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La lettre hebdomadaire #235

[Edito] Sénégal. Une lutte de plus en plus acharnée entre Diomaye et Sonko

Amadou Camara Gueye, The Meeting (2018).
© The Hourglass Gallery/artsy.net

Par Ousmane Aly Diallo (à Dakar)

Diomaye n’est plus Sonko. Le temps de la campagne est fini, et les exigences de gouvernance ont eu raison du tandem politique qui a gagné de manière historique la présidence du Sénégal en avril 2024. Si doute il y avait encore sur ce divorce, le débat sur la révision de la Constitution, le 29 juin, initié par la majorité parlementaire, fidèle à Ousmane Sonko, a vite fait de le dissiper.

Cette date ne sera pas mémorable car les enjeux étaient loin d’être ceux de l’intérêt public, mais reflétaient plutôt les aspirations partisanes divergentes entre Ousmane Sonko, qui s’est fait élire à la présidence de l’Assemblée nationale après son limogeage de la primature le 22 mai, et Bassirou Diomaye Faye, président de la République élu. Ce dernier a été porté à bout de bras par Sonko, qui n’a eu de cesse de le lui rappeler dans ses discours et par ses actes en tant que chef du gouvernement. Diomaye doit trop à Sonko et Sonko ne le sait que trop bien. En le destituant, à la suite d’une annonce pour un meilleur contrôle des « fonds politiques » utilisés par la présidence, Diomaye Faye avait mis fin à des mois de tensions autour du leadership politique et des ambitions divergentes pour 2029. Quatre jours après, Ousmane Sonko levait la suspension de son mandat législatif. Désormais en haut du perchoir, il continue de tenir tête à son ancien poulain et pèse de tout son poids sur la révision constitutionnelle.

Ce 29 juin donc, alors que les députés examinent le texte de cette révision, la séance vire à l’affrontement physique. Abdou Mbow, député de l’opposition, refuse de quitter le pupitre après le rejet de sa motion de report. Des députés des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef, au pouvoir) tentent de le forcer à descendre… La gendarmerie intervient. Le tout sous les huées d’une bonne partie de l’hémicycle. Dehors, quelques manifestants de l’Alliance pour la République (le parti de l’ex-président Macky Sall) jettent des pierres aux forces de l’ordre, ces dernières répondent avec des gaz lacrymogènes. Le texte est finalement adopté par 129 voix, en l’absence de l’opposition, qui a déserté la salle en signe de protestation. Voilà le spectacle qui a été offert, alors que le débat portait sur la refonte des institutions de la République !

Ces scènes reflètent le caractère asymétrique des bases politiques des deux protagonistes : Sonko dispose d’une majorité confortable et contrôle Pastef, alors que Diomaye est en quête d’une base politique via sa coalition « Diomaye Président », et dépend du bon vouloir des anciens lieutenants de Macky Sall. Et ce en dépit de sa qualité de chef de l’État.

Une rupture qui couvait depuis longtemps

Le limogeage de Sonko de la primature n’a surpris que ceux qui ne suivaient pas les signaux accumulés depuis des mois. Les deux hommes, unis par une histoire politique commune remontant à la fondation de Pastef, ont vu leurs trajectoires diverger à mesure que s’approche l’échéance présidentielle de 2029.

Sonko, qui s’est plaint publiquement à plusieurs reprises de ne pas disposer de « tous les leviers » pour gouverner en tant que Premier ministre, s’est retrouvé institutionnellement subordonné à celui qu’il avait longtemps considéré comme son cadet en politique. Cette frustration a trouvé un premier terrain d’expression dans la gestion de la dette publique, où Primature et Présidence envoyaient des signaux contradictoires sur la stratégie à adopter face au Fonds monétaire international. Elle s’est prolongée dans les débats sur l’état de la justice sénégalaise, autre point de friction récurrent entre les deux hommes. Les affaires politico-judiciaires risquent de mettre en péril l’éligibilité de Sonko, et ses manœuvres pour faire casser certains jugements se sont heurtées aux réserves de l’institution.

La révision constitutionnelle n’est donc que le dernier acte d’une pièce dont le sujet réel n’a jamais été la meilleure architecture institutionnelle pour le Sénégal, mais la question de savoir lequel des deux hommes contrôlera les leviers du pouvoir à l’approche de 2029.

