
DANS L’ACTU
CONGO. UN 5E MANDAT CONSÉCUTIF POUR LE « PATRIARCHE » SASSOU-N’GUESSO
Par Agnès Faivre
94,82 % des voix recueillies dès le premier tour de la présidentielle du 15 mars. De mieux en mieux ! En 2021, le président congolais Denis Sassou-N’Guesso était déjà sacrément audacieux en s’adjugeant 88,4 % des suffrages. La mort de son principal opposant, Guy-Brice Parfait Kolélas – vraisemblablement du Covid-19 –, au soir du premier tour avait pourtant conféré un air de tragédie au scrutin et suscité un émoi national. D’autant que la veille de son décès, Kolélas, filmé sur son « lit de mort », avait intimé à ses concitoyens de « voter pour le changement ». Mais ni l’alternance ni la défaite ne sont des options pour Sassou-N’Guesso. Celui que certains pairs ou contempteurs surnomment « l’empereur » les a expérimentées en 1992... Une bonne fois pour toutes.
Cette année-là, il n’avait recueilli qu’un petit 17 % au premier tour. Se classant 3e, derrière Bernard Kolélas (20 %) – père de Guy-Brice Parfait – et Pascal Lissouba (36 %). La présidentielle, organisée dans le sillage de la Conférence nationale souveraine de 1991, consacrait alors le multipartisme, instauré en 1990. Aujourd’hui, elle est considérée comme l’élection la plus démocratique qu’ait connue la République du Congo. Las, à la faveur d’un remaniement tacite des règles du jeu, le second tour de scrutin sera par la suite aboli dans ce petit émirat pétrolier de 6 millions d’habitants, 3e producteur d’hydrocarbures en Afrique subsaharienne. Récapitulons.
89,41 %. C’est avec ce score que Sassou-N’Guesso écrase ses adversaires en 2002. Rendons-lui grâce : le plus sérieux, l’ex-Premier ministre André Milongo, s’était retiré de la course peu avant la présidentielle, arguant que les dés étaient pipés. Cinq ans plus tôt, le 15 octobre 1997, l’ex-para Sassou avait remporté la 2e guerre civile, bénéficiant d’un appui militaire décisif de l’Angola, du soutien d’Elf-Aquitaine – qui produisait à l’époque environ 80 % du brut congolais – et de la bénédiction de l’ami Chirac. Il était devenu le président d’une transition « flexible », censée ne pas excéder trois ans. À ce titre, il fut impliqué dans la ténébreuse affaire des disparus du Beach1, en 1999.
La présidentielle qui s’organise enfin en 2002 est précédée d’un référendum constitutionnel et d’un dialogue national. « Un grand show, où l’on voyait notamment un vieillard, aiguille à coudre en main, venir rapiécer symboliquement un tissu social déchiré », campe Andréa Ngombet, président du collectif pro-démocratie Sassoufit.
Sur fond de boycott de l’opposition, le président sortant rempile avec 78 % des voix en 2009. « Une victoire de la démocratie exercée dans la paix et la concorde », déclare sobrement Denis Sassou-N’Guesso, cité par RFI. Deux ans plus tôt, le clan au pouvoir a été éclaboussé par une plainte pour recel de détournements de fonds et de blanchiment d’argent déposée devant la justice française. C’est l’affaire des « biens mal acquis », qui fâche sérieusement le despote. Mais pas au point d’entacher ses autres affaires avec la France. Total étend son exploitation. Nicolas Sarkozy rallonge de 80 millions d’euros l’aide au Congo en 2008, détaille l’association Survie, tandis que son ami Vincent Bolloré se voit octroyer la concession du terminal à conteneurs de Point-Noire en décembre de la même année.
