
Chargé d’étude au Centre tricontinental, une organisation basée en Belgique qui a pour ambition de « faire entendre les voix du Sud » et qui le fait avec constance depuis sa création, en 1976, Frédéric Thomas s’intéresse depuis des années à une terre et à un peuple qu’il a pris en affection : Haïti. Ce pays piégé, écrit-il à regret, « dans un cercle vicieux de chocs et de convulsions où se reproduit la matrice coloniale qui [le] condamne à buter et à chuter », et qui a acquis, au fil des ans – et surtout depuis le terrible séisme du 12 janvier 2010 qui a fait au moins 280 000 morts –, une réputation de terre maudite.
Dans Haïti. Briser le piège colonial, un essai publié au Seuil, Frédéric Thomas ne nie pas ce destin tragique. Mais loin des idées reçues, il l’explique par l’Histoire, et notamment par ce crime de lèse-suprémacisme – la faute originelle – que les puissances européennes et états-unienne n’ont jamais pardonné : celui d’un peuple qui s’est libéré de lui-même du joug colonial et qui a aboli l’esclavage sans avoir attendu un quelconque bon samaritain (blanc, évidemment).
Ce crime, la France et les États-Unis le lui ont fait chèrement payer. Et, soutient Thomas, on ne peut analyser l’état de déliquescence actuelle du pays, de ses institutions comme de sa société rongées par la violence des gangs et par la corruption de son élite politique sans prendre en compte l’injustice dont cette ancienne colonie française a été victime tout au long de ces cinq cent dernières années.
Évidemment, on pense à cette société raciste, hantée par les différentes teintes de la couleur de peau, que les colons européens créèrent sur cette île des Caraïbes ; à la guerre que la France de Napoléon imposa à Toussaint Louverture après être revenue sur la promesse des révolutionnaires de mettre fin à l’esclavage ; ou encore à la dette odieuse infligée par la monarchie de Charles X en 1825, qui vida les caisses du pays et écrasa son économie tout en enrichissant les banques françaises. On pense également aux innombrables interventions étrangères tout au long du XXe siècle, tantôt pour protéger un despote, tantôt pour le déposer, et à l’ingérence des ONG et des organisations internationales qui, bien souvent, n’ont fait qu’empirer la situation.
On pense aussi – et c’est moins connu en France – à l’occupation états-unienne qui, durant vingt ans au début du XXe siècle, fit tomber le pays dans une sujétion quasi-totale à son puissant voisin. Cet épisode, qui s’inscrit à l’époque dans la volonté des dirigeants états-uniens de contrôler le « pré carré » américain (la fameuse « doctrine Monroe »), et que Frédéric Thomas raconte en détail, a un écho particulier aujourd’hui, quelques semaines après l’enlèvement du président vénézuélien, Nicolas Máduro, par l’armée états-unienne, et alors que Donald Trump ne cache pas ses visées impérialistes sur ce qu’il considère comme l’« hémisphère occidental ».
C’est de cette période qu’il est question dans l’extrait tiré du chapitre 4 intitulé « L’occupation américaine (1915-1934) », que nous publions ci-dessous. (Les intertitres sont de la rédaction.)
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« La carte décisive de l’impérialisme américain »
« À l’orée du XXe siècle, les investissements américains en Haïti commencèrent à croître. Mais pour investir davantage, il convenait de créer un climat propice aux affaires et d’offrir des garanties aux investisseurs. Ne fallait-il pas faire de même qu’en République dominicaine où les douanes étaient passées en 1905 sous le contrôle des États-Unis ? Une autre voie s’ouvre en 1910. Le gouvernement haïtien tente cette année-là de réorganiser la Banque nationale, moribonde, avec des financements français et allemands. Si plus de la moitié du commerce extérieur haïtien se faisait avec l’ancienne métropole [la France, NDLR], 80 % des maisons commerciales établies dans les ports appartenaient à des Allemands, et le tiers des exportations de café était dirigé vers Hambourg.
Le département d’État fit savoir par un mémorandum que le contrat en cours de négociation était préjudiciable aux intérêts américains et que les États-Unis ne le permettraient pas. Jamais l’avertissement n’avait été aussi direct. En ouvrant les actions à la National City Bank et en redistribuant les parts entre agents français (75 %), allemands (5 %) et états-uniens (20 %), Washington leva sa menace. Mais dès lors, comme l’affirme l’historienne haïtienne Suzy Castor, la Banque nationale devint « la carte décisive de l’impérialisme américain pour réaliser ses desseins en Haïti1 ».