Une révision réfléchie de longue date et un débat détourné

Cependant, il serait injuste de réduire cette révision à une simple manœuvre de circonstance. Le rééquilibrage des pouvoirs qu’elle propose s’inscrit dans la continuité de réflexions institutionnelles anciennes : les Assises nationales de 2009, pilotées par le professeur Amadou Mahtar Mbow, avaient déjà recommandé de séparer la fonction présidentielle de la direction d’un parti politique. Diomaye Faye a suivi ces recommandations en avril 2024 en démissionnant des instances de Pastef, laissant à Sonko le leadership politique du parti. La Commission nationale sur la réforme des institutions (CNRI) de 2016 avait pour sa part préconisé la création d’une Cour constitutionnelle aux compétences élargies en matière d’interprétation de la loi fondamentale et où la nomination des juges serait répartie entre les institutions et non concentrée entre les mains du président de la République. Les Assises de la Justice de mai-juin 2024 et le Dialogue national sur le système politique de 2025 ont formulé des propositions convergentes sur le rééquilibrage des pouvoirs.

Le problème n’est donc pas de savoir si ce débat est illégitime. Il est que la fracture entre les deux têtes de l’exécutif a transformé une réflexion institutionnelle mûrie depuis quinze ans en un instrument au service du rapport de force. Quand la responsable de la coalition « Diomaye Président », Aminata Touré, accuse Pastef d’utiliser le Parlement pour affaiblir le président, elle dit tout haut ce que chacun pense tout bas : le contenu technique du texte (nombre de motions de censure durant une législature, encadrement du droit de dissolution d’une législature par le président de la République, composition de la future Cour constitutionnelle) compte moins sur l’instant que la question de savoir qui de la présidence ou de la présidence de l’Assemblée sortira renforcée de cette séquence.

L’urgence n’est pas aux querelles

Le Sénégal a pourtant d’autres priorités que ce bras de fer entre deux hommes qui furent alliés avant d’être rivaux. La dette publique, précisément, continue de peser sur les marges de manœuvre budgétaires du pays. Les attentes sociales nées de l’alternance de 2024 restent largement insatisfaites. La situation sécuritaire dans la sous-région sahélienne appelle à une vigilance constante. Aucun de ces dossiers ne s’accommode d’un exécutif absorbé par sa propre guerre de succession.

C’est pourquoi, en dépit de leur rupture consommée et de leurs ambitions désormais ouvertement contradictoires pour 2029, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko doivent à leur pays un minimum de hauteur. Malgré le vote de la loi de révision et les exhortations de Sonko à la faire promulguer par la présidence, le débat est loin d’être fini. Le jour même du vote, le ministre de la Justice a émis des réserves, déploré le rejet de ses amendements et dit que la révision devrait être soumise à un référendum national.

Le spectacle du 29 juin dans lequel les députés ont joué un rôle actif n’est pas la marque d’une culture civique. Elle symbolise un dérèglement institutionnel, motivé par des ambitions politiques et où la courtoisie parlementaire usuelle cède le pas aux invectives obscènes. Ce dérèglement pollue tout un débat qui exige pourtant sérénité et sens du sacrifice. Le Sénégal mérite mieux que d’être l’otage des ambitions personnelles.

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DANS L’ACTU

LASIDENCE DE DOUMBOUYA DANS LE GARD VOILÉE D’OPACITÉ AU NOM DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE DE LA FRANCE

Un vieux mas cévenol, dans le sud de la France, enserré de murs d’enceintes de plus en plus hauts, et une grue gourmande. Les Mages, commune de quelque 2 000 habitants près d’Alès, dans les Cévennes gardoises, abrite une demeure bien intrigante. Continuellement en chantier depuis 2022, sans qu’un panneau d’affichage extérieur informe de la nature des travaux ou du maître d’œuvre. On y construirait même un bunker au sous-sol, souffle une source au quotidien français Midi libre.

