
Le 11 mars, vers 4 heures du matin, le quartier résidentiel de Himbi, le plus réputé de Goma pour sa vue imprenable sur le lac Kivu, s’est réveillé en sursaut. Deux détonations, à cinq minutes d’intervalle, ont ébranlé une maison blanche louée par l’agence des Nations unies pour les enfants, l’Unicef, qui abritait une ressortissante française, Karine Buisset. Celle-ci travaillait depuis un certain temps dans la capitale du Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RD Congo). Elle s’intéressait en particulier aux violences sexuelles pratiquées dans cette zone en proie à la guerre et occupée depuis un an et demi par les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda voisin.
Selon plusieurs sources interrogées par Afrique XXI, l’humanitaire était revenue à Goma après avoir rédigé à Kinshasa l’essentiel d’un long rapport destiné à New York, assurant à ses interlocuteurs que son séjour serait bref, le temps de vérifier quelques points laissés en suspens lors de ses venues précédentes.
D’après les premières informations qui se sont répandues en ville, Karine Buisset a été tuée sur le coup, durant son sommeil, dans la chambre qu’elle occupait au premier étage de la maison attaquée. Les photos qui ont rapidement circulé montrent des murs criblés d’impacts, des vêtements suspendus à des tringles, des chaussures séchant au soleil…
Des questions qui s’accumulent
La disparition tragique de cette mère de deux étudiantes, à l’âge de 54 ans, a provoqué une vive émotion, à Goma, à Kinshasa, et bien sûr en France. Dans un communiqué publié le jour même, l’Unicef a rendu hommage à « une humanitaire dévouée » et a affirmé continuer « de recueillir des informations supplémentaires sur cet événement tragique ». Depuis, silence radio. Les questions s’additionnent : d’où est provenu le tir ? Karine Buisset a-t-elle été victime d’une erreur ? Ou a-t-elle été délibérément ciblée, et si oui, pourquoi ?
Dès le lendemain du drame, plusieurs hypothèses ont émergé. D’un côté, des habitants de Goma, spontanément, ont pointé du doigt le M23, assurant que le rapport que préparait Karine Buisset pourrait mettre en cause la rébellion (et par ricochet son soutien rwandais). Mais, à Kinshasa, Patrick Muyaya, porte-parole du président Félix Tshisekedi, a très vite attribué aux forces gouvernementales un tir effectué par des drones. Dans la capitale, l’information s’est alors répandue selon laquelle l’opération aurait été montée au départ de Kisangani, capitale de la Province-Orientale et quartier général de la contre-offensive des Forces armées de la RD Congo (FARDC), épaulées par des tireurs d’élite d’origine turque et des mercenaires de la société Blackwater, dirigée par l’États-Unien Eric Prince.
À Goma, plusieurs personnalités de la rébellion habitent le quartier huppé de Himbi. L’ex-président Joseph Kabila, qui a rejoint l’Alliance Fleuve Congo (AFC, l’aile politique du M23), et dont l’épouse, Olive Lembe, possède une villa surplombant le lac, a assuré à ses proches qu’il avait probablement été visé par les forces gouvernementales alors qu’il séjournait dans la capitale du Nord-Kivu. Condamné à mort par contumace en octobre 2025, l’ancien président justifie sa présence à Goma en assurant qu’il s’agit du seul endroit de son pays où il peut vivre en sécurité. Corneille Nangaa, le porte-parole de l’AFC, vit lui-aussi dans le même quartier, qui abrite également plusieurs ONG internationales.
Le commerce sexuel au cœur du travail de Karine Buisset
À Goma, nombre d’interlocuteurs contactés par Afrique XXI, bien informés du travail mené par Karine Buisset et du contenu du rapport qu’elle était en passe de terminer, se sont montrés sceptiques quant à la version officielle congolaise. Ils rappellent que cette professionnelle, présente dans la région depuis la fin du génocide au Rwanda, en 1994, alors qu’elle travaillait pour Pharmaciens sans frontières, n’était pas une novice.
Durant des mois, croisant les témoignages et multipliant discrètement les contacts de terrain, Karine Buisset avait réuni des informations sur le visage le plus hideux de la guerre, ce scandale qui ne se déroule pas dans les villes, mais sur les sites miniers lacérant les collines verdoyantes : l’exploitation de femmes enlevées dans les villages par les divers groupes armés et obligées de se livrer au commerce sexuel au profit d’hommes en treillis désireux de s’enrichir au plus vite.
Familière de la région, humanitaire chevronnée, la Bretonne ne pouvait donc pas ignorer les risques de ce voyage, qui devait être le dernier. Elle avait accepté d’être logée dans la maison destinée à l’« Emergency Manager » de l’Unicef, la personne en charge des opérations d’urgence. Pour sa part, cette dernière s’était installée dans une demeure voisine, toujours dans le même quartier cossu de Himbi.