Dans l’histoire de l’occupation américaine, une institution joua un rôle clé : la National City Bank (l’ancêtre de la City Bank actuelle). Et, au sein de celle-ci, un personnage, Roger Farham, occupe une place centrale. L’influence dont il jouissait tenait cependant moins au rôle et à la place de la National City Bank (et encore moins à son expérience et à sa personnalité) qu’à la configuration impériale au sein de laquelle s’enchâssaient l’impérialisme de Washington, les intérêts géopolitiques déguisés en « droit d’intervention », la stratégie prédatrice du marché américain et un discours paternaliste et raciste. Farham était le marqueur des connexions entre le département d’État et les agents économiques. Son action revenait à mettre de l’huile dans les rouages afin que l’engrenage politique, économique et idéologique de l’agression puis de l’occupation se fasse sans accroc.
Le braquage des Marines
Presque centenaire (elle avait été fondée en 1812), la banque américaine désire au début des années 1900 s’internationaliser. Haïti va lui en offrir l’occasion. En 1910, la National City Bank acquiert des actions au sein de la Banque nationale. Quatre ans plus tard, de même que le gouvernement haïtien sur ses conseils, elle investit dans la construction d’un chemin de fer à travers un consortium à la tête duquel elle place Farham. Ce dernier avait auparavant travaillé comme lobbyiste pour l’américanisation du canal de Panama, puis comme directeur des chemins de fer panaméens.
Cependant, l’instabilité prenait des proportions inquiétantes en Haïti, mettant en péril les projets actuels et les investissements futurs. La National City Bank remit un mémorandum rédigé par Farham au département d’État appelant à un débarquement en Haïti afin de récupérer les réserves monétaires de la Banque nationale et de les transférer en lieu sûr, à savoir les succursales de la banque à Wall Street. Ce plan fut appliqué à la lettre le 17 décembre 1914. Ce jour-là, une troupe de Marines débarqua à Port-au-Prince, se rendit à la Banque nationale, vida les coffres et repartit le jour même. Ce braquage officiel annonçait la prochaine occupation ainsi que la liberté que s’octroierait désormais Washington.

Était-ce parce qu’il s’agissait d’une république noire que la diplomatie américaine s’embarrassait encore moins des faux-semblants de la souveraineté qu’à Cuba ou au Panama ? Quoi qu’il en soit, le patriotisme du gouvernement haïtien se réduisit à émettre une note de protestation.
Avec l’occupation et à mesure que leurs intérêts convergeaient, les liens entre le département d’État et la National City Bank se firent plus serrés. En 1922, sous forte pression pour assainir les finances, le gouvernement haïtien contracta un emprunt auprès de Wall Street. Le journal interne de la National City Bank, qui en était l’un des principaux bénéficiaires, pouvait dès lors triomphalement annoncer : la « Banque d’Haïti est à nous2 ». Avec cette garantie, il était dorénavant possible d’investir en Haïti. Et c’est ce que feront les compagnies américaines : des milliers d’hectares de terres leur furent alloués pour la production de bananes, de sucre, de sisal, de tabac, etc., sans compter que le monopole de la navigation aérienne, du fret et de la distribution de l’essence leur fut accordé.
Le passage de la tutelle française au protectorat états-unien était acté. Jusqu’à présent, la City Bank, héritière de la National City Bank, qui a mis fin à ses activités en Haïti en 2024, s’est toujours refusée à rendre des comptes sur son action.
Empêcher l’émergence d’un leadership noir
En occupant Haïti, les États-Unis entendaient chasser les agents commerciaux allemands de la scène haïtienne et se substituer à eux en s’assurant le contrôle économique du pays. Il existait un autre objectif, plus directement politique : empêcher l’instauration et le développement d’un leadership noir et populaire que quelqu’un comme Rosalvo Bobo, candidat à la présidence, pouvait prétendre incarner. Bien que cette double ambition, économique et politique, fût sanctionnée par une idéologie raciste et paternaliste, Washington chercha d’emblée à institutionnaliser la mise sous tutelle de l’État haïtien dans un cadre légal. Ainsi, après avoir supprimé la Chambre des représentants et placé à la tête de l’État un président à sa solde, les États-Unis firent en sorte qu’une Convention haïtiano-américaine soit signée et qu’une nouvelle Constitution soit élaborée et plébiscitée.
