
À entendre Victor Yetina décrire la forêt d’Ebo – son parfum, ses arbres majestueux, ses sources d’eau, ses fruits, ses animaux rares et son microclimat –, on comprend l’attachement particulier qu’il porte à ce territoire, où plusieurs générations de sa famille ont vécu.
Situé au Cameroun, à moins d’une centaine de kilomètres de Douala à vol d’oiseau, cet ensemble forestier s’étend sur plus de 140 000 hectares, à cheval sur les départements du Nkam et de la Sanaga-Maritime, dans la région du Littoral, et du Mbam-et-Inoubou, dans la région du Centre.
Il figure parmi les derniers grands massifs relativement préservés d’Afrique centrale et abrite une biodiversité exceptionnelle. Il sert de refuge à plusieurs espèces menacées, parmi lesquelles certains des primates les plus rares au monde. Le quotidien d’État Cameroon Tribune le décrit comme un « trésor de dame Nature ». Malgré cela, les autorités camerounaises y ont autorisé l’exploitation forestière sur une superficie de 130 000 hectares.
« Certains arbres sont tellement énormes que, même à trois, on ne parvient pas à en faire le tour. Qu’un exploitant puisse les abattre avec sa tronçonneuse dépasse l’entendement, réagit Victor Yetina. Nous sommes là pour dire non. »
Chef traditionnel banen, un peuple établi dans les régions du Littoral et du Centre, il est depuis plusieurs années l’une des principales voix opposées à ce projet. Ses ancêtres ont habité dans la forêt d’Ebo, mais lui-même n’y a jamais vécu : comme de nombreux Banen, sa famille en a été chassée en 1963.
Un territoire visé lors de la guerre contre l’UPC
À l’époque, les territoires banen du Nkam étaient considérés comme des bastions de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Créé en 1948, ce mouvement nationaliste est entré, à la fin des années 1950, dans la lutte armée contre le pouvoir colonial. Il a poursuivi son combat après l’indépendance, en 1960, contre le régime d’Ahmadou Ahidjo.
C’est dans ce contexte que, le 31 juillet 1963, les autorités ont déclaré « zones interdites » plusieurs cantons du département du Nkam, dont celui de Lognanga, d’où est originaire Victor Yetina. La mesure visait à couper les liens entre les combattants de l’UPC et les villages soupçonnés de les soutenir, en obligeant leurs habitants à rejoindre des zones dites de regroupement.
Le décret d’interdiction, qui n’a jamais été abrogé depuis, empêchait les populations concernées de regagner leurs terres. Au fil des décennies, la forêt a progressivement recouvert les villages et les pistes.
Ce n’est qu’à la fin des années 1980 que quelques ressortissants banen commencent à revenir, profitant d’une piste ouverte par un exploitant forestier clandestin. Faute d’accompagnement, ces retours restent toutefois limités. Aujourd’hui, un seul des douze villages que comptait autrefois le canton de Lognanga est de nouveau habité, par une cinquantaine de personnes. Dix autres ne sont accessibles qu’à pied, dont Ndikbassogog, le village de Victor Yetina.
Éloignés de leur terre d’origine, de nombreux Banen continuent toutefois de s’y rendre et de suivre ce qui s’y passe, dans l’espoir de pouvoir un jour revenir y vivre.
Du parc national aux concessions forestières
Au milieu des années 2000, ils ont un premier choc en apprenant que le WWF et le ministère des Forêts et de la Faune (Minfof) envisagent de transformer la forêt en parc national, après des découvertes scientifiques majeures : la présence de gorilles de plaine de l’Ouest, une espèce en danger critique d’extinction, et celle du cercopithèque d’Ebo, un primate endémique parmi les plus rares d’Afrique. Avec d’autres populations locales, ils s’opposent donc à ce projet, craignant qu’il ne renforce leur exclusion du territoire. Ils obtiennent gain de cause : le WWF et le Minfof abandonnent leur idée.
Mais, début 2020, nouvelle alerte. Par deux décrets, le gouvernement décide de retirer la forêt d’Ebo du domaine forestier national pour la placer dans le domaine privé de l’État, ouvrant ainsi la voie à son exploitation forestière. Deux unités forestières d’aménagement (UFA), c’est-à-dire des concessions destinées à l’exploitation industrielle du bois, sont créées. Elles couvrent au total 133 392 hectares.
