En Ouganda, succession rime avec répression

La récente fermeture de médias indépendants et une nouvelle loi sur la souveraineté illustrent l’intensification du contrôle politique en Ouganda. Se plaçant dans les pas du président Yoweri Museveni, son fils, le général Muhoozi Kainerugaba, s’impose comme le visage le plus visible d’une répression qui n’en finit pas.

Muhoozi Kainerugaba aux côtés de Paul Kagame, en mars 2022, au Rwanda.
© Présidence du Rwanda

Dans la nuit du 27 au 28 juin, des soldats ont bouclé le siège du Nation Media Group à Namuwongo, un quartier de Kampala, la capitale de l’Ouganda. Ils ont coupé l’électricité et réduit au silence NTV Uganda, Spark TV, KFM, Dembe FM et le Daily Monitor, les principaux médias indépendants du pays. À 1 h 07, avant même toute explication officielle, le chef d’état-major de l’armée et fils du chef de l’État, Muhoozi Kainerugaba, prenait les devants sur X : « J’ai le pouvoir en Ouganda de fermer N’IMPORTE QUEL média si je le souhaite. » Quelques heures plus tard, celui qui est souvent présenté dans la presse comme l’héritier du trône ajoutait : « Je ne crois pas à une presse libre ! La presse doit être guidée par des cadres de la révolution. »

Ce coup de force éclaire la situation dans laquelle est plongée le pays. Winnie Kiiza, ancienne cheffe de l’opposition au Parlement, s’interroge : « Le principal groupe de médias indépendants [NMG] a été fermé sur les ordres directs du chef de l’armée [CDF], un officier militaire qui a ensuite pris le contrôle physique de l’institution. Qu’est-ce que l’armée a à voir avec les médias ? Qu’est-ce que l’armée a à voir avec l’arrestation de citoyens ? »

L’épisode de Namuwongo illustre plusieurs évolutions de fond, outre la militarisation toujours aussi importante du pouvoir : la restriction méthodique de l’espace civique et la montée en puissance de Muhoozi Kainerugaba comme acteur central d’une succession en préparation. Si le régime de Yoweri Museveni, âgé de 82 ans (dont quarante au pouvoir), n’a pas attendu 2026 pour réprimer, la séquence ouverte depuis les élections générales du début de l’année et le vote de la loi sur la « protection de la souveraineté » en mai suggèrent un changement de seuil.

Un nouveau seuil répressif

Le raid contre Nation Media Group marque une nouvelle étape dans le durcissement autoritaire du régime. Depuis 1986, Yoweri Museveni a méthodiquement affaibli les contre-pouvoirs politiques, judiciaires et civiques. Ingrid Turinawe, figure historique de l’opposition, résume ce basculement : «  Au début, nous pensions que des lois gouvernaient ce pays. Mais nous nous retrouvons aujourd’hui dans un pays de non-droit. Oui, nous avons une Constitution, mais elle n’a jamais été respectée et a subi de brutales modifications pour servir les intérêts d’un seul homme », comme le montre les suppressions de la limitation des mandats en 2005, puis de la limite d’âge pour être candidat à la présidentielle en 2017.

Le durcissement récent tient moins à la nature du régime qu’à son extension. Comme le rappelle Amnesty International, « le 31 janvier 2025, la Cour suprême a jugé inconstitutionnel le fait de juger des civils devant des tribunaux militaires [...]. Malgré cette décision, le président Museveni et son fils ont juré de continuer à utiliser les tribunaux militaires contre des civils ». Dès juin 2025, une nouvelle loi appelée Uganda People’s Defence Force Amendment Act rétablissait cette possibilité. Longtemps concentrée autour des scrutins, la répression s’installe désormais dans la durée.

C’est dans cette continuité que s’inscrit Muhoozi Kainerugaba, mais avec un style propre. Pour Norman Tumuhimbise, journaliste et directeur de la chaîne de télévision en ligne ougandaise Alternative Digitalk, « monsieur Museveni était un peu plus tolérant que son fils. Le fils est trop téméraire, insensible, il insulte les gens et pense que tout ce qu’il fait est drôle... ». Winnie Kiiza reprend : « On voit le fils du président poster sur X : "Je vais mettre celui-là dans mon sous-sol" [...]. C’est un officier supérieur de l’armée qui agit ainsi, et le président le défend publiquement. »

« Si vous pouvez fermer un groupe de médias qui emploie plus de 10 000 personnes et appartient à des fondations internationales, qu’en sera-t-il de vous, simple individu gérant votre média avec vos propres fonds ? », s’interroge de son côté le journaliste Arnold Mukose. En Ouganda, la répression ne sert plus seulement à conserver le pouvoir : elle prépare sa transmission.

