RD Congo. Une « trève Ebola » nécessaire pour contenir le virus

Santé · Alors que le nombre de victimes du virus Ebola ne cesse d’augmenter, le conflit en cours dans l’est du pays ne fait qu’aggraver la situation. Manque de personnels soignants, déplacements des équipes médicales entravés, camps de déplacés... La situation pourrait devenir incontrôlable si les belligérants ne s’entendaient pas pour mettre en place les mesures nécessaires.

Aux alentours de Bunia (Ituri), épicentre de l’épidémie d’Ebola.
© Julien Harneis/Flickr

À Mongwalu, la mort est familière. Dans cette ville minière d’Ituri, dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RD Congo), elle circule à bas bruit. L’éboulement des galeries taillées à la main est fréquent. Une fois les corps des victimes ramenés à la surface, les creuseurs redescendent. Des femmes lavent la terre, y décèlent ce qui brille. D’autres cuisinent, mettent la musique plus fort lorsque les hommes ont besoin d’ambiance. Les enfants se faufilent au milieu des adultes, eux aussi travaillent et glissent leurs corps minces dans les boyaux les plus étroits.

Jadis, la mine de Kilo-Moto, exploitée depuis l’ère coloniale, faisait la fierté de la région. La société qui l’exploite a fait la fortune de la ville d’Anvers, en Belgique. La propagande coloniale se donnait bonne conscience : n’assurait-elle pas qu’à Kilo-Moto il y avait des écoles, des infirmeries, des contrôleurs, des policiers qui traquaient les fraudeurs éventuels ?

Aujourd’hui, entre 35 000 et 40 000 personnes travaillent dans les mines artisanales. Avec des pelles, des pioches, des marteaux, les hommes creusent des galeries, remontent des sacs de terre ou de roche, concassent les pierres à la main ou avec de petits moulins électriques. À l’air libre, les « mamans twangize » attendent la récolte : elles aussi pulvérisent les pierres, puis, dans de grands bassins, elles recueillent les paillettes, la poussière dorée ou parfois des petits morceaux très purs qui seront vendus tels quels aux négociants et autres intermédiaires qui se dirigeront ensuite vers l’Ouganda.

Le corps a été lavé, manipulé...

Le 30 mars dernier, le malheur est passé inaperçu à Mongwalu. Un homme est mort, emporté par une forte fièvre, des douleurs thoraciques, la toux, la fatigue. Il saignait du nez, il vomissait, et puis il s’est éteint. Sa famille a acheté un cercueil pour y déposer le corps. Les rituels ont été observés : le corps a été lavé, manipulé, tout le monde s’est réuni pour pleurer et prier. L’enterrement a eu lieu en présence d’une foule nombreuse. C’est alors que le virus a commencé à circuler.

Mongwalu n’est pas dépourvu de structures de santé : durant tout le mois d’avril, les cliniques Hope, Asifiwe, le centre de santé CECA 20 et le poste de santé Benedictin ont accueilli des patients qui présentaient les mêmes symptômes que le premier défunt.

Le personnel médical a fait ce qu’il a pu, accueillant les malades et assurant les premiers soins tandis que les familles se chargeaient de nourrir les patients. Médecins et infirmiers disposaient-ils seulement d’une protection particulière ? Avaient-ils été avertis d’un danger éventuel ? La réponse est négative. En avril, trois infirmiers de l’hôpital général de Mongwalu sont décédés ainsi qu’un de leurs collègues qui travaillait dans un poste de santé.

Fin avril, une souche Ebola est détectée

Il a fallu attendre début mai pour que l’on s’inquiète, que l’on prévienne Kinshasa. Entretemps, la contamination a progressé comme un feu de brousse, grâce à une goutte de sueur ou à n’importe quel fluide corporel, ou même à cause d’un tissu ayant touché le corps d’un malade et ayant été effleuré par un soignant ou par un membre de la famille. Avant chaque enterrement, les proches ont habillé les corps puis ils ont fermé le cercueil, partagé leurs larmes. Ils ont aussi beaucoup prié, pratiqué des rites religieux dans cette région où l’islam côtoie des croyances et des pratiques mystiques.

Le 30 avril, à Bunia, un test effectué dans les règles s’est conclu par un verdict implacable : c’est par une souche du virus Ebola que les défunts ont été emportés. Non pas la variante dite Zaïre, déjà connue dans la région, mais une autre, appelée Bundibugyo. Cette dernière, contre laquelle n’existe encore aucun remède, ne fut reconnue définitivement qu’à Kinshasa, au siège de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB), par l’équipe du professeur Jean-Jacques Muyembe Tamfum.

Honoré dans le monde scientifique, décoré de multiples médailles et diplômes, le docteur Muyembe a été l’un des premiers, avec l’épidémiologiste belge Peter Piot, à identifier, en 1976, le virus Ebola. Le directeur de l’INRB faisait partie de l’équipe de l’hôpital de la mission catholique de Yambuku. Depuis lors, même si Ebola a déjà sévi dix-sept fois dans la région, le professeur assure que son institution ne bénéficie d’aucun appui des pouvoirs publics et qu’il ne peut compter que sur l’aide internationale. Il précise même que la « biobanque » se trouvant à l’INRB, et qui abrite les souches des virus les plus dangereux, ne peut compter sur aucune protection alors que, dit-il, « il s’agit d’une véritable bombe » !