Pour les Banen, ces décisions signifient qu’ils perdent définitivement leurs terres et que la forêt d’Ebo va être détruite. Une partie d’entre eux se mobilise immédiatement, avec Victor Yetina en tête. « Je défends ce qui m’appartient », dit-il aujourd’hui, précisant : « J’ai lancé ce mouvement de protestation parce qu’aucune règle n’avait été respectée. »
Avec d’autres, il dénonce plusieurs irrégularités : le Minfof n’aurait pas publié dans les délais requis les avis officiels destinés à informer les populations et n’aurait pas respecté les formes prévues pour consulter ces dernières. Les chefs traditionnels ont, par exemple, été convoqués à une réunion de consultation la veille de sa tenue, sans en connaître l’objet.
Des populations gardiennes de leur forêt
« Non seulement les populations n’ont pas été clairement informées des raisons pour lesquelles elles étaient convoquées, explique Samuel Nguiffo, qui dirige le Centre pour l’environnement et le développement (CED), une organisation basée à Yaoundé, mais, de plus, leur participation a aussi été fortement limitée par le contexte sanitaire. Nous étions alors en pleine crise du Covid-19, et le gouvernement recommandait d’éviter les rassemblements et de réduire les déplacements non essentiels. Beaucoup de personnes ont donc hésité, voire renoncé, à se déplacer. »
Soutenus par des organisations de la société civile camerounaises et internationales, ainsi que par des biologistes du monde entier, Victor Yetina et ses camarades multiplient les démarches : pétitions, campagnes de sensibilisation dans les médias...
Dans une lettre ouverte adressée au président Paul Biya, ils rappellent que « les habitants de plus de quarante communautés vivent dans et autour de la forêt d’Ebo, sans la mettre en danger, depuis plusieurs siècles ». Ils mettent en avant les usages anciens du territoire – chasse, pêche, cueillette de plantes alimentaires et médicinales, agriculture de subsistance –, mais aussi son importance spirituelle, liée aux rituels traditionnels et à la présence de nombreuses sépultures.
La mobilisation finit par porter ses fruits. En août 2020, le Premier ministre Joseph Dion Ngute annule l’attribution de l’UFA 07-006, d’une superficie de 68 385 hectares, et suspend celle de l’UFA 07-005, qui couvre 65 007 hectares. « Cette décision doit constituer un premier pas vers la reconnaissance des droits des Banen et la protection durable de la forêt », déclarent alors Victor Yetina et Ekwoge Abwe, directeur d’un programme de recherche consacré à la forêt d’Ebo et mené par le zoo de San Diego, aux États-Unis.
Deux ans plus tard, sans consultation préalable des populations riveraines, une route est toutefois ouverte à travers la forêt d’Ebo dans le cadre d’un projet placé sous l’autorité du ministère des Travaux publics. Des représentants des communautés locales, des chercheurs et des organisations environnementales montent une nouvelle fois au créneau. Ils dénoncent une initiative qui, selon eux, répond moins à un besoin de désenclavement des populations qu’à la volonté de préparer le terrain à une future exploitation forestière.
Pas de « revirement suspect » ?
Leurs craintes semblent se confirmer l’année suivante. En avril 2023, Victor Yetina et son groupe découvrent que le Premier ministre a signé, dans une relative discrétion, deux nouveaux décrets consacrant à nouveau la création des deux UFA dans la forêt d’Ebo.
Interrogé par Afrique XXI sur ce changement de position, le ministre des Forêts et de la Faune, Jules Doret Ndongo, récuse l’idée de « revirement suspect », selon sa propre formulation. Il défend au contraire une continuité dans les décisions prises depuis 2020. À propos de l’annulation et de la suspension des textes de 2020, il explique qu’il s’agissait « d’un acte d’apaisement, pris souverainement par le Premier ministre pour permettre la poursuite du dialogue avec les communautés », dont les positions variaient alors « en fonction des groupes d’influence, à l’époque très nombreux sur le terrain ».
Pour justifier la création des unités forestières d’Ebo, le ministre évoque une mesure de « compensation ». Selon lui, quand une forêt perd son statut de zone d’exploitation, la règle veut qu’une autre forêt, de même type et de taille comparable, soit désignée à sa place dans la même zone naturelle. Il explique ainsi que deux forêts de la région de Campo, dans le Sud, avaient auparavant perdu ce statut : l’une pour « environ 70 000 hectares », et l’autre pour « environ 30 000 hectares », soit près de 100 000 hectares au total. C’est, affirme-t-il, pour remplacer ces surfaces que les deux nouvelles UFA ont été créées en 2023 à Ebo.