Tandis que la Convention réduisait Haïti à un protectorat – l’occupant contrôlait désormais les douanes et les dépenses publiques, aucune dette ne pouvait être contractée par l’État haïtien sans l’accord préalable de la Maison-Blanche, etc. –, la nouvelle Constitution avait abrogé l’interdiction faite aux étrangers – depuis 1804 – de posséder des terres dans le pays. De plus s’affirma une nouvelle configuration géopolitique par laquelle les États-Unis se présentaient comme juges et garants de la souveraineté d’Haïti, ainsi que de la capacité de son gouvernement à agir conformément à cette tâche, s’engageant, « le cas échéant », à prêter « leur aide efficace pour la préservation de l’indépendance haïtienne et pour le maintien d’un gouvernement capable de protéger la vie, la propriété et la liberté individuelle3 ».
Dans un premier temps, l’ensemble de la classe dirigeante approuva l’occupation. Incapable d’arbitrer les luttes des clans en son sein qui avaient plongé le pays dans une suite sans fin de crises politiques, elle espérait en outre que la paix imposée de l’extérieur soit synonyme de prospérité et que la présence états-unienne se traduise par une croissance des investissements qui constitueraient autant de sources d’enrichissement et de prestige. Au sein d’une partie de la population, exaspérée par l’instabilité et les conflits, il semble y avoir eu une réserve teintée d’hostilité au cours des premières semaines. Mais l’occupation souleva d’emblée une résistance qui prit les voies de la guérilla des Cacos et d’une agitation intellectuelle.
En pays conquis
La lutte des Cacos, qui regrouperait 40 000 paysans, fut écrasée en 1919-1920 et leurs principaux leaders, Charlemagne Péralte et Benoît Batraville, assassinés. Le cadavre du premier fut crucifié sur une porte et exposé à la vue de tous ; méthode qui rappelait la guerre coloniale précédant l’indépendance.
Au cours de la répression de ce mouvement, la gendarmerie d’Haïti, créée, commandée et organisée par des officiers américains, fit la preuve de son efficacité. Les Cacos représentaient un saut qualitatif par rapport aux mobilisations paysannes antérieures, sans pour autant avoir pu rompre leur ancrage régional et s’étendre au-delà du Nord et de l’Artibonite ni donner une formulation explicite à [leurs] revendications sociales : la réforme agraire. La paysannerie était devenue une force organisée, mais il lui manquait un programme politique qui aurait pu fédérer les masses rurales du Môle-Saint-Nicolas à Jérémie.
L’opposition à l’occupation se développa également au sein d’une fraction de l’intelligentsia. Elle s’exprima dans les journaux (quand ils n’étaient pas censurés) et les livres. Une nouvelle génération intellectuelle – au sein de laquelle se distingua Jean Price-Mars, l’auteur d’Ainsi parla l’oncle (1928) – émergea et participa d’une réaffirmation du nationalisme. Le racisme et le mépris des occupants – dont une grande partie provenait du sud des États-Unis, marqué par la ségrégation raciale –, l’imposition de la corvée, qui relevait du travail forcé, pour l’entretien des routes notamment, dissipèrent rapidement l’illusion que pouvaient encore entretenir les Haïtiens. Les Américains étaient en pays conquis, traitant la population du haut de leur supériorité blanche, reproduisant en Haïti l’organisation sociale et raciale de la Géorgie, championne du lynchage. Le suprémacisme blanc dont les Haïtiens s’étaient libérés plus d’un siècle plus tôt revenait avec d’autant plus de force et de violence, alimentant en retour la révolte et le patriotisme.
Le tournant de Marchaterre
Le massacre de Marchaterre, le 6 décembre 1929, devait marquer un tournant. Ce jour-là, dans un contexte de crise économique et de mobilisations sociales croissantes, les Marines tirèrent sur une manifestation à l’entrée de la ville des Cayes, dans le sud, faisant une vingtaine de morts et plus de cinquante blessés. L’événement eut un retentissement considérable dans le pays et entraîna, l’année suivante, l’établissement d’une commission d’enquête diligentée par Washington « pour l’étude et la révision des conditions en Haïti ».
Celle-ci exprima sa profonde déception face au « manque de reconnaissance manifesté par les Haïtiens cultivés et éduqués des réalisations de l’occupation et de leur propre gouvernement ». Elle n’en proposa pas moins un « retrait graduel » des Marines et une limitation de l’intervention des États-Unis dans les affaires intérieures du pays4.
Ironie du sort, celui-là même qui s’était vanté d’avoir écrit la nouvelle Constitution haïtienne de 1918, alors qu’il était l’assistant secrétaire de la Navy, Franklin Roosevelt, devint président des États-Unis en 1933. Mais le monde avait changé. Aux États-Unis, la crise économique battait son plein et, en Haïti, la pression se faisait trop forte. On échangea dès lors la politique du big stick [ou « diplomatie du gourdin5 », NDLR] pour celle du « bon voisinage », tout en s’assurant un contrôle a minima de l’économie haïtienne.
