La dette cachée du Sénégal et les zones d’ombre du FMI

Enquête · Depuis la révélation, en février 2025, d’une dette publique largement sous‑estimée, le Sénégal se retrouve plongé dans une crise économique majeure. Alors que l’encours réel dépasse 100 % du PIB, des questions se posent sur le rôle du Fonds monétaire international : aurait-il ignoré des alertes ?

Fonds monétaire international, à Washington.
© Simone D. McCourtie / World Bank

Que savait le Fonds monétaire international (FMI) ? Et jusqu’où va sa responsabilité dans le scandale de la « dette cachée » du Sénégal ? Depuis la publication, en février 2025, d’un audit révélant l’état catastrophique des comptes publics du pays, le doute s’est installé. Plusieurs économistes, et notamment des anciens cadres des institutions de Bretton Woods, en sont convaincus : le FMI en savait davantage qu’il ne le reconnaît officiellement. En décembre 2025, à Dakar, lors d’une conférence organisée par International Development Economics Associates (IDEAs), la ministre sénégalaise de la Justice, Yassine Fall, elle-même économiste, a suggéré que les torts ne se limitaient pas au seul cadre national.

Pour bien comprendre, remontons en arrière. Au début de son mandat, en avril 2024, le président Bassirou Diomaye Faye demande à la Cour des comptes de lancer un audit approfondi des finances publiques couvrant la période allant de 2019 à mars 2024. Les conclusions font l’effet d’une déflagration : au 31 décembre 2023, l’encours réel de la dette publique atteignait près de 99,7 % du PIB (18 559 milliards de francs CFA, soit 28 milliards d’euros), contre 74 % officiellement annoncés sous la présidence de Macky Sall. L’écart est vertigineux.

La Cour des comptes a identifié des déficits budgétaires bien supérieurs aux chiffres publiés, une comptabilisation incomplète des engagements – des emprunts contractés – par l’État, des pratiques de trésorerie irrégulières et une dette bancaire hors budget… Les auditeurs parlent explicitement de « dette cachée ».

Dans les semaines suivantes, le FMI, lié au Sénégal par un programme d’assistance financière, confirme l’existence d’engagements non déclarés pour environ 7 milliards de dollars (6 milliards d’euros) entre 2019 et 2024. Des audits indépendants ultérieurs, dont celui du cabinet Forvis Mazars, avancent des montants encore plus élevés – plus de 11 milliards de dollars – portant la dette à 132 % du PIB fin 2024. Pour un pays longtemps présenté comme un modèle de stabilité macroéconomique, le choc est brutal. Le Sénégal figure désormais parmi les États les plus endettés du continent africain.

Du « jamais vu » sur le continent

La responsabilité première de ce scandale incombe à l’État sénégalais, puisque la gestion de la dette et la transmission des données budgétaires relèvent de sa compétence. La décision de cacher des chiffres a donc été avant tout politique et administrative. Mais le problème ne se limite pas au Sénégal. D’autres acteurs ont joué un rôle important. Parmi eux, le FMI : pendant la période incriminée, il a approuvé, en juin 2023, un prêt majeur de 1,8 milliard de dollars, ce qui n’aurait pas été possible s’il avait pris en compte les chiffres réels. Au total, les emprunts contractés par le gouvernement à partir de 2019 dans le cadre de plusieurs programmes du FMI dépassaient de plus de 40 % du PIB les niveaux officiellement annoncés par le Fonds.

En mars 2025, le chef de mission du FMI pour le Sénégal, Edward Gemayel, a lui-même évoqué une « responsabilité partagée ». Avant tout de même de nuancer : « Nous ne sommes pas des auditeurs », a-t-il dit, assurant que l’institution ne pouvait « absolument pas soupçonner cette sous-déclaration. » Quelques mois plus tard, en novembre 2025, il déclarera : « On n’a jamais vu une dette cachée de cette importance en Afrique. »

Quand l’affaire a été rendue publique, l’institution financière a suspendu son programme de prêts avec Dakar et engagé une procédure formelle de « fausse déclaration ». Mais elle n’a pas demandé le remboursement immédiat des montants déjà décaissés, contrairement à ce qu’elle avait fait ailleurs, notamment en Mauritanie dans les années 2000. En octobre 2025, sa directrice générale, Kristalina Georgieva, a salué les « progrès importants » réalisés par les autorités sénégalaises et les a félicitées pour « leur engagement admirable en faveur de la transparence » ainsi que pour leur collaboration étroite.

