
Malgré la différence de taille, de population et de statut, la République démocratique du Congo (RD Congo) deviendra-t-elle un nouveau Groenland, enjeu d’un litige entre les États-Unis et l’Union européenne ? Ces deux alliés historiques, désireux de s’assurer un accès privilégié aux matières premières stratégiques que recèle le sous-sol de l’ancienne colonie belge, peuvent-ils y devenir des rivaux ? Ces questions se posent au lendemain de la convocation, le 24 février, par le ministère belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, de l’ambassadeur états-unien Bill White. Au sortir de cet entretien, le diplomate, proche de Donald Trump, a assuré que l’incident était clos. Mais il est certain qu’il laissera des traces.
Qu’on en juge : fin février, le président du Vooruit (« En avant »), un parti de centre gauche flamand, le jeune et bouillant Conner Rousseau s’est vu interdire l’accès aux États-Unis après avoir comparé Donald Trump à Adolf Hitler. Auparavant, Bill White avait pris le parti d’un groupe de religieux juifs d’Anvers qui ont recours aux « mohels », des dignitaires autorisés à pratiquer la circoncision rituelle juive alors que la loi belge, si elle n’interdit pas cette pratique, exige qu’elle soit accompagnée de la présence d’un médecin. Avant la « réconciliation » dûment actée par les diplomates, le Premier ministre, Bart De Wever, n’avait pas hésité à recadrer sèchement le représentant d’un « pays ami », déclarant que « ce n’[était] pas le rôle d’un ambassadeur de semer le désordre dans la politique nationale ».
La querelle, aujourd’hui officiellement réglée, porte peut-être sur un autre différend autrement plus sensible : l’accès aux cartes du sous-sol congolais soigneusement conservées dans les caves du musée royal de l’Afrique centrale, à Tervuren, dans la banlieue de Bruxelles.
Des cartes détaillées enfermées dans des armoires en bois
On sait en effet que durant sept décennies de présence au Congo, les Belges ne se sont pas contentés d’inventorier la faune et la flore, ou de nommer et de classer les différents groupes ethniques ; administrateurs coloniaux et géologues ont aussi multiplié les prospections et localisé de nombreux gisements miniers. Certains sites ont été mis en exploitation sans tarder : les diamants extraits du Kasaï ont contribué à la prospérité de la ville d’Anvers, tandis que le cuivre du Katanga a servi à la production des canons utilisés durant la Première Guerre mondiale. Nul n’ignore que la réalisation des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945 fut rendue possible par la livraison aux États-Uniens de l’uranium du Katanga. Aujourd’hui, le coltan (colombo tantalite), le cobalt et d’autres minerais exploités dans le Nord-Kivu et dans le Sud-Kivu, et en partie exportés via le Rwanda voisin, représentent les principaux enjeux économiques de la guerre qui dévaste l’est du Congo depuis plus de deux décennies.
Les sociétés minières belges présentes au Congo mais aussi au Rwanda et au Burundi ou ayant prospecté dans d’autres pays du continent africain ont, au fil du temps, légué à l’ancien musée colonial de Tervuren (devenu Musée royal de l’Afrique centrale ou Africa Museum) une abondante documentation : des cartes et des fiches détaillées enfermées dans des armoires de bois occupent 500 m2 linéaires. Ce trésor a été soigneusement conservé mais, vu l’abondance des pièces, provenant aussi des legs d’anciens coloniaux, il est loin d’avoir été entièrement inventorié. Selon le droit belge, ces documents appartiennent à l’État et plus particulièrement à l’Institut géologique national. L’existence de ces archives n’est cependant pas ignorée.
Lors de la première guerre du Congo, déclarée en 1996 et qui a abouti à la chute de Mobutu Sese Seko en 1997, des sociétés minières comme American Mineral Fields ont suivi de près l’avancée des rebelles congolais assistés par le Rwanda, l’Ouganda et l’Angola. Au départ de Lubumbashi, capitale du Katanga, des investisseurs potentiels, États-Uniens et Canadiens, ont même apporté un appui logistique à des rebelles pressés d’en finir avec le régime de Mobutu.