OMS, Usaid... Les effets concrets des décisions de Trump

La situation médicale est d’autant plus critique que l’aide internationale fond à vue d’œil depuis que, l’an dernier, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a perdu 21 % de son budget, Donald Trump ayant décidé de fermer les robinets. Dans le Nord-Kivu et dans le Sud-Kivu comme dans le « Grand Nord » de l’Ituri – une région qui compte plus de 2 millions de déplacés –, les populations ne peuvent plus compter que sur des organisations indépendantes, comme Médecins sans frontières, et sur des initiatives religieuses.

Comment oublier cette image de Goma en février 2025, lorsque les déplacés qui s’entassaient autour de la ville furent obligés de vider les lieux en moins d’une semaine et de regagner leurs villages d’origine ? Talonnés par les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, ils entassèrent leurs quelques biens sur des vélos et des charrettes, roulèrent les bâches blanches « empruntées » aux organisations humanitaires – chassées des camps elles aussi – afin d’avoir un abri pour la route, tandis que les pharmacies se vidaient et que l’Agence des États-Unis pour le développement international (United States Agency for International Development, USAID) vidait ses stocks et congédiait son personnel local après la décision de Donald Trump de sa fermeture.

Depuis lors, à part quelques ONG comme Médecins sans frontières, la plus importante de la région, l’aide internationale s’est fortement réduite, et les associations locales sont exsangues face à 2 millions de déplacés. Le médecin belge Reginald Moreels, qui fut ministre de la Coopération au développement et qui a construit, sur fonds privés, un hôpital à Beni, souligne lui aussi le danger que représentent les déplacements massifs de population et relève que « face à la variante actuelle du virus, il n’existe aucun vaccin… ».

L’Ouganda et le Rwanda sur le qui-vive

L’ampleur de l’épidémie de la souche dite de Bundibugyo d’Ebola a été ignorée et passée sous silence jusqu’en mai. D’après l’OMS, il aurait déjà entraîné au moins 223 morts (au douzième jour officiel de l’épidémie1), dont certains cas à Goma et à Bukavu, capitales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, et près d’un millier de personnes seraient déjà contaminées.

Dans la région, l’épidémie a progressé, et les autorités ougandaises ont décidé d’annuler une cérémonie très populaire : la commémoration des « martyrs », c’est-à-dire l’hommage au roi du Buganda exécuté au XVIIIe siècle. Quant au Rwanda, il a fermé ses barrières et imposé de très strictes mesures préventives. Au fil des jours, l’alerte a été étendue à toute la région : le Soudan du Sud et le Kenya ont pris des mesures de prévention, tandis que l’OMS multiplie les réunions d’urgence.

Médecin microbiologiste belge ayant travaillé dans le Sud-Kivu dans un programme de lutte contre la tuberculose et connaissant bien l’est du Congo, le professeur Emmanuel André est aujourd’hui une figure de premier plan dans la gestion des urgences sanitaires en Europe. Il souligne le lien entre les guerres et les épidémies :

Les conflits qui impactent l’est du Congo depuis plusieurs décennies est un contexte qui a eu pour effet de provoquer un dysfonctionnement chronique du système de santé : les patients n’accèdent pas aux hôpitaux, les diagnostics sont imprécis et la surveillance épidémiologique est presque impossible. Quand un système de santé déjà fragilisé est confronté à des crises comme un afflux massif de personnes déplacées ou une épidémie, il peut être très vite dépassé.

Il met également en garde sur les conséquences d’une propagation dans les camps : « Les personnes qui vivent dans les camps ont souvent des traumatismes importants et souffrent de malnutrition, ce qui les rend particulièrement vulnérables. Les épidémies sont fréquentes et peuvent prendre des proportions dramatiques. L’introduction du virus Ebola dans un camp de personnes déplacées serait un événement d’une gravité innommable. »

Les vaccins disponibles inefficaces

Le médecin insiste sur l’importance d’une double approche dans le cadre d’une épidémie d’Ebola : « D’une part le déploiement rapide de matériel et de personnel médical, et d’autre part une mobilisation communautaire importante. Cette mobilisation communautaire a pour but de créer un lien avec les communautés affectées, de répondre à leurs inquiétudes et de les guider dans les attitudes à prendre pour prévenir des chaînes de transmission du virus. »

Le médecin estime que « la souche du virus qui circule étant malheureusement résistante aux vaccins disponibles, l’approche communautaire est devenue cruciale. Cependant, elle est rendue extrêmement difficile en raison de la situation sécuritaire : les agents de santé n’accèdent pas dans les zones de conflits et ne peuvent rien faire pour éviter la propagation du virus quand les personnes sont enfermées dans des camps ».

Par conséquent, le spécialiste belge estime urgent d’activer un levier supplémentaire, à savoir la « Global Health Diplomacy » : « Il s’agirait d’une trêve effective qui permettrait aux communautés et au personnel de santé de se déplacer et de mettre en place tous les leviers nécessaires à un contrôle de l’épidémie, sans risque de se retrouver menacés par les parties belligérantes. Idéalement, les personnes devraient quitter les camps bondés et retourner dans leurs villages, mais cela ne peut se faire que si leur sécurité et leur santé peuvent être garanties. » Et de conclure : « Cette trêve Ebola ne mettrait pas nécessairement fin aux conflits armés, mais devrait permettre d’éviter de très nombreuses victimes civiles en accélérant la réponse à l’épidémie ».

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1WHO, «  Bundibugyo Virus Disease Outbreak, Democratic Republic of the Congo, Uganda  », Weekly External Situation Report 02, 24 mai 2026.

2WHO, «  Bundibugyo Virus Disease Outbreak, Democratic Republic of the Congo, Uganda  », Weekly External Situation Report 02, 24 mai 2026.