Dette sénégalaise. Le choix périlleux du gouvernement

Confronté à une crise inédite de la dette, le Sénégal multiplie les coupes budgétaires et les taxes pour faire face à ses obligations, sans recourir à la restructuration proposée par le Fonds monétaire international (FMI). Tour d’horizon des enjeux et des impacts de cette politique d’austérité que le gouvernement peine à assumer.

L'image montre une réunion dans une salle élégante. Au centre, un homme assis porte un costume et semble être à la tête de la discussion. Autour de lui, plusieurs personnes assisent dans des fauteuils confortables. À l'arrière-plan, on peut voir les drapeaux du Cameroun et du Sénégal. La pièce est lumineuse, avec des rideaux drapés et un décor raffiné, donnant une atmosphère formelle et professionnelle à cette rencontre. Les participants semblent engagés dans une conversation sérieuse.
Bassirou Diomaye Faye, le président sénégalais recevant en audience une délégation du FMI conduite par le directeur du département Afrique de l’organisation, le 3 novembre 2025.
© Présidence de la République du Sénégal

Le Sénégal peut-il faire face à sa dette, surtout celle qui arrive à échéance en 2028 ? La question est sur toutes les lèvres. Lors de son passage à l’Assemblée nationale, le 29 novembre 2025, le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, a apporté quelques éclairages sur cette question centrale. Pour lui, le pays a besoin d’environ 6 000 milliards de francs CFA par an (environ 9 milliards d’euros) pour faire face à ses obligations de refinancement. Ce montant est colossal, et les capacités limitées.

La sortie du ministre sénégalais a aussi fait apparaître la divergence de vue entre les autorités nationales et le Fonds monétaire international (FMI) concernant la viabilité de la dette sénégalaise. Pour l’institution de Bretton Woods, le Sénégal n’a pas les moyens de faire face à ce fardeau. Mais le ministre sénégalais des Finances pense le contraire. Cheikh Diba a ainsi donné l’exemple de l’année écoulée (2025), où le pays a réussi à mobiliser 5 700 milliards de francs CFA. « Nous l’avons fait sereinement, et malgré le contexte difficile, défavorable, sans l’accompagnement des partenaires classiques », a-t-il affirmé.

Désaccord sur la viabilité de la dette

Le problème du Sénégal, sur le plan de la viabilité de la dette, c’est l’équation du refinancement, pas un problème de solvabilité, disent les officiels. « Entre 2026 et 2028, le pays devra payer 14 870 milliards de francs CFA au titre du service de la dette totale », constatait Ndongo Samba Sylla, responsable de la recherche et des politiques pour la région Afrique d’International Development Economics Associates (IDEAs), à l’occasion de la première édition de la conférence internationale de cette organisation sur l’intégration régionale, qui s’est tenue à Dakar du 25 au 28 novembre 2025.

Au FMI, qui propose une restructuration de la dette et donc l’adoption par le Sénégal d’un programme d’ajustement1, le gouvernement a opposé un niet catégorique. « La restructuration n’est pas envisageable », a répété le ministre le 29 novembre. « De grâce, ne nous parlez plus de restructuration. Si le Sénégal était dans une situation où la restructuration était nécessaire, je serais le premier à l’assumer pleinement. Mais nous ne sommes pas dans cette situation. Je veux être clair, net et précis », a martelé le titulaire du portefeuille des Finances devant le Parlement.

Retourner au marché, emprunter pour payer la dette dans les conditions actuelles, c’est l’option retenue par le gouvernement. Le problème, c’est qu’il risque de s’endetter à des taux plus élevés, compte tenu des contraintes du marché et de la dégradation de ses notes. Et ce risque fait douter de la pertinence du choix gouvernemental.

Des investissements vitaux sacrifiés

Dakar décide en effet de payer à tout prix une dette qu’il a pourtant jugé illégale et/ou illégitime, chiffrée à 132 % du PIB fin décembre 2024 (ce taux inclut la dette du secteur parapublic). Cette manne, selon Dr Sylla, aurait pu être investie dans les besoins vitaux des populations plutôt que consacrée au remboursement d’une dette illégitime. « Les paramètres sont plus politiques qu’économiques. Si l’on pense qu’à 132 % le Sénégal peut toujours continuer de payer sa dette, c’est un choix politique qu’il faut assumer », dit l’économiste.

