
ÉDITO
L’ÉTHIOPIE A VOTÉ... OU PRESQUE
Correspondance depuis Addis-Abeba
« L’Éthiopie est en train de voter », répètent les journalistes d’Ethiopian Broadcasting Corporation, qui se relaient à l’antenne, en léger différé, depuis les principales villes du pays. Ce lundi 1er juin, jour d’élections législatives et régionales, a des allures de jour férié dans Addis-Abeba, la capitale. Les grandes avenues sont quasi désertées par les véhicules, alors que le National Electoral Board (NEBE), en charge de l’organisation des élections, a annoncé fin mai que les bureaux des administrations d’État et les commerces devaient rester fermés pendant la durée du scrutin. Les policiers fédéraux comme municipaux sont présents en très grands nombre, notamment aux abords des bureaux de vote.
Une famille s’est réunie devant son poste de télévision. Le grand-père est allé voter tôt le matin. Il commente d’un ton rieur : « Pour le Parlement de la région, c’est comme sous le Derg [gouvernement militaire de l’Éthiopie socialiste après le renversement d’Haile Selassie, en 1974, NDLR], tu votes pour les vingt premiers sur la liste mais, de toute façon, c’est un seul parti… celui au gouvernement ! » Sur les cinquante-huit partis enregistrés, nombreux sont locaux et alignés avec le Parti de la prospérité, au pouvoir. D’autres formations, en mesure de présenter des candidats dans de nombreuses circonscriptions, comme le Mouvement national Amhara, ou Izéma, sont en fait dans la coalition au pouvoir.
Les témoignages d’électeurs se succèdent à l’écran, dont des hommes d’Église qui donnent un fondement religieux au fait d’aller voter, ou des personnes âgées déclarant que « tout se passe de manière très démocratique, il n’y a pas eu de pression ! ». Nos téléspectateurs, désabusés, en rigolent : « Le simple fait qu’elle ait besoin de le dire prouve le contraire ! » La grand-mère, qui a perdu plusieurs proches pendant la guerre au Tigray (2020-2022), retarde le plus possible le moment où elle ira au bureau de vote, buvant un troisième café.
Le fils, un quadragénaire chauffeur de VTC qui peine à joindre les deux bouts, motive un ami présent à aller voter : « Quand tu t’es enregistré pour avoir ta carte électorale, ils l’ont liée avec ta carte nationale d’identité biométrique. Donc ils peuvent retrouver qui a voté et qui n’a pas voté dans le fichier des cartes nationales. » Il ajoute que, pour sa part, il a effectué l’enregistrement lui permettant d’obtenir la carte électorale uniquement parce qu’il craignait, suite à une menace de l’administration locale, de ne plus être autorisé à faire le plein d’essence faute d’avoir ce document. Depuis, celui-ci traînait dans son vide-poche.
À Addis-Abeba, des représentants des administrations locales ont fait du porte-à-porte pour enregistrer les électeurs, allant jusqu’à menacer des habitants d’expulsion de leur logement s’ils ne le faisaient pas. Devant l’ampleur des évictions ayant eu lieu dans la capitale ces dernières années dans le cadre d’un programme de développement urbain, il y a toutes les raisons de prendre ces avertissements au sérieux.
Résultat : avec 54 millions d’électeurs officiellement enregistrés, l’objectif quantitatif semble rempli. L’agence officielle de statistiques éthiopienne chiffre à environ 109 millions la population du pays. Selon l’Unicef, 59 millions d’habitants auraient moins de 18 ans (l’État ne donne pas de décomptes par âge). Le gouvernement aurait alors enregistré plus de votants que de personnes en âge de voter... Cette différence s’explique sûrement par une sous-évaluation de la population générale (la Banque mondiale l’estime plutôt à 132 millions).
Cette grande campagne d’enregistrement a été l’occasion de délivrer de nouvelles cartes d’identité. Ces dernières contiennent des informations biométriques, dont l’empreinte de l’iris des yeux, ce qui les rend prétendument infalsifiables. Dans plusieurs régions éthiopiennes, disposer de cette carte est indispensable pour avoir accès à son compte en banque ou à certains services étatiques. Des paysans de la région Amhara sont donc venus en ville pour se faire établir une nouvelle carte d’identité. Et sont repartis avec une carte électorale. L’ampleur de l’enregistrement est inédit, même pour cet État coutumier des grandes mobilisations populaires.
Le déroulement de l’élection, en revanche, pose question. Les plus de 6 millions d’habitants du Tigray ne sont pas allés aux urnes, leur région n’ayant plus de représentation au Parlement fédéral depuis la guerre. À l’heure actuelle, les tensions entre le gouvernement et le Tigray People’s Liberation Front laissent craindre une reprise de la guerre. L’Oromia et l’Amhara, les deux régions les plus peuplées du pays, sont en proie à des conflits armés. En Amhara, la principale alliance de milices nationalistes, appelée « fanno », avait annoncé qu’elle ouvrirait le feu sur tout véhicule (à part les ambulances) en circulation dans la région du 29 mai au 2 juin, afin d’empêcher les habitants d’aller voter. En Oromia, l’Oromo Liberation Army avait déclaré prendre des mesures similaires.
Joints par téléphone le 31 mai, des habitants de Gonder (région Amhara) ont confirmé qu’aucun transport ne circulait en dehors des villes. Le 1er juin, un fonctionnaire de Bahir Dar, la capitale de l’Amhara, témoigne : « La ville est déserte ! On dirait le temps du coronavirus [pandémie de Covid-19, NDLR]. Quand je suis sorti ce matin pour aller voter, je me demandais même où étaient les oiseaux et les chiens errants ! » Les fanno ont entouré la ville. Au téléphone, un habitant des environs de Lalibela décrit, avec en fond sonore des tirs d’artillerie, des habitants cloîtrés chez eux.
