La lettre hebdomadaire #228

Au Mali, un échec français, aussi

Abdoulaye Konaté, Reine et Roi Ashanti (Detail), 2021. Textile, 230 x 628cm.
© Abdoulaye Konaté/Primo Marella Gallery.

ÉDITO

AU MALI, UN ÉCHEC FRANÇAIS, AUSSI

Depuis les attaques conjointes menées le 25 avril par les insurgés djihadistes et indépendantistes, qui ont abouti, entre autres, à la chute de Kidal et à la mort du ministre de la Défense, on se gausse, dans les médias français, des déboires du régime militaro-civil malien et de l’incapacité de son allié russe à le soutenir dans cette guerre interminable. Sur un air de « c’est bien fait pour eux » aussi cynique que puéril, les commentateurs français (journalistes, militaires à la retraite, « experts » en géopolitique, représentants politiques) se plaisent à mettre en lumière l’échec des officiers qui ont pris le pouvoir par les armes en 2020 et s’y accrochent depuis, et surtout l’inefficacité de l’appui militaire apporté par Moscou, d’abord sous le label du groupe Wagner, et désormais sous celui de l’Africa Corps.

Leur discours aussi simple que simpliste peut être résumé ainsi : « Ils n’avaient qu’à pas nous chasser ! » La France officielle et ses chiens de garde médiatiques n’ont toujours pas digéré l’affront de 2021, lorsque le nouveau pouvoir avait exigé le départ des troupes de la force Barkhane tout en scellant une alliance avec l’« ennemi » russe. Ce « déshonneur » – ainsi du moins est-ce perçu – nourrit un esprit de revanche aussi malsain qu’aveuglant. Car si, de toute évidence, la junte malienne et ses alliés russes, qui ne cessent de perdre du terrain, sont en échec, la France en est pleinement comptable – et pas seulement parce qu’elle non plus n’avait pas réussi à stopper l’avancée des djihadistes.

Il faut le dire, ou plutôt le redire : cette guerre aurait peut-être pu être terminée il y a de cela des années si la France n’avait pas sapé toutes les initiatives poussant à l’ouverture d’un dialogue entre les autorités de Bamako et les groupes armés djihadistes. Personne ne sait ce qu’un tel dialogue aurait donné, et il est probable qu’il aurait abouti à un accord bancal, voire à l’émergence d’un régime politique intolérant. Mais il est évident, aujourd’hui, au regard du rapport de force, de l’incapacité de l’armée malienne et de ses soutiens (qu’ils soient français ou russes) à infléchir la situation, mais aussi de l’évolution des consciences et du rejet manifeste d’une partie de la population malienne à l’égard d’un pouvoir central perçu comme prédateur, qu’il faudra en passer par là – comme partout ailleurs lorsqu’il s’agit de sortir d’un conflit armé.

Voilà près de dix ans que des acteurs politiques locaux et nationaux, des chefs religieux et des notables, mais aussi des observateurs étrangers et des think tanks soutiennent la mise en place d’un dialogue. À de multiples reprises depuis 2017, et récemment encore, en 2024, les « forces vives » du Mali, à l’issue d’assises, de conférences ou de forums, l’ont appelé de leurs vœux. Et l’on sait que la hiérarchie du Jnim (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn, en français Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, GSIM) y est ouverte depuis quelques années, et plus encore aujourd’hui : elle en appelle désormais aux forces politiques du pays pour chasser le régime d’Assimi Goïta et ses alliés russes et entamer des discussions.

Honni à Paris, le pouvoir de Bamako n’a pourtant fait que poursuivre la ligne dure de la France lorsqu’elle était engagée dans ce qu’elle présentait comme une « guerre antiterroriste » (entre 2013 et 2022). Celle-ci n’a jamais toléré la moindre discussion avec ceux qu’elle combattait sur le terrain. Comme un disque rayé, le refrain des ministres français qui se succédaient à Bamako se répétait à l’infini : « On ne négocie pas avec les terroristes ! » Et, à l’époque, Paris avait les moyens d’imposer ses vues.