Cette volonté de payer la dette à tout prix a un coût énorme pour la population et pour les entreprises. En un an, le gouvernement a fait des efforts colossaux pour faire passer le déficit de 13,4 % (2024) à 7,8 % (2025). Pour 2026, l’objectif est de le ramener à 5,37 %, et à 3 % dès 2027, afin de revenir à la norme communautaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Une véritable cure d’amaigrissement qui a commencé l’année dernière.

Dans la loi de finances initiale pour l’année 2026, des coupes de l’ordre de 280,5 milliards de francs CFA ont été effectuées sur le budget de fonctionnement de l’État. Ces coupes sont réparties entre les achats de biens et services à hauteur de 31 milliards de francs CFA, et les transferts courants pour 249,5 milliards. Quelques mois auparavant, dans la loi de finances rectificative 2025 adoptée en juin, des coupes de 44 milliards ont été effectuées sur les achats de biens et services et transferts courants, par rapport à la loi de finances initiale. Pour les dépenses en capital sur ressources internes, elles étaient passées à 586,9 milliards, contre 880 milliards dans la loi de finances initiale, soit une baisse significative de 293,1 milliards de francs CFA.

Des effets sur le secteur privé et la population

Cette austérité – un terme que le gouvernement refuse d’employer – a fini par plonger plusieurs secteurs de l’économie dans la morosité. Parmi les plus touchés, le bâtiment et les travaux publics (BTP), dont la contribution au PIB est estimée à 4 %. Elles sont nombreuses, les entreprises du secteur qui déplorent une baisse drastique de leur chiffre d’affaires. Car, en plus de la mise entre parenthèses de projets d’infrastructures importants, le gouvernement leur doit également beaucoup d’argent (300 milliards de francs CFA, selon les syndicats du BTP).

Outre les coupes sur le fonctionnement et les investissements sur ressources internes (ces investissements sont repartis à la hausse dans la loi de finances 2026, mais, comme en 2025, leur réalisation dépendra de l’atteinte des objectifs de recettes), le gouvernement se démène dans la mobilisation des recettes fiscales pour renflouer les caisses et pallier les conséquences de la fermeture des marchés.

C’est dans cette logique que s’inscrit le Programme de redressement économique et social (PRES) adossé à la loi de finances initiale 2026. L’ambition du Plan est de mobiliser 762,6 milliards de francs CFA dès cette année-là. Parmi les mesures qui soulèvent le plus de contestation chez les consommateurs : la taxe sur les services de mobile money, qui doit générer 76,5 milliards de francs CFA, la généralisation des taxes sur les paiements en espèces, certaines réformes de la taxation des denrées comme le riz et l’huile pour produire 29 milliards de recettes, la réactivation des droits sur l’importation des téléphones portables (18,8 milliards attendus) et la taxation de l’importation des véhicules (+28 milliards). Les taxes sur les jeux de hasard (300 milliards), l’alcool (2,6 milliards) et le tabac (taxé à 100 % pour rapporter 8,2 milliards), frappent aussi directement les Sénégalais, déjà durement éprouvés.

Rassurer la population et satisfaire l’Uemoa

À l’horizon 2027, le gouvernement espère ainsi recouvrer près de 6 000 milliards de francs CFA à travers son Plan de redressement économique et social. Face aux inquiétudes et aux alertes, le pouvoir tente de rassurer en soutenant que tout a été fait pour alléger le fardeau sur la population et les entreprises. En ce qui concerne les coupes sur les investissements, les autorités ont indiqué qu’il s’agissait pour l’essentiel d’investissements improductifs ou de dépenses non nécessaires.