Des signes de dérapage visibles

Le FMI était pourtant l’Institution la mieux placée pour repérer un tel dérapage. A-t-il fait preuve d’un manque d’attention ? Des doutes existaient en tout cas déjà quant à la qualité du suivi exercé par ses équipes. En novembre 2024, les économistes Peter Doyle, ancien cadre senior du Fonds, et Ndongo Samba Sylla1 avaient relevé des erreurs « très préoccupantes » dans les projections d’inflation concernant le Sénégal, qu’ils jugeaient dépourvues de base logique. Ils redoutaient que ces approximations ne soient « que la partie émergée de l’iceberg »2.

Dans ce contexte, l’hypothèse avancée par Martin Kessler, directeur exécutif de Finance for Development Lab, à savoir celle d’une confiance excessive accordée aux chiffres transmis par l’administration sénégalaise et d’un suivi insuffisant des engagements, apparaît comme une explication possible. Mais elle peine à convaincre. Car, comme l’économiste l’a expliqué en décembre 2025, des incohérences étaient détectables3. Fin 2023, les montants signés entre 2018 et 2023 représentaient 84 % du PIB, tandis que les sommes effectivement décaissées ne s’élevaient qu’à 51 %. Un écart aussi inhabituel aurait dû être considéré comme un indicateur préoccupant et justifier un examen plus approfondi de la situation.

Le FMI avait d’ailleurs lui-même relevé, en 2019, des failles dans la transparence budgétaire du Sénégal, notamment un « manque de publication de certains documents existants au sein des administrations », comme les rapports sur les dépenses fiscales ou la liste des prêts rétrocédés et des encours garantis par l’État. « Il aurait donc dû se montrer plus vigilant », observe Ndongo Samba Sylla. Cette prudence s’imposait d’autant plus que l’institution avait déjà été prise en défaut au Mozambique, souligne-t-il en référence au scandale révélé en 2016 de « dettes cachées », contractées dans la foulée de la découverte de vastes réserves gazières offshore. Le cas mozambicain montrait que l’anticipation de futures recettes liées aux hydrocarbures pouvait créer un contexte propice à une accumulation rapide et opaque de dettes. Or le Sénégal se trouvait dans une situation comparable  : lui aussi avait découvert d’importantes ressources en hydrocarbures – du gaz en 2014, puis du pétrole entre 2014 et 2016.

« Des personnes savaient et n’ont pas agi »

Des « indices » qu’il y avait un problème « étaient visibles », juge John McIntire, ancien haut responsable de la Banque mondiale, citant des projets de construction et des flux financiers dans le système bancaire local et à la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). L’idée que le Fonds et la Banque mondiale n’auraient rien vu lui paraît «  ni crédible ni pertinente  ».

«  Il est très atypique qu’un gouvernement augmente sa dette de 20, 30 ou 40 % du PIB sans que les experts fiscaux du Fonds, normalement très compétents, ne s’en aperçoivent », abonde un ancien cadre du FMI ayant requis l’anonymat. Un de ses ex-collègues renchérit : « Les équipes effectuent des revues approfondies tous les six mois. On ne peut pas dissimuler des montants aussi importants que ceux du Sénégal. C’est impossible.  » Peter Doyle et Ndongo Samba Sylla résument  : pour que plus de 20 % du PIB échappent au Fonds, il aurait fallu qu’il perde la trace de ces sommes «  mission après mission, pendant cinq ans  », dans la balance des paiements, l’enquête monétaire, les comptes nationaux et les comptes publics4. Un scénario difficilement vraisemblable.