Le titre de presse régionale s’est penché sur le sujet dans le contexte d’un référé au tribunal administratif de Nîmes le 17 juin. La procédure a été initiée par le journaliste Thomas Dietrich (collaborateur d’Afrique XXI). Peu après avoir identifié les prestigieux acquéreurs de cette propriété, l’autocrate guinéen Mamadi Doumbouya et son épouse Lauriane Darboux-Doumbouya, tous deux français, il s’était rendu sur les lieux en décembre 2025 pour glaner informations et documents administratifs. Face au refus de la mairie de lui transmettre les permis de construire, puis faute de les avoir intégralement obtenus à la suite d’une saisie de la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), il a assigné la mairie des Mages devant le tribunal gardois.

Le 24 juin, le tribunal a rendu sa décision. Statuant en grande partie sur le caractère « d’urgence » de la demande de documents en principe publics invoqué par le journaliste, il a considéré qu’il n’y avait « pas urgence à communiquer les documents sollicités », tout en ajoutant que Thomas Dietrich « ne [résidait] pas dans la commune et n’[avait] pas d’intérêt à agir pour contester la légalité des permis de construire ». Une nouvelle audience, au fond, devrait se tenir dans quelques mois.

Dans son mémoire remis au tribunal, relate Midi libre, le maire des Mages, Alain Giovinazzo, a indiqué que la transmission de ces documents pourrait nuire « à la conduite de la politique extérieure de la France en Guinée et à la sûreté de l’État, à la sécurité publique, à la sécurité des personnes ». Le journal souligne que l’édile se dit « sous pression » et a reçu « des directives orales de la préfecture ».

Le contentieux est relatif à deux permis de construire, délivrés en 2021 et en 2024. Thomas Dietrich a seulement obtenu des éléments du premier, dont certaines mentions, censées être publiques, étaient illisibles.

La propriété est située à une quinzaine de kilomètres d’Alès, ville native de Lauriane Darboux-Doumbouya, où réside une partie de sa famille, selon Midi libre. Des maigres informations obtenues, la résidence française du couple se compose, outre du mas, de bâtiments modernes aux toits plats, « une piscine, des extensions et des surélévations sont envisagées », et « un niveau supplémentaire doit être créé au-dessus du sol ».

Mamadi Doumbouya est à la tête d’un pays devenu en quelques années le premier producteur mondial de bauxite, un minerai utilisé dans la fabrication de l’aluminium. Il a aussi accéléré, à la manière forte, la mise en route du méga-projet de Simandou, immense gisement de fer croqué par de nombreuses compagnies étrangères. Enfin, ce réhabilitateur de la figure du tyran Sékou Touré a considérablement durci la répression vis-à-vis des voix critiques, et a fait fermer de nombreux médias. Ni ces dérives autoritaires ni le recours à des méthodes brutales ne sont publiquement dénoncés par la France.
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LES ARTICLES DE LA SEMAINE

Louisa Yousfi. « Il faut investir un peu de notre part dans l’histoire »
Entretien Dans son nouveau livre, La Grande Méthode, paru en février, la militante s’interroge sur la nostalgie qui tiraille les post-colonisés. Elle propose des pistes de réflexion et de réconciliation, notamment avec le fait religieux. Le tout sur fond d’une grande épopée, celle du rapatriement du corps de son père en Algérie.
Par Hassina MechaÏ

Les dangers d’un nouvel ordre politique en RD Congo
Parti pris Dans ce texte, le chercheur met en cause la volonté du président congolais Félix Tshisekedi d’imposer une nouvelle Constitution dans le contexte de la guerre dans l’est du pays. Sans consensus ni légitimité clairs, ce projet pourrait conduire à davantage de violences, craint l’universitaire.
Par Erik Kennes

« Petite casbah », une histoire (post)coloniale entravée
Analyse Le projet éditorial publié par les éditions Bayard Jeunesse, tiré du dessin animé éponyme, a subi de nombreuses interventions en cours d’écriture. La doctorante Laura Orban, un temps coautrice, explique pourquoi elle a décidé de retirer sa signature, et analyse en quoi cette expérience est un révélateur de logiques plus générales à l’œuvre dans l’écriture et dans la transmission de l’histoire coloniale et postcoloniale.
Par Laura Orban

IN ENGLISH

DR Congo. The dangers of pushing through a new political order
Analysis In this article, the researcher questions Congolese President Félix Tshisekedi’s determination to impose a new constitution against the backdrop of the war raging in the east of the country. In the absence of a clear consensus and legitimacy, the researcher fears that this plan could lead to a resurgence of violence.
By Erik Kennes

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