Pour respecter les critères de convergence de l’Uemoa, le Sénégal se serre donc la ceinture. Son objectif est de revenir à un déficit de 3 % dès 2027 et de se conformer ainsi aux exigences de l’Union. L’économiste Ndongo Samba Sylla les conteste. Pour lui, l’Uemoa est un « carcan néocolonial », où il est impossible de se développer à cause notamment du franc CFA. « Pour avoir un modèle de développement, une transformation économique, il faut un contrôle souverain sur la monnaie et sur la finance. Et ça n’existe pas dans le cadre du franc CFA. Pire, on a institutionnalisé des critères qui maintiennent les pays dans la pauvreté, comme le déficit à 3 %, le ratio dette/PIB à 70 %... Ce sont des non-sens », affirme Ndongo Samba Sylla.

Pour lui, interdire à un pays de fonctionner avec un déficit supérieur à 3 %, c’est lui interdire de créer une richesse financière nette supérieure à 3 %. S’interdire de s’endetter au-delà de 70 % du PIB, ça n’a aucun sens, car cela revient à confondre des flux et des stocks (la dette est un stock, le PIB un flux). « Ces critères de convergence, copiés sur la zone euro, sont ineptes », soutient l’universitaire.

Argentine, Japon, Zambie, Ghana : similitudes et divergences

Pour illustrer le caractère biaisé de ces indicateurs, l’économiste cite en exemple l’Argentine et le Japon. L’Argentine, rappelle-t-il, a fait défaut à moins de 30 % d’endettement. En revanche, la dette du Japon atteint près de 250 % du PIB du pays, mais celui-ci ne fera probablement jamais défaut. La différence entre les deux pays, c’est que le premier s’endette en monnaie étrangère, alors que le Japon s’endette en monnaie nationale. « Ces critères n’ont pas de sens. Les pays qui les emploient ne se transformeront jamais », insiste Dr Sylla.

Les experts sont presque unanimes. Du point de vue des indicateurs, la situation du Sénégal semble autant, sinon plus, compromettante que celle de pays comme la Zambie, qui a fait défaut. Pour Dr Ndongo Samba Sylla, « on ne peut pas être dans une telle situation et dire que la dette est soutenable. » « Cette dette n’est pas soutenable pour la population sénégalaise », martèle-t-il en regrettant que ce soit les populations qui supportent, à la fin, les turpitudes de leurs dirigeants.

Du côté des autorités, on essaie de relativiser, tout en reconnaissant des similitudes avec les crises des pays susvisés. Mais le Sénégal, à en croire le ministre Diba, dispose peut-être d’atouts que les autres n’avaient pas : « Ce qui différencie le Sénégal des autres pays africains qui étaient dans une situation assimilable et qui ont eu du mal à faire face, c’est peut-être le fait d’appartenir à une Union monétaire robuste. L’Uemoa offre d’énormes potentiels à ses membres. »

Une dette en devises qui pose problème

Mais si l’espace régional est un bon levier pour faire face à la dette en monnaie locale, il offre des possibilités limitées pour la gestion de la dette en devises, qui constitue la grande partie de la dette sénégalaise (près de 70 %, selon la stratégie de gestion de la dette à moyen terme). L’État doit, en effet, trouver ces devises soit à travers les exportations, soit en obtenant des revenus financiers en euros ou en dollars, a expliqué le professeur Éric Tymoigne lors de la conférence d’IDEAs Africa Network à Dakar.

Pour sa part, le gouvernement assure disposer d’autres solutions pour surmonter les obstacles liés à la dette en monnaie étrangère. « Nous travaillons sur d’autres instruments2 qui peuvent permettre de traduire la dette en devises en dette en monnaie locale. »

Le ministre des Finances ne s’est pas trop épanché sur le sujet, mais d’ores et déjà des experts affichent leur scepticisme quant à la possibilité de mettre à l’échelle ce type de solutions. La Chine l’a fait avec le Kenya, en acceptant de convertir la dette en dollars US en yuans avec une réduction des taux d’intérêt, explique une de nos sources. « Je ne vois pas les autres créanciers faire la même chose. Et, même dans cette hypothèse, ce ne serait pas significatif. Car la dette sera payée en francs CFA, mais les créanciers vont vouloir convertir leurs CFA en dollars ou en euros. Ce qui va exercer une pression baissière sur le taux de change du franc CFA », a poursuivi cette source.