Le 5 juillet 1934, Roosevelt fit une brève visite diplomatique au Cap-Haïtien afin de rencontrer le président Sténio Vincent, à la veille du départ du dernier contingent de Marines qui se réaliserait six semaines plus tard, mettant ainsi fin à dix-neuf ans d’occupation. Vincent parla pompeusement à cette occasion, en écho à la victoire finale de la révolution haïtienne, d’un « Vertières en dentelles ». Il s’agissait plutôt d’un Vertières en trompe-l’œil6.
Héritage sécuritaire
Quel bilan tirer de ces dix-neuf ans d’occupation ? Dès 1920, Johnson écrivait que, lorsque la vérité sur « la conquête d’Haïti » filtrerait à travers la censure administrative, les apologistes justifieraient la politique américaine au nom de la nécessité et des résultats. Les États-Unis avaient été contraints d’intervenir, comme le soulignait la Commission d’enquête de 1930, afin de « mettre de l’ordre dans le chaos et [de] reconstruire une machine gouvernementale en grande partie détruite par des années d’abus, d’incapacité et d’anarchie ». Voilà pour les nécessités. Et la Commission de prétendre : « Il ne fait aucun doute qu’Haïti, sous le contrôle de l’occupation américaine, a réalisé de grands progrès matériels au cours des quinze dernières années. »
[…]
Le plus déterminant en termes de pouvoir fut la création de la gendarmerie qui se substitua aux forces armées d’Haïti, dissoutes par l’occupant. Organisée sur le modèle des Marines, la gendarmerie (devenue Garde d’Haïti en 1928) fut utilisée dans le contrôle et la répression des manifestations. Elle apparut rapidement comme une force publique organisée, peut-être la mieux organisée et la plus efficace des institutions du pays. Au cours des années 1940, elle s’autonomisa, intervint directement dans la politique et provoqua des coups d’État. De 1946 à l’arrivée de [François] Duvalier au gouvernement en 1957 – à l’instar de [Rafael] Trujillo en République dominicaine et de [Anastasio] Somoza au Nicaragua, tous deux membres des Gardes nationales formées par les États-Unis –, pas moins de quatre généraux issus de cette institution occupèrent ainsi le pouvoir. »
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1Suzy Castor, L’Occupation américaine d’Haïti, Port-au-Prince, Cresfed, 1988, p. 52.
2Cité dans Peter James Hudson, « The National City Bank of New York and Haiti, 1909-1922 », Radical History Review, n° 115, 2013, p. 93.
3Convention haïtiano-américaine, article XIV, Suzy Castor, L’Occupation américaine d’Haïti, op. cit., p. 297.
4« Rapport de la commission présidentielle pour l’étude et la révision des conditions en Haïti (26 mars 1930) », cité dans Suzy Castor, L’Occupation américaine d’Haïti, op. cit., p. 306 et suiv.
5Une expression qui désigne la politique étrangère menée par Theodore Roosevelt durant sa présidence.
6La bataille de Vertières, qui s’est déroulée le 18 novembre 1803 dans le nord de ce qui était encore la colonie de Saint-Domingue, opposa les troupes françaises commandées par le général de Rochambeau (envoyé par Napoléon) à celles du général Jean-Jacques Dessalines, et acta la défaite de la France et l’achèvement de la révolution haïtienne.
7Suzy Castor, L’Occupation américaine d’Haïti, Port-au-Prince, Cresfed, 1988, p. 52.
8Cité dans Peter James Hudson, « The National City Bank of New York and Haiti, 1909-1922 », Radical History Review, n° 115, 2013, p. 93.
9Convention haïtiano-américaine, article XIV, Suzy Castor, L’Occupation américaine d’Haïti, op. cit., p. 297.
10« Rapport de la commission présidentielle pour l’étude et la révision des conditions en Haïti (26 mars 1930) », cité dans Suzy Castor, L’Occupation américaine d’Haïti, op. cit., p. 306 et suiv.
11Une expression qui désigne la politique étrangère menée par Theodore Roosevelt durant sa présidence.
12La bataille de Vertières, qui s’est déroulée le 18 novembre 1803 dans le nord de ce qui était encore la colonie de Saint-Domingue, opposa les troupes françaises commandées par le général de Rochambeau (envoyé par Napoléon) à celles du général Jean-Jacques Dessalines, et acta la défaite de la France et l’achèvement de la révolution haïtienne.