Sassou tanguerait-il en 2016, avec l’irruption surprise sur la scène politique du général Jean-Marie Michel Mokoko ? Officier du Nord comme lui, il jouit d’une popularité soudaine en critiquant la volonté du prince de se maintenir au pouvoir en modifiant la Loi fondamentale. 94 % de « oui » scellent le changement de Constitution à l’issue du référendum d’octobre 2015. Une vingtaine de contestataires tombent sous les balles des forces de l’ordre. Mais c’est une petite phrase du président français François Hollande qui contribue à annihiler l’espoir d’alternance. Le socialiste lâche en amont du scrutin référendaire que son homologue « peut consulter son peuple ». Un blanc-seing, expliquaient à Afrique XXI des activistes du mouvement congolais Ras-le-Bol : « Dans l’esprit des Congolais, ça signifie que Sassou-N’Guesso a le soutien de Paris. » En 2016, le dictateur est réélu avec 60,07 % des voix. Mokoko et André Okombi Salissa, autre adversaire à cette présidentielle, sont placés sous les verrous. Le sud du pool, département jouxtant Brazzaville, est bombardé.
1979, 1984, 1989, 1997, 2002, 2009, 2016, 2021, 2026. À neuf reprises, Sassou-N’Guesso, puissant coureur de fond, a pris les rênes de la République du Congo. Que ce soit par désignation interne au Parti congolais du travail (PCT, parti unique d’inspiration marxiste-léniniste) avant l’avènement du multipartisme, en 1990, par les urnes ou par les armes. Lors de la campagne présidentielle de mars, ses partisans ont fait campagne en revêtant des tee-shirts à son effigie, le rebaptisant « le patriarche ». Le PCT a même carrément créé le mouvement de soutien « Timonier ». Comme les scores imputés à ses victoires, la mascarade électorale, itérative et démesurée, laisse dubitatif quant à sa finalité. Peut-elle encore légitimer un système autoritaire et patrimonial, le blanchir au moyen d’une caution de la communauté internationale ?
Si le label « approuvé par la France » a par exemple pesé lors du référendum de 2015, la recomposition des alliances et des partenariats économiques, notamment avec la Chine ou plus récemment avec la Russie, minimise l’éventuel effet de « vernis » de l’Occident, selon Andréa Ngombet. « Les élections répondent désormais à des usages internes : jauge des loyautés, identification et purge des récalcitrants, cooptation des néo-opposants. Elles offrent aussi une opportunité de détourner des fonds publics. »
Le tour de vis répressif ne semble pas se cantonner à la seule période électorale. Le Centre d’actions pour le développement (CAD) de Brazzaville estime dans un rapport que les violations des droits civils et politiques ont plus que doublé en 2025 par rapport à l’année précédente, se chiffrant à 4 182. Il mentionne « des opérations policières et militaires dont l’intensité a profondément modifié le paysage sécuritaire ». Principal instrument de la « répression mortelle inédite », la Direction générale de la sécurité présidentielle (DGSP), érigée en « pouvoir parallèle » et qui se livre à « des exécutions sommaires systématiques », « des rafles massives sur simple suspicion », « exposant publiquement les corps de victimes ». « Une unité militaire s’est retrouvée investie d’un pouvoir létal, sans contrôle ni contre-pouvoirs », résume l’organisation.
« Le régime est désormais quasi -totalitaire, chaque segment de la vie sociale est contrôlé par le système », abonde Andréa Ngombet. Sassoufit, de son côté, a documenté en 2023 l’envers des promesses électorales dans le secteur de la santé. Son rapport met à nu l’« apartheid médical », les privilèges de la nomenklatura (dont les dépenses liées aux évacuations sanitaires équivalent quasiment au budget annuel de la santé), mais aussi leurs stratégies de captation des deniers en principe affectés à un « système de santé publique complètement en ruine ». Dans les montages de myriade de sociétés et de fondations se positionnent des enfants, petits-enfants, neveux du « patriarche ». Lequel a déclaré à l’AFP à l’issue du scrutin qu’il ne resterait « pas une éternité au pouvoir » et que le « tour » des jeunes « viendra ».
