
Ce 31 octobre, Dakar a vibré au rythme de la célébration des Jeux Olympiques de la jeunesse (JOJ), qui se tenaient pour la première fois sur le continent africain. « L’Afrique accueille, Dakar célèbre ! » Tel est le mot d’ordre de cette compétition qui accueille 2 655 athlètes, âgés entre 14 et 18 ans, et issus de 205 délégations, dont celle représentant l’équipe olympique des réfugiés. Jusqu’au 13 novembre, ces athlètes vont s’affronter sur 25 sports de compétition et 153 épreuves médaillées.
La fête a commencé très tôt. Dès la cérémonie d’ouverture avec L’Envol de Sitoé qui a servi de fil narratif à des tableaux magnifiques, alliant mémoire historique, clins d’œil à des chefs-d’œuvre artistiques, et portés sur le futur.
Sitoé est une allusion à la reine-prêtresse de Cabrousse (en Casamance, dans le sud du Sénégal), Aline Sitoé Diatta (v. 1920-1944), figure anticoloniale qui s’est opposée au recrutement de tirailleurs sénégalais, à la réquisition de vivres et de corvées durant la Seconde Guerre mondiale. Cette action militante lui a valu son arrestation avec dix-sept autres personnes, et une déportation à Tombouctou (Mali actuel) d’où elle ne reviendra pas.
J’avoue que j’avais une appréhension par rapport à la cérémonie d’ouverture. Je n’ai pas osé regarder en direct par peur d’être déçu et aussi par manque de temps. Et j’ai eu tort. L’Envol de Sitoé a été un spectacle de haute facture qui a marqué les esprits et qui fait parler près d’une semaine après. Le fil narratif suit trois personnages représentant des temporalités différentes. D’abord Alkebulaan, la figure maternelle représentant les valeurs traditionnelles et la mémoire historique du continent ; Keb, son fils, qui représente l’Afrique d’aujourd’hui dans ses défis et son potentiel toujours inexploité et, ensuite, Sitoé, la jeune fille représentant l’Afrique de demain et qui est guidée dans ce chemin sinueux par Alkebulaan et Keb, lorsqu’elle reçoit la flamme à la fin du spectacle.
Plusieurs tableaux historiques ont émaillé ce fil : les références au prince Saaxewaar Binta Maam Jeey Joob, forcé à l’exil par son cousin, le Damel (titre donné au souverain) Meissa Teind Dior (1832-1854), et raisonné par sa mère Binta Massamba Diop dans sa rage, par la voix de stentor de la cantatrice Kiné Lam ; Baaba Maal avec son boubou d’indigo, le tengaade, chapeau des pasteurs et des travailleurs sur une main, une canne de vieux sage sur l’autre, chantant la montée du jour sur l’Afrique.
Il y a également eu des clins d’œil à Tukki Bukki, le chef-d’œuvre cinématographique de Djibril Diop Mambéty (1973) traitant de la jeunesse sénégalaise à Dakar et de la quête d’un avenir meilleur. Mais aussi à Madame Brouette (2002) de Moussa Sène Absa, qui est une allusion à la scène urbaine de Dakar et plus généralement de la condition féminine et de la violence conjugale au Sénégal par le biais du personnage de Mati, qui gagne sa vie en poussant sa brouette.
On a pu voir des démonstrations de lutte sénégalaise (« lamb ») par les ténors des arènes Modou Lô, Franc, Eumeu Sène, Sa Thiès (l’actuel roi des arènes) et Ama Baldé. Le tout avec les performances des artistes comme Baaba Maal, ISS 814, VJ, Kya Loum, Daara J Family, Dip Doundou Guiss et Souleymane Faye, alliant chants traditionnels et scène moderne. Mais encore : les pincées de kora de Sona Jobarteh et de Mah Keita à la guitare… Sans oublier les modistes Selly Raby Kane, Khadija Ba et Maguette Guèye, qui ont habillé tout ce beau monde. Au-delà du spectacle bien pensé par Khady Niang et Xalil Cissé, la cérémonie a permis de présenter au monde les talents sénégalais et de la région, dans tous les domaines des arts. Les spectateurs ont particulièrement apprécié.
Sur les réseaux sociaux, des questions ne cessent d’être posées à propos des tableaux. Mais qui est Alkebulaan que chante Kiné Lam ? Qui est Saaxewaar Binta Maam Jeey Joob ? Qu’est-ce que veut dire « Niani bañ na » (« Le Niani refuse »), l’air fredonné par le maabo Samba Koumba Kalaado Dioum, pour atténuer une mauvaise nouvelle, et pourquoi ne pas en faire l’hymne national du Sénégal au lieu du Lion rouge, de Léopold Sédar Senghor ? Tous ces questionnements traduisent une certaine méconnaissance de l’histoire nationale mais aussi un enthousiasme à en savoir plus sur celle-ci. Et c’est peut-être là le point à retenir de cette cérémonie : un désir de savoir et un désir de production artistique ancré dans l’histoire locale.
Inutile de dire que le pari a été gagné. Ce spectacle a allié passé et modernité, réuni plusieurs générations d’artistes pour passer un message optimiste et de confiance sur le futur de l’Afrique. C’est un message artistique, ambitieux certes. Mais le message est bien passé. Et je pense que le Sénégal en avait bien besoin, en ces temps de crise de la dette et de négociation d’un accord avec le Fonds monétaire international… Accord qui va sans doute avoir des conséquences sur les aides sociales et les services publics. Sitoé, avec à ses côtés Alkebulaan et Keb, a toutes les armes pour y faire face.
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