La lettre hebdomadaire #242

Disparitions à gogo dans le Congo de Sassou-N’Guesso

Dans un rapport publié le 22 septembre, l’Observatoire congolais des droits de l’homme au Congo recense plus d’un demi-millier de jeunes hommes disparus depuis un an.

Société des peuples bantous, par Nicolas Ondongo (Congo, 1933-1989).
© DR

Ne pas savoir pourquoi son enfant a été arrêté, où il est détenu, s’il est vivant ou mort, se heurter au mutisme voire aux intimidations de la police et de la gendarmerie. La disparition forcée est une torture psychologique. Outre la victime, elle anéantit une famille, des amis, des collègues et des camarades, à qui les forces de l’ordre refusent de délivrer la moindre information quant au sort du disparu.

Les proches de 561 jeunes hommes sont dans ce cas de figure en République du Congo, selon le décompte de l’Observatoire congolais des droits de l’homme (OCDH). Ils ont été pris dans les filets « d’importantes vagues d’interpellations et d’actions de ratissage ou carrément de rafles menées particulièrement par des éléments de la Direction générale de la sécurité présidentielle (DGSP) », écrit l’organisation dans un rapport de 180 pages intitulé « DGSP, où sont détenues les centaines de personnes arrêtées depuis plusieurs mois hors du cadre judiciaire ? » et présenté le 22 septembre.

L’intervention des agents de la DGSP est la seule information disponible au sujet de ces opérations menées depuis septembre 2025, au nom de la lutte contre les « bébés noirs », ou « kuluna », deux termes désignant des délinquants, aux formes d’action plus ou moins violentes (agressions à l’arme blanche, vols avec violence, extorsions, cambriolages). Des catégories bien pratiques pour le régime tyrannique de Denis Sassou-N’Guesso, réélu en mars pour un 5e mandat consécutif. En 2019, déjà, « le procureur de la République, André Oko Ngakala, avait déclaré publiquement qu’il fallait mettre « hors d’état de nuire » ces « terroristes », narrait en 2024 dans les colonnes d’Afrique XXI Trésor Nzila Kendet, directeur du Centre d’action pour le développement (CAD). N’importe quel Congolais peut être accusé d’être un « bébé noir » et exécuté. « C’est une stratégie de la terreur. »

Ces « bébés noirs » seraient d’ailleurs à l’origine, selon de nombreuses versions, une pure création du régime. Une sorte de gang mis sur pied en 2015 par le redoutable général Jean-François Ndengue, à l’époque patron de la police, pour mater les contestataires du référendum constitutionnel censé permettre à Sassou-N’Guesso de briguer un nouveau mandat.

En septembre 2025, ils se sont donc à nouveau retrouvés dans le collimateur des forces de l’ordre, puisqu’à l’initiative du président Sassou-N’Guesso, une opération sécuritaire dénommée « Opération Zéro Kuluna » a été « présentée comme LA réponse à la criminalité et aux violences urbaines attribuées aux groupes de jeunes communément appelés “Kuluna” ou “bébés noirs” », résume l’OCDH.

La majeure partie de son rapport documente le profil et les circonstances de l’interpellation des 561 personnes disparues dans le cadre de cette opération. Cinq cent vingt et une arrestations ont eu lieu à Brazzaville et à Pointe-Noire, majoritairement dans des quartiers populaires. Les jeunes arrêtés, dont des mineurs, sont élèves, étudiants, maçons, mécaniciens, chauffeurs, commerçants, artistes, ouvriers, conducteurs de taxi-moto. Les suspicions tiennent parfois à peu de chose : un tatouage, le fait d’avoir prétendument fumé ou vendu du cannabis, la participation à une discussion nocturne dans la rue ou à une bagarre, le fait d’avoir dormi chez un vendeur de Tramadol… Mais dans de nombreux autres cas, la mention « motif : inconnu » est apposée sur la ligne censée renseigner les faits reprochés.

« Dans pratiquement tous les cas documentés, les familles déclarent n’avoir reçu aucune notification officielle après l’arrestation », constate l’OCDH. Elle alerte aussi sur des pratiques « particulièrement préoccupantes », notamment des détentions dans des lieux « non officiellement reconnus, des restrictions d’accès aux avocats et aux proches ainsi que des actes d’intimidation à l’encontre de certaines familles cherchant à obtenir des informations ». Certains proches se sont enfin vu opposer des refus de déposer une plainte pour disparition de leur proche. Enfin, l’OCDH a recueilli des témoignages concernant les « traitements cruels, inhumains ou dégradants » infligés à ces personnes. L’organisation écrit :

