La lettre hebdomadaire #244

IA et Afrique. On ne bâtit pas une capacité avec deux ou trois concours

Kudzanai-Violet Hwami, Android Venus, 2023.
© Kudzanai-Violet Hwami / Victoria Miro Photo

ÉDITO. L’intelligence artificielle fait désormais partie du quotidien en Afrique. En ville comme à la campagne, on s’en sert pour rédiger un courrier, traduire un document, préparer un cours ou développer son activité. Mais cette présence visible cache une absence bien plus lourde de conséquences. L’Afrique reste largement à l’écart des lieux où l’on fabrique ces technologies, où l’on décide qui y aura accès et à quel prix, où s’accumule la valeur qu’elles produisent.

Si notre chère Afrique garde le cap actuel, elle manquera ce rendez-vous qui redistribue les cartes. Elle regardera le monde se transformer et y prendra part en consommatrice, suspendue aux moyens et aux décisions des autres.

Certains crieront à l’afropessimisme. Mais ce retard n’a rien d’une malédiction africaine. Il tient à des conditions matérielles, scientifiques et politiques que l’enthousiasme pour la technologie ne suffit pas à changer. Notre continent ne manque pas de têtes bien faites. Il lui manque la capacité d’offrir à ses enfants les moyens de devenir une force collective, et la faute en revient d’abord à ceux qui gouvernent.

Une réponse qui s’affiche en trois secondes sur un écran mobilise des processeurs, des centres de données, des circuits de refroidissement et une alimentation électrique qui ne doit jamais faiblir. L’IA a l’air légère, mais elle repose sur une industrie lourde. Or l’Agence internationale de l’énergie comptait encore, en 2024, quelque 600 millions de personnes sans électricité en Afrique subsaharienne. Selon l’Union internationale des télécommunications, 36 % des habitants de la région « Afrique » utilisaient Internet en 2025. Parler dans ces conditions d’une révolution à la portée de tous, c’est confondre l’existence d’un outil avec la possibilité réelle de s’en servir.

Vient ensuite la question de savoir qui possède les moyens de production. D’après la Banque mondiale, les pays à revenu élevé abritaient 77 % de la capacité mondiale des centres de données en colocation en juin 2025 et recevaient 91 % du capital-risque investi dans l’IA. Prenons une start-up africaine qui propose un excellent service. Elle s’appuie sur un modèle conçu ailleurs, héberge ses données ailleurs et paie des tarifs fixés ailleurs. Qu’un fournisseur augmente ses prix ou ferme un service, et toute l’activité vacille. Acheter une technologie étrangère n’a rien de honteux, aucun pays au monde ne fabrique tous ses outils. Le danger commence quand l’acheteur n’a ni d’autre option, ni les compétences pour changer de fournisseur, ni le poids pour négocier.

Plus grave encore, la faiblesse du financement scientifique. Selon l’Institut de statistique de l’Unesco, l’Afrique subsaharienne consacrait 0,38 % de son PIB à la recherche et développement en 2023, contre 1,92 % en moyenne mondiale. La région compte 88 chercheurs par million d’habitants. Le monde en compte 1 486. Ces chiffres couvrent toute la recherche, pas seulement l’IA. Mais c’est bien sur ce sol-là que l’ambition numérique devra pousser.

Chez nous, la recherche passe presque toujours après tout le reste. On ne bâtit pourtant pas une capacité scientifique avec deux ou trois concours pour jeunes talents et des formations accélérées de quelques semaines. Il faut des laboratoires équipés, des budgets sur lesquels on peut compter d’une année à l’autre, et des carrières assez solides pour qu’un chercheur n’ait pas à choisir entre sa vocation et son loyer. Un chercheur d’exception peut éclore dans un milieu hostile, on en connaît. Mais quand on brandit ces réussites pour faire oublier la faiblesse des institutions, elles deviennent un alibi bien commode : on applaudit celui qui a percé, et personne ne se demande combien d’autres l’auraient pu. Une population jeune n’est qu’une promesse tant qu’on ne l’a pas formée, équipée et mise au travail. La démographie n’a jamais financé un laboratoire.

Sans les moyens de produire nos propres savoirs, nous dépendrons d’outils qui connaissent mal nos sociétés. Le réseau Masakhane (« nous construisons ensemble » en isiZulu) travaille justement à produire les données sans lesquelles on ne peut ni entraîner ni évaluer correctement ces systèmes dans les langues africaines. Un assistant peut donner une recommandation impeccable sur le papier en supposant l’existence d’un guichet ou d’une démarche auxquels son utilisateur n’a pas accès. L’aisance de la formulation donne l’illusion de la compétence. Le terrain, lui, ne s’y trompe pas. Faute de documenter nos langues et de tester ces outils sur des situations africaines, le continent devra sans cesse se traduire et se simplifier pour rentrer dans les cases de systèmes pensés ailleurs.

Reste la difficulté politique. L’Union africaine a adopté en juillet 2024 une stratégie continentale sur l’intelligence artificielle. Une stratégie se juge pourtant à ce qu’elle permet de faire. Combien de chercheurs africains ont un accès régulier à de la puissance de calcul ? Combien de solutions locales dépassent le stade du projet pilote ? Combien d’administrations sont capables d’évaluer ce qu’un fournisseur leur vend ? Ces questions mesurent une politique de l’IA bien mieux que le nombre de conférences organisées en son nom. Avec des moyens limités, lancer dans chaque pays des projets presque identiques revient souvent plus cher que de partager la puissance de calcul et les programmes de recherche. Ce serait donner enfin un contenu à cette coopération continentale dont on parle tant.