Si l’hypothèse de l’incompétence paraît peu crédible, quelle autre explication envisager ? Selon une source bien informée, il ne s’agirait pas d’une simple défaillance technique. Certains membres de l’équipe du FMI en charge du Sénégal auraient identifié des anomalies et informé leur hiérarchie. Mais au moins un responsable supérieur aurait délibérément ignoré ces alertes. Il ne serait donc pas question d’une erreur « par omission », mais d’une erreur « par commission » : « Des personnes savaient et n’ont pas agi », insiste la source, s’appuyant sur des témoignages internes.

Les « liens étroits » entre le FMI, le Trésor français et Macky Sall

Plusieurs interlocuteurs avancent l’hypothèse d’arbitrages politiques. Une piste qui n’a rien de fantaisiste, comme le relève Martin Kessler : « Il y a beaucoup de littérature économique qui montre comment les considérations politiques peuvent orienter les choix du FMI dans certaines directions – en particulier en réduisant ses exigences de soutenabilité de la dette. »

Peter Doyle et Ndongo Samba Sylla évoquent la possibilité d’une «  décision délibérée de ne pas examiner les chiffres de trop près, de peur que certaines transactions n’apparaissent dans le domaine public, ce qui aurait pu nuire à l’avenir politique du meilleur ami de la France au Sénégal, M. Macky Sall  ». Plusieurs ex-cadres du FMI vont dans le même sens. «  Macky Sall était le bon élève des Américains, des Français… Il attribuait des marchés importants à des entreprises occidentales, en particulier françaises, financés par les dettes de l’État. C’était leur chouchou, et on le préparait à devenir secrétaire général de l’ONU », dit l’un d’eux. L’ancien président sénégalais est actuellement candidat déclaré pour ce poste.

Un autre confirme l’existence de «  liens étroits entre le FMI, le Trésor français et Macky Sall  ». Pour la France, deuxième bailleur de fonds bilatéral du Sénégal derrière la Chine, le président sénégalais représentait – aux côtés d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire – un pilier pour la défense de ses intérêts en Afrique de l’Ouest. John McIntire, de son côté, insiste sur l’importance pour les pays occidentaux de maintenir «  l’image de stabilité du Sénégal  ».

Contactée, l’institution rejette toute considération politique. « Le FMI, rappelle-t-elle, est une organisation multilatérale régie par ses 191 pays membres. Toutes les décisions du Conseil d’administration, y compris celles relatives au Sénégal, sont prises collectivement, sur la base des analyses des services du Fonds, des informations soumises par les autorités et des cadres établis. »

Le choix de l’austérité

À ce stade, aucune preuve ne permet d’établir que le FMI a sciemment dissimulé des informations. Mais il a, de fait, contribué à aggraver la situation. En poursuivant ses décaissements dans le cadre de son programme avec le Sénégal, alors que la mise au jour des irrégularités aurait dû conduire à les suspendre, l’institution a participé à l’augmentation du stock de dette. À cela s’ajoute le coût des « surcharges » appliquées par le Fonds : lorsqu’un pays emprunte au-delà de sa quote-part, comme l’a fait le Sénégal, il doit payer des frais supplémentaires.

Le rôle du FMI est d’autant plus central que son soutien conditionne celui d’autres bailleurs de fonds, tels que la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement, qui suivent et accordent à leur tour des prêts. Le Fonds a donc contribué à la fois directement et indirectement à alourdir le fardeau financer du pays.

Aujourd’hui, l’ampleur de la dette est telle qu’elle a fait voler en éclats les promesses de Bassirou Diomaye Faye et de son Premier ministre, Ousmane Sonko. Au lieu de lancer un programme de relance, de lutte contre la pauvreté et de restauration de la souveraineté, ils se voient contraints d’appliquer un plan d’austérité. Ils ont choisi de rembourser intégralement cette dette – pourtant jugée insoutenable par de nombreux économistes – sans remettre en question le rôle des institutions de Bretton Woods. Plusieurs observateurs s’interrogent sur le caractère possiblement délibéré de l’impasse dans lequel ils se trouvent, rappelant que le projet défendu par Bassirou Diomaye Faye lorsqu’il était candidat visait notamment à réduire l’influence de la France sur la politique économique et monétaire du Sénégal.