Résultats de la stratégie de gestion active de la dette

Face aux députés, le ministre des Finances et du Budget et son homologue de l’Économie n’ont pas manqué de reconnaître les difficultés énormes et la pression qui pèse sur leurs épaules. Mais, assurent-ils, des stratégies « bien éprouvées » sont en train d’être mises en œuvre avec les équipes pour une gestion active de la dette.

Grâce aux audits qui ont été réalisés, notamment par le cabinet Forvis Mazars, dont le rapport a été rendu en juin 2025, le pays a désormais une vision claire de sa dette, se sont-ils réjouis. « Sur un horizon de 10 à 15 ou 25 ans, le Sénégal est en mesure de dire tout ce qu’il doit rembourser, comment cela a été emprunté, combien ça va coûter, quelles sont les périodes de pic… Et le gouvernement est résolument engagé à trouver des stratégies de refinancement efficaces », a affirmé le ministre des Finances.

Dans le cadre de cette gestion active de la dette, des stratégies ont été déployées pour obtenir auprès du système bancaire local des conditions meilleures, avec des maturités plus longues et des modalités acceptables permettant de dégager davantage d’espace budgétaire. « Nous avons déjà traité 585 milliards de francs CFA adossés aux trois appels publics à l’épargne. Avec le quatrième, que nous allons lancer prochainement, nous arriverons à dégager une marge de plus de 500 milliards, rien que pour 2025 », a annoncé Cheikh Diba.

Son homologue de l’Économie, Dr Abdourahmane Sarr, ancien agent du FMI, a rebondi sur le même discours. L’essentiel, pour lui, est que la richesse suive un rythme plus soutenu que celui de la progression de la dette, et c’est encore le cas du Sénégal, qui n’a donc pas de problème de solvabilité.

Le gouvernement pris au mot de la transparence

L’ancien président de la République, Macky Sall, dont la gestion est sérieusement remise en cause par ce scandale de la dette cachée, ne cesse de réclamer la publication de tous les rapports pour un débat d’égal à égal. Présidente du groupe parlementaire de l’opposition et ancienne ministre de Sall, Aissata Tall Sall a réitéré cette demande ces derniers jours dans le cadre de l’examen de la loi de finances. Pour elle, si le débat se prolonge, c’est parce que les rapports sont cachés.

« Donnez-nous les documents pour qu’on puisse débattre à armes égales, pied à pied. Et on vous dira là où nous ne sommes pas d’accord, pourquoi nous ne sommes pas d’accord. Sortez les rapports et nous en terminerons avec ce débat », assène-t-elle. Parmi les documents qu’elle réclame, il y a celui produit par le cabinet Forvis Mazars, qui a fixé les derniers chiffres de ce qu’on appelle désormais la dette cachée. Mais le gouvernement ne semble pas disposé à le publier. Le ministre des Finances invoque des obstacles liés à la confidentialité de certaines conventions et à la sensibilité que requiert la manipulation de certaines données.

Le ministre Diba a cependant promis la publication prochaine de bulletins sur les statistiques de la dette, conformément aux exigences de transparence et aux standards internationaux. Le retard accusé dans la publication de ces documents serait lié à l’évolution des données. « Avec les équipes, il fallait redéfinir, recalculer tous les indicateurs sur la dette, adapter certaines situations sur le tableau des opérations financières de l’État. C’est ce qui a pris du temps, mais, sous peu, nous allons publier les bulletins spéciaux sur la dette publique », a promis Cheikh Diba.

La responsabilité de l’administration et des partenaires

Depuis que l’affaire a éclaté, de nombreux experts et observateurs s’interrogent sur la responsabilité du Fonds monétaire international. Le think tank Finance for Development Lab estime, par exemple, que le FMI aurait dû envoyer des signaux d’alarme. En effet, entre 2018 et 2023 - période qui correspond au deuxième mandat de Sall -, les engagements avaient atteint 84 % du PIB.

