Attaques au Mali. « Une secousse monumentale dans l’histoire malienne »

Entretien · Le 25 avril, plusieurs villes du Mali, dont la capitale, Bamako, ont simultanément été attaquées par deux groupes rebelles, le Jnim et le FLA. L’un des membres éminents de la junte militaire, au pouvoir depuis 2022, a été tué. L’ampleur de l’évènement laisse planer une incertitude quant à la capacité du régime d’Assimi Goïta à se maintenir au pouvoir.

Assimi Goïta, président du Mali, lors de son allocution à la télévision nationale ORTM, le 28 avril 2026.
© ORTM / Design Axxi

La 25 avril, dès l’aube, le Mali a subi une attaque coordonnée d’une ampleur inédite : au moins six localités, dont la capitale, Bamako, ont été visées par deux groupes insurgés, le Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn (Jnim, en français Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM), dirigé par Iyad Ag Ghaly, et le Front de libération de l’Azawad (FLA).

Siège du pouvoir de la junte militaire malienne conduite par le général Assimi Goïta, qui gère le pays d’une main de fer depuis le coup d’État du 24 mai 2021, la ville garnison de Kati, au nord de Bamako, a été ciblée, ainsi que la résidence personnelle du ministre de la Défense, le général Sadio Camara, l’un des architectes du rapprochement du Mali avec la Russie. Le haut gradé a succombé à ses blessures, ainsi que plusieurs membres de sa famille, dans la même attaque à la voiture piégée.

La ville de Kidal, dans le Nord, fief historique des rebelles indépendantistes, est quant à elle tombée entre les mains des insurgés. Elle avait été reconquise en 2023 par l’armée malienne avec l’aide de la société paramilitaire russe Wagner – remplacée par Africa Corps après la mort d’Evgueni Prigojine.

Mise en place d’un blocus autour de Bamako

Depuis, le pouvoir à Bamako est sous pression. Interrogé par l’AFP ce 29 avril, à Paris, Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole du FLA, affirme que « le régime va tomber tôt ou tard ». Les objectifs des groupes sont clairs : prendre les villes de Gao, Tombouctou, Menaka et, surtout, faire partir les Russes. « Notre problème est politique », a-t-il déclaré, et « [nous] avons mal vu l’intervention de la Russie pour soutenir la junte. »

Après trois jours d’absence, Assimi Goïta est finalement réapparu le 28 avril. Lors d’une allocution télévisée, il a affirmé que la situation était « maîtrisée », ce que les déclarations du FLA semblent pourtant contredire, de même que de nombreuses observations rapportées du théâtre des opérations, ainsi que le blocus progressivement mis en place autour de Bamako.

Pour aller plus loin et comprendre les enjeux derrière cette attaque, nous avons posé quatre questions à Yvan Guichaoua, membre du comité éditorial d’Afrique XXI, chercheur en analyse des conflits internationaux et dont les travaux portent notamment sur la crise politique et la gouvernance sécuritaire au Sahel.

« Le FLA a sacrifié son capital diplomatique »

Michael Pauron : Quelles leçons tirer de l’alliance entre le Jnim et le FLA ?

Yvan Guichaoua : La séquence est sidérante en termes d’ampleur et de performance logistique. Autant d’attaques, dans autant d’endroits, sur un territoire aussi vaste [1,24 million de kilomètres carrés, NDLR], sans qu’elles aient été détectées à l’avance, est historique. Il s’agit d’une secousse monumentale dans l’histoire malienne qui surpasse, probablement, la guerre déclenchée en 2012 [une offensive de la rébellion indépendantiste, en alliance avec une mosaïque de groupes dits jihadistes, suivie d’un coup d’État, NDLR]. Cette année-là, la rébellion avait démarré de manière finalement assez habituelle au regard des cycles de rébellion antérieurs, avec des coups de feu à Menaka, Gao, Tombouctou, Kidal… Ce qui est déjà important au niveau logistique. Mais il n’y avait pas la capitale Bamako dans la boucle.

Jusqu’ici, on ne pensait pas que le Jnim et le FLA pourraient s’entendre si efficacement. Cela dit, cette alliance était âprement discutée, mais on ne la voyait pas se concrétiser car il y avait des points de désaccord sur les projets politiques. Ces obstacles semblent avoir été levés en partie – ce qui ne veut pas dire que l’idylle sera durable –, du moins pour mener ces offensives. Ce travail de déploiement militaire simultané porte clairement la signature du stratège reconnu qu’est Iyad Ag Ghali, qui a aussi vraisemblablement subtilement panaché les troupes pour ménager leurs susceptibilités communautaires. De son côté, le FLA a délibérément renoncé à cultiver l’image de mouvement « laïc » destinée à séduire les décideurs occidentaux. Le FLA a en quelque sorte sacrifié son capital diplomatique pour privilégier la réalisation d’un objectif bien plus prioritaire à ses yeux : se débarrasser du régime militaire.

Michael Pauron : Quelles sont les conséquences politiques immédiates de ces attaques ?

Yvan Guichaoua : En plus d’avoir coordonné une attaque sur plusieurs fronts, les groupes armés ont réussi à faire tomber un acteur majeur à Bamako, à savoir Sadio Camara, le ministre de la Défense. Cette situation déstabilise le régime : celui-ci est dirigé par un quintet de généraux – dont faisait partie Sadio Camara –, chacun asseyant sa part de pouvoir sur une faction loyale de l’armée. Amputer ce quintet de l’un de ses membres éminents déséquilibre tout le système du pouvoir militaire. Nous sommes donc face à un flottement vertigineux avec des questions pour l’instant sans réponses : qui commande ? Qui reprend les rênes ?