Or le contexte social est déjà précaire : près de 37,5 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, avec des taux particulièrement élevés en milieu rural (plus de 50 %) et une insécurité alimentaire affectant une large part des plus vulnérables. Toute réduction des dépenses sociales ou toute hausse des impôts risque d’accroître encore ces difficultés.

Plusieurs autres « dettes cachées » ?

Face aux critiques selon lesquelles les Sénégalais paieraient pour les erreurs du FMI, le Fonds se défend : il « comprend parfaitement la difficulté de cette période » pour la population et affirme mener « une revue interne pour comprendre comment ces écarts ont pu passer inaperçus et renforcer les garde‑fous contre des manquements similaires ». Il dit travailler parallèlement « sur la demande d’un nouveau programme appuyé par le FMI visant à répondre aux défis budgétaires et aux vulnérabilités de la dette, et à promouvoir une croissance inclusive au bénéfice de la population sénégalaise ». Aucun responsable n’a pour l’instant fait l’objet de sanction.

De son côté, la Banque mondiale, qui a elle aussi accordé des prêts au Sénégal, assure qu’à la suite « des révélations de l’audit » elle a « renforcé son soutien à la transparence et à la bonne gouvernance », tout en poursuivant son analyse « sur la base des informations disponibles ».

Pour plusieurs experts, les conséquences de cette affaire dépassent le Sénégal : alors qu’un mouvement souverainiste a pris ces dernières années de l’ampleur sur le continent, elle fragilise l’idée que les Africains peuvent décider librement de leur avenir économique sans subir les contraintes imposées par les institutions financières internationales. Certains redoutent d’ailleurs que d’autres pays soient confrontés à des situations similaires de « dettes cachées ».

Une question reste en suspens : quelle information détenait le Trésor français, étroitement lié au FMI et à l’ancien président Macky Sall, et qui, via le système du franc CFA, suit de près les finances sénégalaises ? Interrogée, l’institution – qui réclame désormais à Dakar le règlement de plusieurs impayés, dont une somme d’environ 30 millions d’euros due à l’Agence française de développement (AFD) – a accusé réception de nos questions, mais n’y a pas répondu. La BCEAO, normalement très au fait des comptes de ses pays membres, dont le Sénégal, est elle aussi restée silencieuse.

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1L’autrice de cet article a coécrit deux livres avec Ndongo Samba Sylla publiés par les éditions La Découverte (L’Arme invisible de la Françafrique, une histoire du franc CFA, 2018, et De la démocratie en Françafrique, une histoire de l’impérialisme électoral, 2024).

2Ndongo Samba Sylla, Peter Doyle, «  Les projections impossibles du FMI concernant l’inflation au Sénégal  », Financial Afrik, 03/11/2024.

3Martin Kessler, «  What we learn from the new International Debt Statistics on the hidden debt of Senegal  », Finance for Development Lab, 08/12/25.

4Ndongo Samba Sylla, Peter Doyle, «  Le FMI doit d’abord faire le ménage en son sein  », Financial Afrik, 25/03/2025.

5L’autrice de cet article a coécrit deux livres avec Ndongo Samba Sylla publiés par les éditions La Découverte (L’Arme invisible de la Françafrique, une histoire du franc CFA, 2018, et De la démocratie en Françafrique, une histoire de l’impérialisme électoral, 2024).

6Ndongo Samba Sylla, Peter Doyle, «  Les projections impossibles du FMI concernant l’inflation au Sénégal  », Financial Afrik, 03/11/2024.

7Martin Kessler, «  What we learn from the new International Debt Statistics on the hidden debt of Senegal  », Finance for Development Lab, 08/12/25.

8Ndongo Samba Sylla, Peter Doyle, «  Le FMI doit d’abord faire le ménage en son sein  », Financial Afrik, 25/03/2025.