La responsabilité de l’actuel ministre des Finances est aussi évoquée. Depuis 2015 au moins, il a occupé des fonctions centrales au niveau du ministère des Finances et du Budget. Conseiller technique chargé du Plan Sénégal émergent, Coordinateur du programme économique et financier conclu avec le FMI, directeur de la programmation budgétaire, Cheikh Diba ne peut pas ignorer ce qui s’est passé.

Le débat se focalise sur la responsabilité politique de l’ancien président de la République. Mais quid de celle des hauts fonctionnaires, comme l’actuel ministre, qui étaient au cœur du dispositif ? Que pensent-ils de la « dette cachée » ? Comme le montrent les rapports successifs, cette affaire concerne principalement deux catégories d’emprunt : la non-comptabilisation de la dette auprès des banques locales (dette intérieure) et la non-comptabilisation des prêts-projets financés sur ressources extérieures (dette extérieure).

Dette ou facilités financières ?

Une source autorisée de l’ancienne administration rappelle que la dette intérieure renvoie à l’émission de titres publics (bons et obligations du Trésor) sur les marchés financiers régionaux. Quant à la dette extérieure, elle est formée par des prêts contractés auprès d’organismes bilatéraux et multilatéraux et par des prêts contractés aux conditions du marché (levée de fonds sur les marchés financiers internationaux, etc.). De ce fait, la source estime que les montants non déclarés au titre de la dette intérieure ne l’ont pas été parce que l’administration des Finances ne les traitait pas comme des dettes, mais comme des « facilités financières ».

« Les facilités financières obtenues des banques locales pour, notamment, l’exécution de projets et programmes et d’opérations spécifiques n’étant pas des émissions de titres publics, elles ont fait l’objet de programmation budgétaire pour leur paiement », explique la source. En outre, l’exposition de l’État auprès de ces banques locales est disponible dans les rapports de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), souligne-il, réfutant l’accusation de « dette cachée ».

En ce qui concerne la non-comptabilisation des prêts projets financés sur ressources extérieures, le fonctionnaire est revenu sur la méthodologie en vigueur jusque-là. L’État contracte des prêts auprès des partenaires techniques et financiers pour la mise en œuvre de projets et de programmes de développement. Ces prêts sont mobilisés à travers la Direction de l’ordonnancement des dépenses publiques (DODP) du ministère des Finances et du Budget, qui en assure l’ordonnancement auprès des partenaires. L’État n’intervient donc pas seul dans le processus. « Annuellement, ces tirages sont comptabilisés dans les dépenses en capital sur ressources extérieures », explique la source, qui précise que c’est la méthodologie qui a toujours prévalu au sein de l’administration des finances.

Le prix du sacrifice

Depuis quelque temps, le malaise social monte. Comme d’habitude, l’université est aux avant-postes. Des affrontements très violents ont eu lieu dans presque tous les campus du pays pour réclamer des bourses que l’État tarde à payer. Un porte-parole des étudiants à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (Ucad) s’indigne : « Il faut que les gens sachent que la bourse est essentielle pour l’étudiant. Si l’État veut apporter des réformes dans les critères d’attribution, il y a des manières de le faire. Ce qui se passe est inadmissible. »

Tout est parti d’une décision de rationalisation du paiement des bourses. Le gouvernement invoque des paiements irréguliers consentis par l’ancienne administration pour amadouer les étudiants. (Après la licence, les étudiants attendent parfois dix mois ou davantage avant d’être sélectionnés pour un master. Ces mois d’attente sans inscription étaient indemnisés par l’État. Le nouveau gouvernement juge ces paiements irréguliers même s’il s’agit d’une pratique ancienne.) Ainsi, au lieu des 515 000 francs que réclament les étudiants (équivalant à douze mois de bourse plus trousseau), les autorités estiment ne leur devoir que 115 000 francs (deux mois plus trousseau correspondant à la période où ils sont réellement inscrits).

Lors de la journée dédiée aux victimes de la crise préélectorale, le Premier ministre Ousmane Sonko a averti qu’il ne céderait pas au « chantage moral ». Affirmant que la majorité des étudiants sont de son parti, il s’est engagé à tenir un discours de vérité, quelles que soient les circonstances.

