
[ÉDITO] C’est un homme au cœur des intrigues éthiopiennes depuis près de quatre décennies. Derrière son visage rond, arborant parfois une moustache, se cache un redoutable stratège militaire et un homme d’affaires qui a su faire fructifier son réseau. Le général Tsadkan Gebretensae, « cerveau » (selon la presse internationale) des succès militaires du Tigray People’s Liberation Front (TPLF) durant l’effroyable guerre de 2020 à 2022, était déjà à la manœuvre en 1991, lorsque le mouvement marxiste-léniniste avait renversé le Derg. Chef d’état-major des Forces de défense éthiopiennes, il sera un homme clé du pouvoir jusqu’au début des années 2000, quand il rompt avec son ami de lycée devenu Premier ministre, Meles Zenawi.
Entre cette période et la guerre du Tigray, il occupe divers postes à l’international et se reconvertit dans les affaires. En 2010-2011, il fonde avec quelques autres personnalités, dont l’homme d’affaires Dawit Gebregizabher, la Brasserie de Raya, dans la ville de Maychew, dans le sud du Tigray, sa région natale. Le capital de la brasserie est rapidement ouvert aux citoyens locaux qui seront plus de 2 000 petits actionnaires. Dès son lancement, la brasserie bénéficie du soutien de BGI Ethiopia, filiale du géant français de la bière en Afrique, le groupe Castel. Ce dernier s’est implanté en 1998, alors que le TPLF était à la tête du pays.
À l’inauguration de la ligne de production, en 2015, Castel est monté à 42 % du capital et, en 2017, il fait une offre de rachat des 58 % restants. Le groupe français ne lésine pas sur les moyens : il propose de racheter les actions sept fois leur valeur, assurant une petite fortune aux gros actionnaires. La part exacte de Tsadkan Gebretensae n’est pas connue, mais son poids dans l’entreprise en tant que cofondateur a permis de jouer un rôle déterminant dans la vente, qui s’est conclue pour 2,6 milliards de birrs (environ 80 millions d’euros au cours de l’époque).
Ce rachat intervient peu de temps avant l’arrivée d’Abiy Ahmed à la tête de l’Éthiopie. En 2019, lors de la visite d’Emmanuel Macron à Addis Abeba, le groupe Castel est dans les bagages du chef de l’État français et signe un accord avec l’Ethiopian Investment Commission (EIC) pour la construction d’une usine de transformation de maïs. L’accession au pouvoir du jeune Premier ministre de 41 ans, pour qui Emmanuel Macron ne tarit pas d’éloges, est d’abord saluée par Tsadkan Gebretensae. Mais celui-ci déchante assez vite et se remet au service des Forces de défense du Tigray (TDF, branche militaire du TPLF) en 2020, alors que la guerre avec l’armée fédérale, alliée à l’Érythrée et à plusieurs régions voisines du Tigray, a repris.
Durant les deux ans de conflit, qui vont faire près de 600 000 morts dans ce qui a été qualifié par le chercheur Mehdi Labzae de « nettoyage ethnique », le général Tsadkan Gebretensae est considéré comme l’architecte ayant permis aux TDF de résister face aux offensives destructrices du pouvoir fédéral et de reprendre de nombreuses positions, dont la capitale du Tigray, Mekele. Durant cette période, la brasserie de Raya se trouve au milieu des combats et doit suspendre ses activités.
Une autre brasserie de Castel est menacée pendant la guerre, à Kombolcha, dans la région Amhara voisine. Cette dernière est alors alliée au gouvernement fédéral. L’usine de Kombolcha est la première construite par le groupe. Dans cette ville, le gouvernement fédéral a accusé les Forces de défense du Tigray d’avoir commis des massacres, ce qu’a nié auprès de Reuters, le 1er novembre 2021, Getachew Reda, le porte-parole du TPLF.
Mais alors qu’un nombre incalculable d’infrastructures, dont des usines, ont été pillées pendant le conflit (plusieurs rapports en font état, dont un de The Sentry, mais aussi un du ministère de l’Industrie éthiopien), les deux usines de Castel semblent s’en être tirées sans trop de dégâts. À tel point que la Brasserie de Raya, la plus touchée, a pu reprendre quelques mois seulement après les accords de Pretoria de novembre 2022. En avril 2023, Herve Milhade, le PDG de BGI Ethiopia, expliquait au journal Capital Ethiopia que « les gens et les techniciens de Raya et de Kombolcha » avaient « protégé les usines », permettant à celles-ci d’être préservées « au plus fort du conflit ».
Le groupe Castel, qui opère en Afrique depuis les années 1950 et y réalise près de 85 % de son chiffre d’affaires, est habitué aux crises qui secouent régulièrement le continent. Cette capacité à s’adapter avait fait l’objet d’une enquête, ouverte en juin 2022 par le Parquet national antiterroriste (Pnat) pour des soupçons de complicité de crimes contre l’humanité en Centrafrique. L’affaire a finalement été classée sans suite en février.