Les Casques bleus sur place juste après l’AFC/M23
Dans les minutes suivant l’explosion, les militaires de l’AFC/M23 sont arrivés sur les lieux. Ils ont été suivis, deux heures plus tard, par des Casques bleus de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco), qui ont pris des photos du désastre. À Paris, le parquet national antiterroriste (PNAT) a immédiatement ouvert une enquête.
Depuis lors, aucune information n’a fuité sur les circonstances de cette attaque et a fortiori sur ses auteurs. Cependant, les experts de l’ONU, qui viennent de publier leur rapport bisannuel, ont discrètement confirmé certaines informations et fourni de nouveaux détails dans l’annexe 51 de ce document, sans aucune autre forme de communication et sans mention dans le texte principal.
Le texte des experts confirme que, le 11 mars, deux détonations successives ont été entendues dans le quartier de Himbi, aux alentours de 4 heures du matin. L’intervalle de cinq minutes entre les deux tirs s’expliquerait soit par une correction entre un premier tir puis un deuxième, soit par la fourniture de nouvelles munitions par un engin UAV téléguidé.
L’examen des dommages infligés au bâtiment confirme la détonation d’un engin explosif conçu pour générer des fragments à grande vitesse. Au vu de l’immeuble résidentiel de deux étages dont le toit de bois est couvert de tuiles en céramique, les observateurs ont noté que le tir a été concentré sur la façade supérieure du bâtiment et sur la corniche de bois. La densité des impacts est plus grande autour de la fenêtre de la chambre alors occupée par Karine Buisset, et moindre sur les surfaces latérales de la façade.
Des explosifs de 5 à 10 kilos
L’absence d’un cratère au sol, associé à la concentration des dégâts le long de la ligne du toit, suggère que l’explosion a eu lieu lors d’une attaque descendante. Les experts précisent que des sources confidentielles ont confirmé l’existence d’un second engin aérien téléguidé, qui aurait accompagné le premier, plus léger, pour lui délivrer les munitions.
Selon le document, l’étendue et l’intensité des dommages dépassent les dégâts qui auraient pu être provoqués par des munitions plus légères, habituellement tirées depuis des drones de moindre dimension. Ce qui incite les auteurs du document à suggérer l’utilisation de munitions aériennes, de 5 à 10 kilos, capables de combiner deux effets, l’incendie et la fragmentation d’explosifs. Selon les experts, la même « plateforme » téléguidée aurait procédé à deux livraisons successives, la première provoquant une explosion au-dessus du lac Kivu, la seconde suscitant, 5 à 10 minutes plus tard, une détonation sur la maison occupée par Karine Buisset.
S’il confirme que les engins téléguidés seraient arrivés à Goma en survolant le lac Kivu, le document ne révèle pas d’où ces drones auraient pu partir.
Jusqu’à présent, la version officielle (un tir des FARDC) a emporté l’adhésion des milieux diplomatiques de Kinshasa et de membres de la Monusco vivant dans la capitale. À Goma, par contre, des sources interrogées – qui refusent cependant de se prononcer définitivement – continuent de pointer du doigt le M23 et son allié rwandais, dont ils rappellent les capacités techniques.
Une autopsie a été réalisée à Paris
En France, le PNAT indique avoir ouvert le 12 mars une enquête de flagrance pour « crime de guerre par atteinte volontaire à la vie d’une personne protégée par le droit international humanitaire ». Contacté mi-juin par Afrique XXI, le PNAT affirme que « l’enquête est toujours en cours » et que « les investigations se poursuivent, dans un cadre désormais d’enquête préliminaire ». Celle-ci a été confiée aux gendarmes de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine (OCLCH) qui se sont rendus sur place. Selon nos informations, ces gendarmes se sont chargés de ramener en France la dépouille de la victime via l’aéroport d’Entebbe, en Ouganda. Ils ont été en contact avec les enquêteurs de l’ONU. Le corps de Karine Buisset a été autopsié à Paris, selon une autre source proche du dossier.
La victime a ensuite été inhumée dans son village natal de Belz, dans le Morbihan, en présence de ses proches et d’une délégation de trois personnes envoyée par l’Unicef. La famille s’est dite étonnée de ne pas entrer en possession des effets personnels de la victime – ses vêtements, ses carnets de notes, ses souvenirs...
Quant à l’ordinateur de la victime, qui contenait le rapport sur lequel elle travaillait depuis des mois, il a complètement disparu. On ignore s’il est en possession de l’Unicef (contactée, l’organisation n’a pas répondu), propriétaire de cet instrument de travail, ou s’il a été emporté par les hommes du M23, les premiers à être arrivés sur les lieux de l’explosion. Ce qui réduirait considérablement les chances de le retrouver un jour.
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