La diplomatie française a interrompu une première initiative en 2017, lorsque, à l’issue de la « Conférence d’entente nationale » organisée par le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), l’une des principales recommandations fut d’engager le dialogue avec les djihadistes, et notamment de « négocier avec les belligérants du centre, en l’occurrence Hamadoun Koufa », le chef de la katiba Macina, ainsi qu’avec « les extrémistes religieux du Nord, en l’occurrence Iyad Ag Ghali », le chef du Jnim. Quelques jours après la publication de ces recommandations, la France dépêchait sur place le ministre français des Affaires étrangères pour y opposer son veto. « Je crois que nous sommes engagés dans un combat, et c’est un combat sans ambiguïté. Et contre le terrorisme et ceux qui s’en revendiquent, il n’y a qu’un moyen. Il n’y en a pas deux », avait déclaré Jean-Marc Ayrault, poussant IBK à oublier cette recommandation.

Cette ingérence s’est répétée les années suivantes, sous diverses formes. Et si IBK avait fini par s’en émanciper à partir de 2019 en relançant des discussions informelles, les militaires qui l’ont chassé du pouvoir en 2020 y ont mis un terme rapidement, revenant ainsi à la position française consistant à refuser tout dialogue et à mener une guerre à mort jusqu’à la victoire finale. Six ans plus tard, celle-ci semble de plus en plus illusoire, et les victimes se comptent par milliers chaque année. L’échec est total, et il est autant celui des militaires maliens actuellement au pouvoir que celui des dirigeants politiques français qui se sont opposés à ce dialogue durant des années.

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À LIRE

LE PROJET SPÉCIAL AFRICAIN ET LE COLONIALISME VERT EN BD

Auteur de L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain (Flammarion, 2020), Guillaume Blanc (qui a également écrit pour Afrique XXI) revient avec la traduction en bande dessinée d’une partie de son dernier ouvrage La Nature des hommes. Une mission écologique pour « sauver » l’Afrique (La Découverte, 2024). Dans Les Sacrifiés du paradis. Enquête au cœur du colonialisme vert, l’historien de l’environnement et de l’Afrique subsaharienne raconte un pan du « Projet spécial africain », mis en place par l’Unesco et le WWF dans une dizaine de pays d’Afrique de l’Est au moment des indépendances africaines.

L’histoire se concentre en Éthiopie, pays qui n’a jamais connu la colonisation mais où le Projet spécial africain, lancé en 1961, a réussi à placer des « experts » de la nature auprès de l’empereur Haïlé Sélassié. Elle est racontée par un membre du WWF qui présente à son supérieur hiérarchique les résultats de son enquête sur une série d’assassinats survenus dans le parc du Simien.

Cette investigation emmène le lecteur au cœur de la politique néocoloniale promue par le Projet spécial, dont l’expulsion systématique des populations locales et l’accaparement des postes de direction par des Occidentaux qui humilient les gardes africains. Financés par des philanthropes plus intéressés par la chasse aux trophées que par le sort des populations, ces parcs ont créé des zones d’exclusion au nom d’un éden africain qui, originellement et selon les fantasmes occidentaux, aurait été dépourvu de toute présence humaine. Cette dernière serait la cause du déclin de certaines espèces animales, et les indépendances ne feraient qu’accélérer les extinctions.

Ces visions caricaturales imprègnent encore la plupart des politiques environnementales en Afrique, comme en Tanzanie, où les Massaïs se retrouvent sacrifiés au nom des parcs touristiques. Elles créent des conflits entre État et communautés locales privées de leurs terres ancestrales et de leurs uniques sources de subsistance : l’eau, le bois, la chasse et la pêche…

Ce sont ces conflits qui ont conduit à l’incendie de villages et au meurtre de plusieurs personnes dans le parc du Simien au nom de la protection de la nature. Des actes qui resteront impunis et couverts par des lois locales largement inspirées par les experts occidentaux dépêchés auprès de l’empereur.

À lire : Guillaume Blanc et Chico, Les Sacrifiés du paradis. Enquête au cour du colonialisme vert, Delcourt (collection La Découverte-Delcourt), 12 mars 2026, 144 pages, 24,50 euros.
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IN ENGLISH

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By Amaury Hauchard et Ahatane Ag

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