Cette enquête faisait suite aux révélations, en août 2021, de The Sentry sur les connivences de la Sucrerie africaine de Centrafrique (Sucaf, filiale de Somdiaa, elle-même filiale de Castel) avec l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), une milice dirigée par Ali Darassa, un chef rebelle placé sous sanctions par les Nations unies depuis 2021 pour ses crimes supposés en Centrafrique.
Selon The Sentry, qui a maintenu ses conclusions malgré le classement sans suite, « afin de protéger son marché sucrier, la Sucaf RCA a mis en place un système sophistiqué et informel pour financer les milices armées par des paiements directs et indirects en espèces, ainsi que par un soutien en nature sous forme d’entretien des véhicules et de fourniture de carburant. »
Au Tigray, les crimes contre l’humanité ont été massifs durant la guerre de 2020 et 2022. Depuis septembre, les combats ont repris sur fond d’un retournement d’alliances : une guerre ouverte est désormais à craindre entre l’Érythrée et l’Éthiopie – à l’instar de celle qui avait eu lieu entre 1998 et 2000. Depuis les accords de Pretoria, Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019, a multiplié les déclarations hostiles envers son voisin et ne cache pas ses ambitions d’ouvrir son pays actuellement enclavé sur la mer Rouge. Dans une lettre envoyée au Conseil de sécurité des Nations unies le 9 octobre, l’Éthiopie a accusé l’Érythrée « d’agression flagrante », ce qui justifie, selon Addis-Abeba, « l’exercice par l’Éthiopie de son droit inhérent à la légitime défense ».
Comment réagira Castel face à cette flambée de violence dans la région où se trouve l’essentiel de sa production de bière ? Et, plus largement, quelle sera l’attitude de la France ? En décembre 2024, Emmanuel Macron, qualifiait Abiy Ahmed d’« ami de la France » et d’« ami personnel ». Une position difficilement tenable avec un va-t-en-guerre que rien ne semble pouvoir arrêter : la mise en place de blocus au Tigray, empêchant les marchandises et l’aide humanitaire d’arriver, cumulée à la sécheresse que subit le nord de l’Éthiopie, laisse craindre une famine qui pourrait atteindre une ampleur équivalente à celle de 1984.
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AGENDA - À VOIR
« LE PREMIER GÉNOCIDE DU XXE SIÈCLE : HERERO ET NAMA DANS LE SUD-OUEST AFRICAIN ALLEMAND, 1904-1908 »
Le Mémorial de la Shoah revient sur le massacre de ces deux peuples considéré comme le premier génocide du XXe siècle et reconnu comme tel par l’Allemagne en 2021. Cette dernière a proposé une réparation de 1,1 milliard d’euros destinés à soutenir le développement des communautés Hereros et Namas. L’offre a été rejetée par la Namibie qui la trouve insuffisante. Des négociations sont toujours en cours.
- Où ? Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy-l’Asnier, 75004, Paris.
- Quand ? Jusqu’au 7 février 2027.
- Toutes les infos sur le site.
« LAC KIVU : LE SECRET DES SIRÈNES »
La photojournaliste Paloma Laudet, qui a déjà publié ses photos sur Afrique XXI, expose son travail sur le lac Kivu, « témoin silencieux de plus de trente ans de conflits » entre la République démocratique du Congo et le Rwanda.
- Où ? La Grange aux Belles, 6, rue Boy-Zelenski, 75010, Paris.
- Quand ? Jusqu’au 14 novembre 2026.
- Toutes les infos ici.
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE
Burkina Faso. L’héritage de Sankara piétiné par Ibrahim Traoré
Analyse Ibrahim Traoré, auteur d’un coup d’État le 30 septembre 2022, se réfère régulièrement à son illustre prédécesseur. Mais, à bien des égards, sa « Révolution progressiste populaire » n’a pas grand-chose à voir avec les principes édictés par le capitaine assassiné il y a bientôt quarante ans, le 15 octobre 1987.
Par Evan Michel Traoré
Au Cameroun anglophone, dix ans d’une guerre larvée
Analyse Le mouvement social lancé dans les régions anglophones en octobre 2016 a débouché sur un conflit armé dans lequel les groupes séparatistes et les autorités ont multiplié les violences contre les civils. Le conflit s’enlise et reste largement invisibilisé auprès de l’opinion camerounaise et internationale.
Par Driss Rejichi
Manche. À quand le procès des autres naufrageurs ?
Reportage Ibrahim Traoré, auteur d’un coup d’État le 30 septembre 2022, se réfère régulièrement à son illustre prédécesseur. Mais, à bien des égards, sa « Révolution progressiste populaire » n’a pas grand-chose à voir avec les principes édictés par le capitaine assassiné il y a bientôt quarante ans, le 15 octobre 1987.
Par Maël Galisson
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Burkina Faso : Ibrahim Traoré tramples Sankara’s legacy
Analysis Ibrahim Traoré, who seized power in a coup on 30 September 2022, regularly invokes his illustrious predecessor. But in many respects his “Progressive Popular Revolution” has little to do with the principles laid down by the captain who was assassinated almost 40 years ago, on 15 October 1987.
By Evan Michel Traoré
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