Sur le plan économique, le danger ne se résume pas aux emplois détruits. Si l’IA permet à des entreprises déjà puissantes de gagner rapidement en productivité, nos nouveaux venus affronteront une concurrence redoublée avant d’avoir consolidé leurs forces. Une économie peut reculer sans vague de licenciements. Il lui suffit de voir ses concurrents avancer plus vite et imposer leurs normes. En 2025, l’ONU Commerce et développement (Cnuced) relevait d’ailleurs que 118 pays, du Sud pour la plupart, n’avaient pas voix au chapitre dans les grandes discussions sur la gouvernance de l’IA.

Il serait pourtant malhonnête de faire de ces obstacles la preuve d’une impossibilité. Le sud-africain Lelapa AI a mis au point InkubaLM, un petit modèle de langage consacré à plusieurs langues du continent, et en a rendu publics les travaux. La Banque mondiale le reconnaît dans son Rapport sur le développement dans le monde 2026 : les pays en développement peuvent profiter de modèles spécialisés et bon marché sans construire eux-mêmes les systèmes géants. L’Afrique n’a donc pas à reproduire toute l’industrie mondiale pour réussir. Elle doit choisir ses dépendances plutôt que les subir, maîtriser quelques compétences stratégiques, garder pour elle une part suffisante de la valeur créée. Et surtout veiller à ce que les bénéfices arrivent jusqu’aux salles de classe, aux champs et aux guichets des services publics.

Mamadou Bamba Tall, essayiste et chercheur indépendant (éthique de l’intelligence artificielle, éducation et souveraineté numérique en Afrique).
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DANS L’ACTU

REVOIR RENÉ VAUTIER POUR LUTTER CONTRE L’EXTRÊME DROITE

Le 2 octobre, une centaine de cinémas en France ont rebaptisé leur établissement pour quelques heures du nom du célèbre réalisateur décolonial René Vautier (1928-2015). Cette mobilisation, un peu partout dans le pays, fait suite à la décision de Steve Fortel, maire d’extrême droite élu en mars à Elne, dans les Pyrénées-Orientales (un nostalgique de Pétain, selon un article de Blast), d’effacer le nom du réalisateur du cinéma de la ville – et de le rebaptiser « La Bobine illibérienne ».

René Vautier est consacré en 1972, à Cannes, pour son film Avoir 20 ans dans les Aurès, qui narre la défaite d’un commando français dans le massif des Aurès en Algérie, en pleine guerre de décolonisation.

Décoré de la croix de guerre pour ses actes de résistance en Bretagne durant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il n’avait que 16 ans, le réalisateur était devenu un farouche anticolonialiste après une expérience en Côte d’Ivoire à la fin des années 1940. À cette époque, la Ligue française de l’enseignement lui propose d’aller filmer la mission éducatrice de la France…

Mais ce qu’il voit sur place le révolte. Il décide alors de dénoncer les crimes coloniaux de la France dans le pamphlet Afrique 50. Ce film sera interdit jusqu’en 1990.

« Les réalisateurs français ont tourné entre 1900 et 1980 un grand nombre de films sur la vocation colonisatrice de la France, sur la pseudo mission civilisatrice des français », rappelait-il à la télévision algérienne (les images sont disponibles notamment dans un article de Ciné mutins sur Afrique 50.

René Vautier avait également réalisé un film sur la révolution burkinabè (l’œuvre n’a pas été retrouvée à ce jour). Il avait rencontré à cette occasion Thomas Sankara, en juillet 1984, à la veille du premier anniversaire de la révolution. Quelques jours plus tard, le leader burkinabè rebaptisera la Haute-Volta « Burkina Faso ». Cet entretien, tombé dans les oubliettes pendant quatre décennies, avait été retrouvé par sa fille Moïra, et diffusé pour la première fois par Afrique XXI, en deux épisodes : « Nos femmes ont peur de leur liberté, et nous aussi » et « Nous ne pouvons pas empêcher qu’un homme ait peur de son ombre ».

Afin de continuer à protester contre la décision du maire d’Elne, de nombreux cinémas, un peu partout en France, diffusent les films de René Vautier. L’agenda est à retrouver sur le site de Ciné mutin. Une pétition a également été lancée en ligne contre la débaptisation du cinéma d’Elne, « Non à la débaptisation du Cinéma Vautier à Elne »].
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE

À Madagascar, quinze ans de conflit foncier dans l’Ihorombe
Enquête Cette région du sud de Madagascar est le théâtre d’affrontements opposant des communautés rurales à l’entreprise italienne Tozzi Green. Au cœur du différend : l’accès à la terre et, plus particulièrement, aux espaces utilisés pour l’agriculture et l’élevage
Par Fanny Pigeaud

Mali. L’influence prospère d’abord sur les humiliations
Analyse Les récits d’influence diffusés au Mali ne doivent pas leur efficacité aux seuls réseaux sociaux, aux algorithmes ou aux puissances étrangères. Ils s’appuient aussi sur une succession de défaites et de frustrations collectives.
Par Bokar Sangaré et Aliou Diallo

« Mme Pauline » et fils, génocidaires unis pour la vie au Sénégal
Bonnes feuilles L’historienne Juliette Bour a étudié le parcours de quinze rwandaises condamnées pour avoir participé au génocide des Tutsis du Rwanda et qui occupaient des postes à responsabilité. Ses recherches ont fait l’objet d’un livre, Comme des hommes ?, aux éditions CNRS, dont Afrique XXI publie un extrait avec l’accord de l’autrice et de la maison d’édition.
Par Michael Pauron et Juliette Bour

IN ENGLISH

Mali : influence thrives first on humiliation
Analysis Influence narratives in Mali owe their effectiveness not only to social media, algorithms or foreign powers. They also feed on a succession of defeats and collective frustrations.
By Bokar Sangaré and Aliou Diallo

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