Cartes subtilisées, désintérêt de la Belgique...
Par la suite, la société canadienne Banro, intéressée par l’or et l’étain du Sud-Kivu, a envoyé à Bruxelles une délégation qui a obtenu l’accès à des archives sinon négligées, du moins poussiéreuses. À l’époque, des témoins avaient assuré que certaines cartes avaient été photocopiées et peut-être même subtilisées.
En 2006, Joseph Kabila, au lendemain d’élections ayant légitimé son accession au pouvoir après l’assassinat de son père en 2001, comptait encore sur les investissements européens pour reconstruire son pays. Mais Bruxelles, en ces années-là, n’avait d’yeux que pour les pays de l’est de l’Europe, récemment libérés du communisme. Déçu par les Européens, le président congolais avait alors conclu avec la Chine des accords dits « win-win » (gagnant-gagnant). En principe, ils devaient permettre d’échanger les matières premières extraites du Katanga (cuivre et cobalt) contre de vastes travaux d’infrastructures confiés à des entreprises chinoises. Au fil des années, Pékin est devenu le principal partenaire commercial de la RD Congo, et si de grands travaux ont effectivement été réalisés entre autres dans la capitale, Kinshasa, la corruption et les détournements n’ont pas permis un réel essor économique.
Pendant ce temps, dans l’est du pays, le voisin rwandais, invoquant le péril représenté par les rebelles hutus des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), entretenait des mouvements armés dirigés par des Tutsis congolais proches de Kigali (le dernier en date étant l’Alliance Fleuve Congo, visage politique du M23). L’occupation du terrain par des groupes armés et la complicité de certaines élites locales ont rendu possible la mise en place, dans la zone franche de Kigali, de circuits commerciaux et d’usines de transformation des minerais. Les experts de l’ONU assurent que les minerais venus de la RD Congo et dirigés vers les ports de l’océan Indien sont mélangés à la modeste production rwandaise, ce qui rend intraçables les origines réelles des exportations rwandaises de colombo tantalite. Moins médiatisées, les recettes de l’or extrait dans la province congolaise de l’Ituri ont contribué à faire de l’Ouganda l’un des principaux exportateurs d’or du continent, à raison de 5 milliards de dollars par an.
KoBold Metals, de Bill Gates et avec Jeff Bezos
Après avoir subi, en février 2025, de nombreux revers militaires, perdant successivement Goma, capitale du Nord-Kivu, et Bukavu, capitale du Sud-Kivu, le président, Félix Tshisekedi, a joué sa dernière carte en décembre 2025. Il a tout mis en œuvre pour intéresser Donald Trump aux richesses de la RD Congo, lui faisant miroiter la perspective d’une éviction de la Chine et veillant à séduire les puissantes sociétés états-uniennes, parmi lesquelles KoBold Metals. Cette dernière est soutenue par le fonds Breakthrough Energy Ventures, qui finance des projets innovants dans le domaine de l’énergie et qui a été fondé par Bill Gates et est soutenu par Jeff Bezos. Ce fonds lorgne depuis longtemps les réserves de lithium de la province du Tanganyika, riveraine du lac du même nom.
L’accord de paix conclu à Washington en juin 2025 – un soutien politique sinon militaire à Kinshasa en échange d’accords miniers – ménageait cependant le voisin rwandais : il prévoyait la « gestion conjointe » des parcs nationaux ainsi que la transformation au Rwanda de minerais extraits dans l’est du Congo (colombo-tantalite et cobalt principalement).
À terme, les États-Unis nourrissent des projets bien plus vastes : désireux de réorienter les flux de matières premières congolaises qui se dirigent aujourd’hui vers l’Asie, ils comptent beaucoup sur le « corridor de Lobito » qui devrait permettre aux minerais extraits au Katanga et dans le Kivu d’être exportés de l’autre côté de l’Atlantique, via l’Angola. La réalisation rapide de ces ambitions, clé de l’appui de Washington aux accords de paix, passe cependant par un préalable : l’accès des sociétés états-uniennes aux archives minières détenues par le musée de l’Afrique, à Tervuren.