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SUR NOS ÉCRANS RADARS
BOLLORÉ, L’AFRIQUE ET LE TRIBUNAL CORRECTIONNEL
Le 19 mars, Vincent Bolloré a été renvoyé devant le tribunal correctionnel de Paris pour « corruption d’agent public étranger » au Togo et « complicité d’abus de confiance » au Togo et en Guinée. Cette décision fait suite au réquisitoire du Parquet national financier (PNF) rendu en juin 2024. Sauf imprévu, l’audience se tiendra du 7 au 17 décembre. Dans notre série « Bolloré, un empire françafricain », nous avions raconté comment le milliardaire avait constitué sa fortune sur le dos du continent africain et, notamment, en tordant la plupart des règles éthiques et commerciales. Celui qui est devenu depuis un magnat des médias en France (en rachetant de nombreuses chaînes de télé et des radios ainsi que de nombreux journaux), devenus des vecteurs de l’idéologie d’extrême droite, est également mis en cause dans une autre plainte déposée en 2025 par un collectif de onze associations ayant leur siège social en France, en Guinée, au Togo, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Ghana et en République démocratique du Congo. L’acquisition dans des conditions opaques de plusieurs ports, puis la cession en 2022 des actifs de sa filiale spécialisée dans le transport et la logistique en Afrique, Bolloré Africa Logistics, à l’armateur suisse MSC pour un montant de 5,7 milliards d’euros, lui avait permis d’engranger une plus-value de 3,15 milliards d’euros à son bénéfice en 2022.
À (re)lire : Notre série « Bolloré, un empire françafricain » et « Bolloré devra-t-il restituer le fruit de la corruption aux Africains ? ».
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE
Afrique du Sud. Au cœur des immeubles hijackés de Johannesburg
Portfolio Augmentation de la population, manque de moyens et de volonté politique… La « cité de l’or » fait face à une crise urbaine profonde. Des milliers de personnes précaires se retrouvent dans des immeubles squattés et insalubres, comme le Zambesi, où la photographe Camilla Richetti s’est rendue lors d’une opération de police, en décembre 2025.
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Analyse Les obligations de quitter le territoire français (OQTF) sont devenues un marqueur récurrent du débat public sur l’immigration en France. Derrière ce sigle se cache une réalité administrative souvent méconnue, propice aux simplifications et aux récupérations politiques. Mais cette mesure est surtout un mécanisme qui conduit à priver des milliers de personnes de leurs droits fondamentaux.
Par Chloé Fraisse-Bonnaud et Tania Racho
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Analyse L’accès aux archives minières congolaises, qui datent de l’époque coloniale et qui sont conservées au musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren, en Belgique, est revendiqué par une société états-unienne soutenue par Jeff Bezos et Bill Gates. Mais Bruxelles (comme l’Europe) n’entend pas se faire doubler sur l’accès aux minerais stratégiques dont regorge le sous-sol de son ancienne colonie.
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1Entre le 5 et le 14 mai 1999, des Congolais réfugiés dans le département du Pool, au sud de Brazzaville, ou en République démocratique du Congo à la suite à la guerre civile de 1997, reviennent à Brazzaville par le port fluvial (Beach), à la faveur d’un accord tripartite entre la République démocratique du Congo, la République du Congo et le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU, qui établit un couloir humanitaire. À leur arrivée à Brazzaville, des centaines de personnes sont arrêtées pour être interrogées et disparaissent.
2Entre le 5 et le 14 mai 1999, des Congolais réfugiés dans le département du Pool, au sud de Brazzaville, ou en République démocratique du Congo à la suite à la guerre civile de 1997, reviennent à Brazzaville par le port fluvial (Beach), à la faveur d’un accord tripartite entre la République démocratique du Congo, la République du Congo et le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU, qui établit un couloir humanitaire. À leur arrivée à Brazzaville, des centaines de personnes sont arrêtées pour être interrogées et disparaissent.