Pour lui, c’est parce que les anciens dirigeants ont manqué de courage que le Sénégal se trouve dans cette situation d’endettement. « À chaque fois qu’il y avait des revendications des étudiants, ils cédaient pour avoir la paix, alors qu’ils savaient que ce n’est pas soutenable. Ils sont arrivés à des niveaux où ils ont dû s’endetter pour faire face à ces charges. Nous n’allons pas gouverner comme ça », a-t-il affirmé, appelant à un effort national et au sacrifice.

Comment le Sénégal en est-il arrivé là ?

Le 24 mars 2024, le parti souverainiste Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) succédait au régime en place depuis 2012, Macky Sall n’étant pas candidat à sa succession. Le 2 avril 2024, Macky Sall cédait le pouvoir à Bassirou Diomaye Faye, qui nommait le président de Pastef, Ousmane Sonko, à la primature.

À la suite de son installation au pouvoir, le binôme déclenche un audit exhaustif de la situation globale des finances publiques de 2019 à 2024, conformément à la loi 2012-22 du 27 décembre 2012 portant Code de transparence dans la gestion des finances publiques. Cette loi s’appuie sur la directive communautaire n° 01/2009/CM/UEMOA du 27 mars 2009, qui impose au gouvernement d’établir un tel rapport dans les trois mois suivant un nouveau mandat présidentiel. Ce rapport, audité par la Cour des comptes, doit être publié dans les trois mois suivant son dépôt auprès de la haute juridiction financière.

Or, à peine l’enquête administrative bouclée par l’Inspection générale des finances, alors même que la Cour des comptes ne s’était pas encore prononcée, le Premier ministre a mobilisé son gouvernement pour organiser le bashing de l’ancienne administration. C’était le 26 septembre 2024, à deux mois des élections législatives, finalement remportées par son parti avec environ 130 des 165 sièges que compte l’Assemblée nationale.

À en croire le mensuel Jeune Afrique, ni le président de la République ni le ministre des Finances et du Budget n’étaient favorables à la médiatisation de la publication des résultats. D’ailleurs, révèle le magazine dans une enquête consacrée à la dette cachée, le ministre des Finances avait remis sa démission au Premier ministre, que le président de la République a refusée. En fait, si le fondement juridique de l’audit est indiscutable, l’instrumentalisation politique de ses résultats n’est pas à écarter. Quelles qu’ont été ses motivations, un bénéfice politique double a été enregistré : d’abord, le nouveau régime peut justifier la non-tenue de certains engagements électoraux, ensuite, il a pu, grâce à cet état des lieux, enfoncer l’ancienne administration.

Le poids de l’héritage

En quittant le pouvoir, l’administration de Macky Sall avait évalué la dette à 74% du PIB, soit 13 854 milliards de francs CFA en valeur absolue. Les audits ultérieurs (rapports IGF, Cours des comptes et Mazars) ont révélé que ce taux ne reflétait pas la réalité.

Livré en juin 2025, c’est le rapport Mazars - commandité par le gouvernement sénégalais - qui a fixé le ratio dette/PIB à 132 % fin décembre 2024, dont la dette de l’État central estimée à 119 %, soit 23 666,8 milliards de francs CFA. Cette dette de l’État central se répartit entre une dette extérieure de 16 160,5 milliards de francs CFA - soit près de 70 % - et une dette intérieure de 7 506,3 milliards, soit un peu plus de 30 %.

Il faut noter que l’administration Sall a cédé le témoin à l’administration Faye le 2 avril 2024. Elle n’est donc pas comptable de l’ensemble des 119 %, qui représentent le taux d’endettement au 31 décembre 2024. Cette dette inclut donc des prêts contractés par l’administration Faye, dont un eurobond de 750 millions de dollars. L’héritage de Sall s’élève ainsi à peu près à 111 %, qui constitue le taux d’endettement au 31 décembre 2023. Pour le premier trimestre de 2024, il y a eu très peu de recours au marché à cause de l’élection présidentielle.