Toutefois, les chiffres avancés par le ministre présentent une incohérence. Les deux UFA d’Ebo couvrent au total 133 392 hectares, soit 33 392 hectares de plus que les quelque 100 000 hectares qu’il présente comme ayant été déclassés à Campo.
Pas d’appel d’offres et des sociétés sulfureuses
Au-delà de la question des superficies, les opposants contestent la régularité de la procédure ayant conduit à la création des deux UFA en 2023. « C’est encore plus grave qu’en 2020 : il n’y a même pas eu d’avis au public, alors que c’est une obligation légale », affirment-ils.
Le Minfof conteste ces accusations. « Aucune étape substantielle n’a été omise, aucun "passe-droit" n’a été relevé par quelque acte administratif ou juridictionnel que ce soit », affirme Jules Doret Ndongo. Il assure plus largement que « les populations riveraines ont été consultées à chaque étape prescrite par la loi ».
La procédure d’attribution des deux concessions soulève également des questions, notamment sur le choix de leurs bénéficiaires. Non seulement elles ont été attribuées sans appel d’offres, dénoncent Victor Yetina et ses camarades ainsi que leurs soutiens, mais elles ont été confiées à deux entreprises à la réputation sulfureuse, la Société camerounaise d’industrie et d’exploitation du bois (SCIEB) et à Sextransbois. Selon une enquête de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime1 (GI-TOC), elles sont liées au réseau d’Aboubakar Al Fatih, homme d’affaires et membre du parti présidentiel déjà cité dans plusieurs dossiers controversés liés à l’exploitation forestière et à l’agro-industrie.
La GI-TOC relève notamment que Sextransbois a déjà été sanctionnée pour « exploitation forestière illégale », et rappelle qu’elle est classée au dernier rang sur 131 exploitants forestiers camerounais en matière de transparence par le World Resources Institute. L’organisation évoque également des liens entre des entreprises associées à Aboubakar Al Fatih et certaines personnalités de l’appareil d’État, dont le ministre de l’Économie, Alamine Ousmane Mey, présenté comme un proche de Franck Biya, le fils aîné du président.
Une gestion destructrice
Malgré les contestations sur la procédure, un certificat annuel de coupe – l’autorisation permettant l’abattage des arbres sur une partie de la concession – a déjà été délivré pour l’UFA 07-006.
Pour Samuel Nguiffo, ces éléments s’inscrivent dans une tendance plus large. « Nous assistons à la reproduction, dans les derniers grands espaces forestiers encore préservés, d’un modèle de gestion qui a déjà conduit à la destruction d’autres massifs », estime-t-il. Selon lui, le fait de confier des forêts riches en biodiversité à des opérateurs politiquement bien connectés et réputés pour des pratiques non durables ou illégales constitue « une indication inquiétante » de ce qui pourrait suivre.
Dans ses réponses à Afrique XXI, Jules Doret Ndongo écarte les soupçons de favoritisme ou d’intervention politique dans l’attribution des concessions : « Aucune dérogation n’a été consentie », assure-t-il. Il souligne que l’existence d’une relation personnelle, familiale ou professionnelle ne constitue pas en elle-même une infraction et estime qu’il n’existe aucune preuve recevable de trafic d’influence ou de corruption.
Il s’en prend au passage aux organisations qui contestent le processus, leur reprochant d’aborder les questions forestières avec « légèreté » et de donner l’impression que l’État du Cameroun a mis « entre parenthèses l’application de ses propres lois ».
« Un modèle qui a échoué mille fois ailleurs »
Le ministre défend la création d’UFA à Ebo au nom de la protection de la forêt. Selon lui, la richesse écologique du massif justifie précisément l’intervention de l’État. Il estime que l’abandon du projet de parc national a laissé la zone, notamment en raison de sa proximité avec Douala, exposée à l’exploitation illégale et au braconnage. Instituer des UFA permettrait, selon lui, de mieux contrôler les activités menées dans le massif et de lutter contre ces pratiques.
Jules Doret Ndongo met également en avant des dispositifs censés préserver une partie du massif, dont des « enclaves de conservation » de la faune.
L’argument selon lequel l’exploitation permettrait de mieux protéger la forêt ne convainc pas les Banen mobilisés contre le projet. « Alors qu’on parle de changement climatique et de développement durable, on continue de promouvoir un modèle qui ne fonctionne pas dans une zone à la biodiversité très riche », dénonce l’un d’eux, qui souhaite rester anonyme.