« Les proches vivent dans l’incertitude quant à la survie des victimes, à leur état de santé ou aux conditions dans lesquelles elles pourraient être détenues. Cette situation engendre des traumatismes psychologiques importants, un sentiment d’impuissance, des difficultés économiques liées aux recherches entreprises ainsi qu’un climat général de peur au sein des communautés affectées. Plusieurs familles déclarent continuer à rechercher leurs proches plusieurs mois après leur arrestation sans obtenir la moindre information officielle permettant de confirmer leur détention, leur lieu de transfèrement ou leur éventuel décès. L’OCDH considère que la persistance de ces allégations, combinée à l’absence de transparence institutionnelle et à l’insuffisance des mécanismes de contrôle indépendants, crée des conditions permissives de violations graves des droits humains et favorise un climat d’impunité préoccupant »

Des mots, et une alerte, qui paraissent itératifs dans le Congo de Sassou-N’Guesso. Ils se confrontent aussi à la permanence de l’impunité dont jouissent les piliers de son système, et du soutien que lui exprime la France, en particulier Emmanuel Macron. Le président français a encore reçu son homologue congolais ce 9 septembre à l’Élysée. « Une interminable love story », titrait déjà en 2025 l’organisation Survie. Pas sûr que le rapport de l’OCDH et les 561 visages des disparus aient été à l’agenda.

A.F.
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À LIRE

LA COUR NATIONALE DU DROIT D’ASILE AU RÉVÉLATEUR DE LA FICTION

Mi-essai, mi-récit, Ainsi la Cour décide est un objet littéraire non identifié. Ce livre se lit comme un roman, et si tout relève de la fiction, comme l’annonce dès le début son autrice, Caroline Knecht, tout renvoie à la réalité crue, parfois cruelle, de la manière dont la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) (mal)traire les demandeurs d’asile que l’Office français de protection des réfugiés et apatride (Ofpra) a déboutés dans un premier temps.

L’autrice, juriste de formation, a elle-même participé à ce système de la seconde chance. De son poste d’assesseure représentant le Haut-Commissariat aux réfugiés – aux côtés d’un magistrat retraité et d’un autre assesseur nommé par le Conseil d’État, souvent un fonctionnaire à la retraite –, elle a pu observer les mécanismes de cette juridiction d’appel qui traite chaque jour des dizaines de cas dans ses locaux de Montreuil. Elle en a tiré un récit qui, tout romancé qu’il soit, n’en demeure pas moins un réquisitoire révoltant contre la dérive de cette machine à broyer l’humanité.

En adoptant plusieurs points de vue et en décryptant chaque étape du processus dans une écriture léchée, elle montre sans effets de manche l’arbitraire, voire la violence de ces audiences qui poussent les requérants à s’inventer des histoires, et parfois même à en acheter, pour se donner toutes les chances. En vain trop souvent.

« Siéger, c’est comme s’asseoir dans un puits en béton », écrit-elle après avoir livré les statistiques de refus : « Les résultats s’enchaînent, sans logique apparente, comme les tirages d’une loterie : 2 protections sur 5 affaires, 3/12, 5/0, 4/10, 40 % de protections, 25, 80 %, euphorie, impression d’avoir vaincu un titan, 7 %, une exclusion, 3/5, 1/9, 2/7, 33 %, etc. »

Elle fait parler un requérant débouté, une avocate, un traducteur ; « invente » des avis de la cour, les compare avec d’autres ; et liste les questions parfois aberrantes, avilissantes, des juges, tout comme certaines de leurs remarques les plus insupportables : « Qui voudrait la violer ? Elle est aussi vieille qu’un parchemin  » ; « La Côte d’Ivoire est un pays à peu près civilisé » ; « Mangez-vous des croissants ? » ; « Buvez-vous de l’alcool ? » ; « Que pensez-vous de l’avortement ? »…

L’assimilation, c’est-à-dire l’effacement de soi, est au cœur du processus de décision dans certains cas. Et l’enjeu premier – la protection – passe souvent au second plan, après ceux de l’intégration et de « l’appel d’air » à éviter coûte que coûte. D’où cette question lancinante posée par la narratrice/autrice : « Qui servais-tu ? »

À lire : Caroline Knecht, Ainsi la Cour décide, La Découverte, 20 août 2026, 208 pages, 19,50 euros.
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AGENDA

3E ÉDITION DE LA JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA LANGUE SONINKÉ

Quand ? Du 21 au 27 septembre
Où ? Paris, Île-de-France.
Programme à venir :

  • 25 septembre : Conférence – Débat, École Stephane-Hessel, Montreuil 18 heures-22 heures, autour de trois tables rondes sur les médias, l’entrepreneuriat et le sport, suivies d’un cocktail d’échanges.
  • 26 septembre : Village Soninké, Saint-Denis, 14 heures–22 heures. « Le Village Soninké est un espace de découverte, de rencontres et de partage dédié à la valorisation de la langue, de la culture et du patrimoine soninkés, ouvert à tous les publics. À travers la reproduction d’un village soninké, les visiteurs découvrent la richesse culturelle et artistique du peuple soninké. Le Village propose des stands associatifs, artisanaux et gastronomiques, ainsi que des expositions, des chants, des danses traditionnelles et diverses animations culturelles.
  • 26-27 septembre : Salon du monde soninké, Union de la jeunesse internationale, Paris 18e.


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