, elle a pu en proposer 100 à 60 dollars.

Même son de cloche du côté de la Fédération tunisienne de football. « La majorité des supporters qui pourront assister aux rencontres seront surtout des Tunisiens vivant déjà en Europe, au Canada ou aux États-Unis », confirme Ahmed Salhi, attaché de presse des Aigles de Carthage, qui joueront à Monterrey et Kansas City, des deux côtés du mur érigé par les États-Unis.

« Il faudra qu’ils rentrent chez eux »

Comment la Fifa justifie-t-elle ces discriminations visant de nombreux voyageurs originaires de pays qualifiés pour la compétition ? Ni l’instance ni les fédérations concernées n’ont donné suite aux demandes d’interview d’Afrique XXI. « Nous vous invitons à vous adresser aux autorités compétentes », a répondu par mail le service communication de la Fifa. Contacté par Afrique XXI, le département d’État états-unien n’a pas répondu. Les fédérations concernées ont préféré, elles aussi, esquiver le sujet.

« Je sais que nous aurons des visiteurs, de près de cent pays probablement. On veut qu’ils viennent, qu’ils profitent, qu’ils assistent aux matchs. Mais quand ce sera terminé, il faudra qu’ils rentrent chez eux », avait prévenu en mai 2025 le vice-président des États-Unis, J. D. Vance, au cas où les choses n’auraient pas été assez claires.

Pour d’autres, la politique de l’administration Trump produit un effet repoussoir face au risque, pour les voyageurs non blancs, de subir des détentions arbitraires et des déportations4. « Même si j’avais reçu des billets gratuitement, je ne serais pas parti aux États-Unis, soutient André Silver Konan, fondateur du journal Ivoir’Hebdo. Un beau matin, vous sortez sans vos papiers et la police de l’immigration vous arrête… Je n’ai pas envie d’aller me faire humilier. »

En mars 2017, Gianni Infantino, président de la Fifa, lançait, bravache : « Il va de soi que, dans le cadre des compétitions de la Fifa, toute équipe, y compris ses supporters et ses officiels, qui se qualifie pour une Coupe du monde doit pouvoir accéder au pays hôte, sans quoi il n’y a pas de Coupe du monde. »

À Kinshasa, « tout le monde va être dehors »

Cette déclaration publique a très mal vieilli. Les années ont passé, Donald Trump a été réélu à la Maison-Blanche, et il peut désormais compter sur « l’assentiment servile », selon les mots du chercheur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) Pascal Boniface, d’Infantino : en décembre 2025, le second a offert au premier un obscène « prix de la paix », décerné au nom de la Fifa, lors du tirage au sort du tournoi.

« Tout le monde sera le bienvenu au Canada, au Mexique et aux États-Unis », promettait encore Infantino il y a quelques mois, peu après avoir inauguré un nouveau bureau de la Fifa… au sein de la Trump Tower, à New York.

Le manque d’accessibilité aux Coupes du monde de football n’est pas nouveau et a été tout relatif ces dernières décennies. « Elle est devenue un produit mondialisé destiné à une élite mobile », rappelait en février, dans le mensuel français Le Monde diplomatique, Abderrahim Bourkia, sociologue marocain, en référence à l’inflation du prix des places depuis l’édition 2002.

Cinquante-deux ans après la dernière qualification des Léopards, leur grand retour sur la scène internationale se fêtera donc principalement au pays. Rédacteur en chef de Leopardsfoot, portail du foot congolais sur les réseaux sociaux, Louis Mukoma Fargues fait le pari qu’à Kinshasa « tout le monde va être dehors pour regarder les matchs devant la télévision : dans les restaurants, les bars ou entre voisins ». En mars, ils étaient déjà des centaines de milliers dans les rues pour réserver un retour triomphal aux joueurs, après leur qualification lors du tournoi de repêchage.

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1«  Gaindé  » signifie «  lion  » en wolof, une référence au surnom de l’équipe nationale du Sénégal : les Lions de la Teranga.

2Retrouver les chiffres ici.

3Ce pass fonctionne pour un très petit nombre de voyageurs : seulement 17 000 personnes à travers le monde début mai, a révélé The Athletic ici, les nationalités les plus représentées parmi les inscriptions étant alors celles de l’Ouzbékistan, de la Chine, de l’Inde, de la Turquie, du Mexique et de la Colombie.

4Plusieurs ONG ont largement documenté ces pratiques, comme Amnesty International et Human Rights Watch.

5«  Gaindé  » signifie «  lion  » en wolof, une référence au surnom de l’équipe nationale du Sénégal : les Lions de la Teranga.

6Retrouver les chiffres ici.

7Ce pass fonctionne pour un très petit nombre de voyageurs : seulement 17 000 personnes à travers le monde début mai, a révélé The Athletic ici, les nationalités les plus représentées parmi les inscriptions étant alors celles de l’Ouzbékistan, de la Chine, de l’Inde, de la Turquie, du Mexique et de la Colombie.

8Plusieurs ONG ont largement documenté ces pratiques, comme Amnesty International et Human Rights Watch.