Les communautés locales se sont appauvries dans les zones où des UFA ont été créées, tandis que la biodiversité s’est dégradée et que l’État n’a pas les moyens de contrôler efficacement les activités forestières, souligne-t-il. « Pourquoi accepterait-on chez nous un modèle qui a échoué mille fois ailleurs ? Si les pouvoirs publics veulent valoriser la forêt, on peut faire autrement, aller par exemple sur le marché du carbone. »
« Ce sont nos terres »
Pour ce ressortissant banen, l’enjeu reste d’abord foncier. « Le classement des terres d’Ebo dans le domaine privé de l’État est une expropriation déguisée. Ce sont nos terres », insiste-t-il, rappelant que des traces des anciens villages sont encore visibles : « Des artefacts, des marmites abandonnées depuis le début des années 1960, des tombes parfaitement visibles. »
Il s’insurge également contre une disposition des nouveaux décrets présentée comme une réponse aux revendications foncières des communautés. Les textes prévoient que « des enclaves seront créées à l’intérieur du domaine forestier autour des anciens villages » et qu’un « cahier des charges imposé au concessionnaire devra notamment faciliter le retour des populations dans leurs villages ».
« Ils veulent nous mettre dans des enclos sur nos propres terres, comme on l’a fait avec les Indiens d’Amérique ! », s’insurge Victor Yetina. « Et que se passera-t-il demain si l’État décide d’affecter ces terres à un autre usage, par exemple à des plantations de palmiers à huile, comme cela s’est déjà vu ailleurs ? »
La communauté banen reste toutefois divisée. Si une partie de ses membres rejette à la fois le classement de leurs terres dans le domaine privé de l’État et leur exploitation forestière, d’autres, parmi lesquels le député du Nkam, Samuel Dieudonné Moth, ainsi que certaines autorités locales, soutiennent au contraire le projet d’exploitation défendu par le gouvernement. Cette position alimente des interrogations sur les intérêts qui pourraient être à l’œuvre dans la conduite du dossier.
Aujourd’hui, bien qu’ils aient été reçus à plusieurs reprises à la présidence, les opposants au projet peinent de plus en plus à faire entendre leur voix dans l’espace public. « En 2020, nous pouvions nous exprimer. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Tout est fait pour nous réduire au silence. En 2023, nous avions organisé une conférence dans un grand hôtel de Douala. Deux jours avant, puis le jour même, la police est venue. Deux commissaires ont interrompu la réunion pour nous demander si nous avions une autorisation », raconte Victor Yetina.
Des promesses non tenues
Son espoir repose désormais sur plusieurs recours introduits devant la justice pour obtenir l’annulation des deux décrets. Mais au-delà de l’aspect judiciaire, lui et ses compagnons de lutte plaident pour l’ouverture d’un dialogue avec les autorités. « Il faut des assises pour nous réunir avec l’État et voir comment avancer », estime l’un d’eux.
Pour Victor Yetina, l’une des priorités est d’élaborer un plan local d’aménagement du territoire, dont la mise en œuvre serait confiée à une mission consacrée, afin de concilier développement économique, préservation de l’environnement et besoins des populations, avec pour priorité la réhabilitation des villages abandonnés.
Les communautés locales connaissent parfaitement ce territoire, et la richesse écologique actuelle doit beaucoup aux générations qui l’ont occupé et protégé, fait-il observer. « La faune que l’on trouve aujourd’hui dans cette région n’existerait probablement plus si nos parents n’avaient pas joué, pendant des décennies, un rôle de gardiens de cet environnement », affirme-t-il.
L’affaire d’Ebo dépasse largement le sort de cette seule forêt, estime pour sa part Samuel Nguiffo. Elle révèle, selon lui, un « profond décalage » entre les promesses de l’État camerounais en matière de gestion durable des forêts, de lutte contre le changement climatique, de protection de la biodiversité et de respect des droits des populations, et les décisions prises sur le terrain. Une contradiction d’autant plus problématique que, dans le même temps, le Cameroun sollicite auprès de ses bailleurs de fonds des financements au nom de ces mêmes objectifs.
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1« Uprooting Cameroon’s elite timber networks », Global Initiative Against Transnational Organized Crime, 22 mai 2026.
2« Uprooting Cameroon’s elite timber networks », Global Initiative Against Transnational Organized Crime, 22 mai 2026.