Les promesses faites à Washington par le président Tshisekedi et inspirées par son ministre des Mines, Kizito Pakabomba, auraient-elles été imprudentes ? Auraient-elles ouvert l’accès à des documents qui ne sont pas en possession de son pays et qui auraient dû être exploités d’un commun accord avec les Belges ? Les États-uniens auraient-ils brûlé les étapes pour devancer d’éventuels concurrents, prévoyant même de déployer une équipe dans l’enceinte du musée de l’Afrique pour entamer sur place la numérisation des documents ?
Un accord signé sans concertation
Le 17 juillet 2025, un accord de principe a été signé avec Kobold, la société de Jeff Bezos. Le texte prévoit que « KoBold Metals déploiera une équipe aux archives géologiques de la RDC conservées au Musée royal de l’Afrique centrale pour commencer la numérisation des documents ». Ainsi que le relève Émile Dongala, un ancien ministre congolais des Mines, « cet accord a été signé sans la Belgique, sans l’Africa Museum, sans aucune concertation préalable… ».
Bart Ouvry, le directeur de l’Africa Museum (un ancien diplomate qui fut en poste dans plusieurs capitales africaines, dont Kinshasa, où il représenta l’Union européenne) rappelle avec fermeté, comme une fin de non-recevoir pour KoBold, que ces archives demeurent des biens publics appartenant à l’ancienne puissance coloniale et que des copies seront disponibles après la digitalisation des originaux. Bruxelles précise aussi que ces documents, déposés dans les caves du musée comme dans les rayonnages des Archives du Royaume, sont régulièrement consultés par des chercheurs venus de l’ancienne colonie, dès lors qu’ils peuvent présenter une lettre d’appui émanant des autorités congolaises. Autrement dit, pour les autorités belges, les originaux demeureront en Belgique, sans que Kinshasa ait le moindre droit de récupérer ces documents ou de les faire numériser par une société étrangère qui en aurait l’exclusivité.
L’Union européenne ainsi entrée – tardivement – dans le « grand jeu » de la quête des ressources n’entend pas se faire « doubler » par les États-Unis désormais concurrents. Les premiers géologues envoyés par l’Europe sont entrés au service du musée de l’Afrique le 1er février 2026, et quatre archivistes financés par l’Union européenne étaient attendus pour le 1er mars. Les informations qui se dégageront de la consultation des documents seront partagées avec le Service géologique national du Congo, qui dépend du ministère des Mines. Le projet prévoit aussi la formation de géologues congolais afin de renforcer l’expertise locale.
Le trouble jeu de Tshisekedi
Ce programme « belgo-européen », qui aurait pu être mis en œuvre depuis longtemps, est désormais bousculé par les appétits de Washington.
Pour sa part, l’opinion congolaise s’interroge : désireux d’obtenir l’appui des États-Unis, Tshisekedi aurait-il formulé des promesses en échange d’une médiation diplomatique, voire d’une discrète intervention militaire ? Aurait-il été emporté par un élan de nationalisme (sinon un désir de revanche) ? Pourquoi Jean-Luc Habyarimana, fils du défunt président du Rwanda Juvénal Habyarimana, mort en 1994 dans le crash de son avion, a été vu à Kinshasa ? Lié aux Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), un mouvement dénoncé par Kigali comme lié aux auteurs du génocide de 1994, Jean-Luc Habyarimana ne cache pas son ambition de prendre un jour le pouvoir au Front patriotique rwandais.
Le timing des uns et des autres n’est visiblement pas le même : les Belges et les Européens se hâtent lentement tandis que les États-uniens veulent tout, tout de suite, et que Félix Tshisekedi souhaite gagner la guerre et assurer sa réélection (la prochaine élection présidentielle aura lieu en 2028). La fin de non-recevoir adressée à KoBold et à ses alliés pourrait expliquer les incidents qui se multiplient entre Bruxelles et Washington. La Belgique s’est toujours vantée de son « expertise africaine » et s’est toujours prévalue de sa « solidarité atlantique ». Les accrochages actuels provoquent ainsi un véritable électrochoc.
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