L’espace civique dans l’étau de la « souveraineté »

Gels de comptes, suspensions d’organisations, arrestations, pressions sur les avocats, coupures d’internet et interventions directes de l’armée dans des domaines civils... Depuis plusieurs mois, au-delà de la presse, tout l’espace civique ougandais est mis en coupe réglée par de nouvelles lois et par une intensification de pratiques plus anciennes.

Le 22 mai 2026, le Parlement vote la Protection of Sovereignty Act, une loi permettant notamment de contrôler les financements des organisations et d’agir contre les membres de celles-ci. Yoweri Museveni l’a défendue ainsi : «  S’il vous plaît, laissez-nous tranquilles, et ne financez pas des groupes pour influencer nos décisions en tant que pays. » Pour l’avocat des droits humains Eron Kiiza, arrêté au tribunal et emprisonné début 2025, le texte « est un outil législatif contre l’activisme civique. [...] Cette loi n’est pas réellement destinée à tout le monde, elle vise spécifiquement les critiques du gouvernement. »

« Même avant que la loi soit adoptée, poursuit-il, les banques commençaient déjà à geler les comptes de personnes influentes ou critiques. » Le juriste a déposé un recours contre la loi devant la Cour constitutionnelle.

Au mois de juin, deux personnalités de premier plan ont subi les foudres du pouvoir : l’avocat et ancien maire de Kampala Erias Lukwago a été écroué, quand la militante pro-démocratie et ancienne ministre de la Justice kényane Martha Karua a elle été refoulée à son arrivée à Kampala.

Un « bush war » numérique

Le resserrement touche aussi les espaces numériques, devenus l’un des derniers refuges de la contestation. L’avocate des droits humains Gift Grace Achilla parle d’un « bush war » numérique : « Aujourd’hui, la jeunesse ougandaise utilise les réseaux sociaux comme un maquis [...] pour se libérer. Mais les gens ont terriblement peur. À la minute où vous écrivez un message critique, vous êtes enlevé. » La loi vise explicitement les activités menées via des plateformes numériques et les revenus tirés de celles-ci.

Cette même logique rattrape les mobilisations environnementales. Depuis des années, le pouvoir présente la contestation contre le projet pétrolier de TotalEnergies, EACOP, comme une forme de sabotage économique qui serait inspiré de l’étranger. Avec une définition très large des « activités politiques » et des « activités disruptives », la défense de la biodiversité, des terres ou des communautés expropriées par TotalEnergies peut ainsi tomber sous le coup de la loi.

En Ouganda, la répression ne passe plus seulement par les arrestations spectaculaires. Elle s’inscrit aussi dans les registres bancaires, les formulaires, les licences, les comptes en ligne et les silences qu’ils imposent.

Muhoozi Kainerugaba est devenu l’expression la plus visible du pouvoir ougandais. Sa montée en puissance dit quelque chose de la manière dont le régime se recompose, à mesure que la frontière entre pouvoir militaire et pouvoir civil s’efface. Winnie Kiiza le résume ainsi : « Nous voyons de plus en plus Muhoozi prendre en charge les affaires de la nation que l’on s’attendrait normalement à voir gérées par le président. [...] Un ordre de Muhoozi devient de fait l’ordre de toute l’armée. »

Une succession organisée

Ingrid Turinawe rappelle que « bien qu’il soit le chef de l’armée, il gère une organisation politique illégale [la Patriotic League of Uganda - PLU] » et qu’il « finance ses propres candidats ». Si Muhoozi n’apparaît pas encore comme un successeur officiel, il agit déjà comme le pivot d’un pouvoir en expansion, à la fois dans l’armée, dans l’espace public et dans les réseaux du régime.

Surtout, cette succession se pratique avant même de se déclarer. Arnold Mukose voit les actions et communications provocantes de Muhoozi Kainerugaba comme une série de tests : « Un jour, il kidnappe des généraux [...]. Le lendemain, il s’en prend aux activistes civiques, puis à un avocat de renom, puis à un citoyen âgé. Il teste la patience et les capacités de réaction de chaque segment de la société ougandaise. » L’idée n’est pas seulement de punir, mais de mesurer jusqu’où la force peut s’exercer sans provoquer de rupture politique.

Reste le rôle du père. Présenter Yoweri Museveni comme dépassé serait trompeur. Lors de son allocution à la nation du 4 juillet 2026, il a « littéralement accepté tout ce que fait son fils », note Winnie Kiiza. Ingrid Turinawe va dans le même sens : « Le président a pris la parole pour défendre publiquement les actions de son fils, défendre ses tweets, et il a affirmé de manière catégorique qu’il n’y aurait pas de libération sous caution [bail] pour les criminels. » Loin de subir les débordements de Muhoozi, son père continue de lui fournir une couverture politique. En Ouganda, la succession ne se prépare donc pas dans un vide du pouvoir comme certains l’affirment1. Elle s’organise sous le regard du président, dans un tête-à-tête familial et militaire qui réduit toujours un peu plus l’espace de contestation.