Le chef de la junte, Assimi Goïta, a disparu pendant trois jours avant de réapparaître le 28 avril avec un discours peu rassurant et une performance physique – sueurs, souffle court, rhétorique et éloquence médiocres – très inquiétante : il n’annonce rien de nouveau et affirme que le régime va se débarrasser de la menace, comme si de rien n’était, alors qu’il vient de subir le coup le plus monumental qu’un régime malien n’a jamais pris.

Il faut ajouter que cette attaque vient « couronner » cinq ans d’un régime qui a éteint par la coercition et l’intimidation toute résistance politique. Les militaires ont eu les coudées franches pour gouverner à leur main pendant tout ce temps. L’offensive insurgée est donc nécessairement un échec dont ils sont responsables. Ils agitent le spectre des sponsors internationaux du terrorisme, mais cela relève de la propagande et du déni : ils ne peuvent admettre que cette crise a des origines maliennes et ils continuent de jeter des écrans de fumée pour camoufler leurs responsabilités. Dans ce contexte, la question de leur capacité à remettre en route une dynamique qui ne consiste pas qu’à sauver leur régime à très court terme est ouverte.

Le départ des Russes, premier objectif du FLA et du Jnim

Michael Pauron : Quelle est la position des Russes, alliés de la junte depuis 2022 ?

Yvan Guichaoua : L’attitude des Russes est assez étrange. Le 28 avril, Assimi Goïta s’est affiché en présence de représentants russes pour envoyer le signal que ces derniers sont solidaires et aux côtés des Maliens. Il y a eu un communiqué de l’ambassade de Russie à Bamako affirmant avoir empêché un coup d’État et qu’ils seront toujours du côté du Mali. Sur les réseaux sociaux, Africa Corps publie des images de frappes de drones pour montrer qu’ils sont militairement actifs. C’est un message à double tranchant : rassurant pour le régime mais qui souligne aussi son extrême dépendance vis-à-vis des forces russes.

Par ailleurs, toute cette agitation communicationnelle contraste avec les images des troupes russes qui quittent Kidal, après négociation, ou encore Tessit (dans la région de Gao). Kidal est pourtant un symbole, où le drapeau de Wagner avait été hissé en haut du fort après sa reconquête, en 2023. La junte s’en est servie ensuite pour prouver qu’elle avait fait mieux que ses prédécesseurs civils au pouvoir en rendant Kidal aux Maliens. Les vicissitudes de Kidal ces dernières années sont donc une affaire russe, à la fois dans la victoire et dans la défaite.

Il y a une interrogation sur l’efficacité du pari russe et sur la poursuite de la coopération avec Moscou. Le régime malien et les Russes collent des rustines sur cet épisode peu glorieux. Mais ces derniers sont très pragmatiques : si, d’une part, les soldats maliens ne se battent pas avec la vigueur attendue et, d’autre part, si les Russes constatent que la situation leur échappe, occasionnant des pertes chez eux, ils feront peut-être comme en Syrie, et partiront. Leur départ est en tout cas l’objectif à court terme du FLA et du Jnim.

Michael Pauron : Quelle est l’alternative politique proposée par le Jnim et le FLA ?

Yvan Guichaoua : Malgré cette séquence militaire et le flottement au sein du régime, aucune offre politique ne se dessine, ni du côté de la junte, ni du côté des insurgés. Il y a du personnel politique dans les starting-blocks prêt à faire des offres de service dans un Mali qui serait débarrassé de la junte, mais personne ne montre le bout de son nez pour l’instant, car celui ou celle qui le ferait risquerait de passer pour une marionnette du Jnim.

Dès lors, on peut s’interroger sur ce qui va se passer en attendant une dynamique plus politique. Allons-nous assister à des débordements de violence ? Il y a eu des lynchages à Bamako, où des terroristes suspectés ont été caillassés par la foule. Ces épisodes sont inquiétants et pourraient être précurseurs d’une très dangereuse communautarisation de la violence.

Du côté du Jnim et du FLA, l’usage de la violence semble assez « contrôlé » pour l’instant : même si l’attaque contre le ministre de la Défense a occasionné de nombreuses pertes civiles, il s’agissait avant tout d’une cible militaire.

À ce titre, l’épisode du 25 avril n’est pas un épisode de violence « débridée », ni pour autant une séquence à la Hayat Tahrir al-Cham (HTC), qui a renversé le régime de Bachar Al Assad en Syrie en 2024 avec des méthodes d’armée conventionnelle. Mais le Jnim et le FLA ont des troupes font jusqu’à présent la démonstration d’une certaine discipline. Elles ont obéi au doigt et à l’œil à un commandement central pour participer à des opérations sur tout le territoire. Il y a donc une certaine responsabilité politique de la part des assaillants.

Les mouvements parlent entre eux, réfléchissent depuis des mois, et semblent avoir un plan, peut-être pas encore très structuré, mais dont on peut déjà imaginer quelques séquences : se débarrasser des Russes, faire tomber la junte, entamer des discussions, faire rentrer d’exil des figures civiles, notamment de l’opposition. Mais il est essentiel d’être prudent tant l’histoire violente du Sahel des dernières années s’est ingéniée à piétiner les prédictions des observateurs.

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