Entamée il y a bientôt trois ans, le conflit en Amhara prend la forme d’une guérilla d’ampleur qui a vu l’État perdre le contrôle de l’essentiel des campagnes, où des groupes armés aux alliances mouvantes se battent contre l’armée fédérale. Cette dernière administre de facto des pans entiers de la région et vend ses services de protection aux marchands de céréales qui sont contraints d’utiliser les routes. Des écoles, des transports publics ou des rassemblements divers ont été frappés par des drones à de nombreuses reprises. Cette guerre laisse la population civile prise en tenaille entre des groupes armés et une armée fédérale rivalisant de brutalité.
Le résultat de l’élection semble acquis. D’un côté, les électeurs qui pourront faire le déplacement n’auront guère le choix que de voter pour le Parti de la prospérité, au pouvoir. De l’autre, des vidéos de bourrages d’urnes sont apparues dès l’après-midi du jour du vote sur les réseaux sociaux, postées notamment par des leaders de l’opposition. Enfin, les « vrais » partis d’opposition (Oromo Liberation Front, Oromo Federalist Congress…) ne concourent que dans quelques circonscriptions, juste ce qu’il faut pour ne pas boycotter l’élection et ne pas être déclaré illégal, comme c’est le cas pour le Tigray People’s Liberation Front.
Le gouvernement fédéral vise un scrutin respectant la forme d’une démocratie procédurale et quantitative lui assurant un plébiscite. Les questions politiques (comme l’accaparement du pouvoir par le Premier ministre, Abiy Ahmed, ou encore la répartition des ressources), sont, elles, davantage débattues sur les champs de bataille. Les résultats sont prévus pour le 11 juin. Le discrédit électoral qui risque de suivre pourrait renforcer davantage la légitimité des groupes armés que celle du gouvernement.
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _
SUR NOS ÉCRANS RADARS
NOUVEAU FRONT JUDICIAIRE CONTRE LE MILLIARDAIRE FRANÇAIS VINCENT BOLLORÉ
Le collectif Restitution pour l’Afrique (RAF) saisit la justice française pour contraindre cinq banques – Morgan Stanley, Hottinguer, HSBC, Société Générale et Crédit Mutuel – à ouvrir leurs archives pour faire la lumière sur la vente de Bolloré Africa Logistics, entreprise ayant appartenu au milliardaire français Vincent Bolloré, à l’armateur MSC, en 2022. Une opération à 5,7 milliards d’euros. Cette procédure fait suite à une première plainte déposée par RAF en mars 2025. Le collectif estime en effet que Vincent Bolloré a construit son empire portuaire africain grâce au « recel », c’est-à-dire par des pratiques frauduleuses, tandis que sa vente relève du « blanchiment ». C’est là que les banques pourraient avoir une responsabilité.
Dans un article publié l’an dernier, notre journaliste Agnès Faivre détaillait les motivations de cette procédure, en rappelant que Vincent Bolloré avait fait fortune en Afrique grâce à des moyens illégaux. Cinq concessions portuaires sont concernées, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale – Vincent Bolloré a d’ailleurs déjà reconnu avoir obtenu la concession du port de Lomé grâce à la corruption. On sait aussi qu’il a obtenu la concession du port de Conakry, en Guinée, en échange du soutien à Alpha Condé, élu président en 2010. Autant d’affaires évoquées par Jean-Jacques Lumumba, le président du RAF, dans notre émission Horizons XXI (diffusée en direct sur le média Au Poste) du mois de mai.
À (re)lire : Bolloré devra-t-il restituer le fruit de la corruption aux Africains ?
À (ré)écouter : Comment lutter contre la corruption en Afrique ?
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _
LES ARTICLES DE LA SEMAINE
Afrique-France. La com d’Emmanuel Macron vue du Kenya
Témoignages Le sommet « Africa Forwards » des 11 et 12 mai à Nairobi, considéré comme une réussite par Paris et qui célèbrerait la nouvelle relation entre la France et le continent, est perçu sur place comme une réorientation de la « Françafrique », dont les objectifs restent les mêmes : l’influence et l’extractivisme.
Par Robert Amalemba
Le cyclone Harry et l’invisibilisation des morts en Méditerranée
Enquête Au mois de janvier, au moins un millier de personnes en exil sont mortes en Méditerranée durant le cyclone Harry. Pourtant, Italie, Tunisie, Malte et Libye, quatre pays particulièrement concernés par les départs et les arrivées, se sont félicités de n’avoir connu aucune perte durant la tempête.
Par Julie Déléant
Islam en France. La politique du soupçon permanent
Analyse Dissolutions, propositions de loi, commissions d’enquête, accusations d’islamo-gauchisme : tandis que l’islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l’espace public – le tout sur fond de progression électorale de l’extrême droite.
Par Haouès Seniguer
IN ENGLISH
Africa-France. Do you speak french army ?
Analysis Security issues were barely discussed at the “Africa Forward” summit held in Kenya on 11–12 May 2026. Yet Kenya has become one of France’s preferred partners in military cooperation. This relationship is no longer confined to the traditional Francophone “pré carré”. A closer look.
By Raphaël Granvaud
Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).
Les articles présentés sur notre site sont soumis au droit d’auteur. Si vous souhaitez reproduire ou traduire un article d’Afrique XXI, merci de nous contacter préalablement pour obtenir l’autorisation de(s) auteur.e.s.