Le prix de la dissidence

À mesure que l’espace civique se referme, la répression déborde largement les tribunaux et les cellules. Elle atteint les familles, les corps, les revenus, les écoles, les cabinets d’avocats et jusqu’aux gestes ordinaires de prudence. « Quand je suis sorti de prison, le 5 mai, mes enfants avaient été chassés de leur école, témoigne le journaliste Arnold Mukose. J’ai dû me battre pour leur trouver un autre établissement. » En Ouganda, la dissidence est devenue un risque social.

Eron Kiiza poursuit : « Les avocats de l’opposition [...] se retrouvent en danger. Ils sont harcelés et traqués hors du pays. » L’objectif n’est pas seulement de punir quelques figures connues, mais de priver les opposants de leur défense. Le cas d’Erias Lukwago en est l’exemple le plus frappant. Son enlèvement temporaire, sa détention au secret et les poursuites pour « non-dénonciation de trahison » ont fait réagir l’Observatoire international des avocats en danger. Selon Ingrid Turinawe, « il ne peut même pas se tenir debout au tribunal, il pleure de douleur sur Zoom depuis sa cellule »

Pour une partie de la jeunesse, cette peur prend la forme plus diffuse des « drones », le nom donné à ces fourgons banalisés associés aux enlèvements. Chez les activistes numériques, elle nourrit moins un silence absolu qu’une vigilance épuisante où chaque message, chaque partage et chaque soutien peut exposer à une disparition ou à une arrestation arbitraire. C’est peut-être là l’effet le plus profond de cette séquence : l’Ouganda est devenu une société contrainte d’anticiper sans cesse la violence, de calculer le risque de chaque mot, de chaque soutien et de chaque prise de parole, au point que de nombreuses personnes sollicitées pour cet article ont refusé de répondre en raison des représailles et des pressions qu’elles disent subir ou craindre déjà.

Complicités occidentales

Cette peur n’efface pourtant pas toute capacité de résistance. Arnold Mukose le rappelle à sa manière : « L’espace est très minimal, mais nous continuons à pousser plus fort. [...] Nous ne pouvons pas simplement garder le silence. » La fermeture des médias a suscité des critiques inhabituelles à l’étranger. Le sénateur états-unien Jim Risch a demandé une révision des accords sécuritaires entre Washington et Kampala, estimant que Muhoozi Kainerugaba et l’Uganda People’s Defence Force (UPDF) étaient désormais des « unfit partners » partenaires inappropriés »). Le même week-end, Muhoozi affirmait sur X discuter avec des alliés « au Royaume-Uni et en Europe » de la réouverture de NTV et du Daily Monitor.

Car les partenariats étrangers se poursuivent. Londres maintient sa coopération militaire avec l’armée ougandaise. Paris, de son côté, indique sur son site2 que sa coopération militaire avec l’Ouganda est en expansion et qu’un officier de coopération est désormais intégré au sein de l’UPDF. Et Washington reste le principal soutien extérieur de l’armée. Ces trois pays continuent de traiter le régime de Museveni comme un partenaire régional utile, au nom de la sécurité, de la lutte antiterroriste, de la stabilité régionale (malgré le rôle bien documenté de Kampala dans la déstabilisation de l’est de la République démocratique du Congo3), ou encore des intérêts liés à l’un des projets les plus emblématiques de TotalEnergies.

« Pourquoi la communauté internationale, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France continuent-ils de soutenir l’Ouganda alors qu’il y a toutes ces violations ?, s’interroge Winnie Kiiza. Vous ne pouvez pas avoir un pays fermé au monde extérieur, dont les citoyens ne peuvent plus parler, dont l’armée prend le contrôle de tout, et continuer à appuyer cette armée... Pour nous, ce soutien à la prétendue “professionnalisation” [de l’armée] aide en réalité l’armée à continuer d’asphyxier et de torturer les citoyens. » La charge vise à la fois les partenaires occidentaux et le double discours du régime : Museveni peut d’un côté dénoncer l’ingérence étrangère lorsqu’il s’agit des ONG, des médias ou des défenseurs des droits, et d’un autre s’appuyer sur des coopérations sécuritaires, diplomatiques et économiques qui lui assurent une protection internationale.

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1Voir notamment «  How Muhoozi threatens his father’s grip on power  », Africa Confidential, 11 octobre 2022.

3Voir aussi le dernier rapport du 5 juin 2026 du groupe d’experts des Nations unies sur la RDC.

4Voir notamment «  How Muhoozi threatens his father’s grip on power  », Africa Confidential, 11 octobre 2022.

6Voir aussi le dernier rapport du 5 juin 2026 du groupe d’experts des Nations unies sur la RDC.