L’éclairage de Finance for Development Lab

Comment cela a-t-il été possible ? La question a taraudé bien des esprits. Le think tank Finance for Development Lab - un groupe indépendant de réflexion économique - a pu reconstituer3 l’omission de la déclaration d’une partie importante de la dette par l’administration Sall en exploitant la base de données « International Debt Statistics » (IDS2025), une publication annuelle de la Banque mondiale qui présente des statistiques et des analyses sur la dette extérieure des pays.

Selon ses conclusions, les montants déclarés par l’administration ont commencé à diverger en 2018. La différence s’est accrue en 2022 et, surtout, en 2023. Cette année-là, souligne l’auteur, le pays n’a déclaré que 17 milliards de dollars de dette extérieure à la Banque mondiale pour un montant réel de 22,5 milliards : « Cela signifie que 5,5 milliards de dollars de dette étaient manquants, représentant 16 % du PIB. »

L’analyse comparative des données montre que la dette supposée cachée ne l’était pas vraiment. « La plupart des écarts n’ont pas servi à financer des “projets cachés”, ce qui semble exclure un enrichissement personnel. Les montants représenteraient plutôt des “transactions cachées” sur des projets connus du grand public. » Le gouvernement a communiqué sur les projets, les signatures, les montants, mais pas sur le fait que les fonds avaient bien atterri sur les comptes de l’État du Sénégal, poursuit Kessler dans sa note.

Qui sont les créanciers de la dette « cachée » extérieure ?

Il ressort du document que près de la moitié des montants manquants sur la dette extérieure du Sénégal concerne des prêts bilatéraux. « 2 milliards de dollars étaient d’origine bilatérale, dus à des agences chinoises (900 millions) et françaises (400 millions), mais aussi à l’Italie, à la Turquie, etc. », précise la note, tandis que le reste de l’enveloppe se répartit entre des acteurs privés et multilatéraux (BID, Afreximbank et autres).

Le think tank évalue à 1,8 milliard de dollars le montant impliquant des entités privées. Ce montant est constitué essentiellement des prêts des banques françaises, ivoiriennes et chinoises. En ce qui concerne les structures multilatérales, les plus concernées par la dette cachée sont la Banque islamique de développement (BID), Afreximbank et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD).

Là encore, souligne le rapport, ces projets n’étaient en aucun cas cachés : « Les données d’engagements étaient correctement rapportées, parfois même publiquement. » L’auteur cite l’exemple d’un prêt de 430 millions de dollars d’Afreximbank accordé en 2023 pour la construction d’une centrale électrique et dont la presse s’est faite l’écho. Les montants correspondent, mais les autorités sénégalaises auraient « oublié » de préciser que la somme avait été décaissée, selon le think tank.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don

1Une restructuration de la dette est un réaménagement coordonné et négocié entre pays créanciers et pays débiteur, qui peut prendre la forme d’un rééchelonnement ou d’un reprofilage des échéances ou, dans les cas les plus difficiles, d’un abandon partiel des créances, après accord du FMI et adoption, par le pays bénéficiaire, d’un programme de réformes d’inspiration libérale.

2Notamment les swap, un produit financier dans lequel deux contreparties conviennent d’échanger la performance d’un actif contre celle d’un autre.

3Voir ici, le rapport publié le 8 décembre 2025 en anglais par Martin Kessler, le directeur exécutif du think tank.

4Une restructuration de la dette est un réaménagement coordonné et négocié entre pays créanciers et pays débiteur, qui peut prendre la forme d’un rééchelonnement ou d’un reprofilage des échéances ou, dans les cas les plus difficiles, d’un abandon partiel des créances, après accord du FMI et adoption, par le pays bénéficiaire, d’un programme de réformes d’inspiration libérale.

5Notamment les swap, un produit financier dans lequel deux contreparties conviennent d’échanger la performance d’un actif contre celle d’un autre.

6Voir ici, le rapport publié le 8 décembre 2025 en anglais par Martin Kessler, le directeur exécutif du think tank.