
ÉDITO
LA CULTURE, UNE DENRÉE RARE AU TCHAD
Par Ahmat Adoum Abdelmadjid
Le samedi 13 juin, le ministère de la Culture du Tchad a organisé l’avant-première nationale de Soumsoum à N’Djamena. Il s’agit du dernier long-métrage du réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun, lauréat du Prix du jury au Festival de Cannes en 2010 pour Un homme qui crie. Dans la grande salle de cérémonie du ministère des Affaires étrangères, installée dans un immeuble flambant neuf inauguré en mars 2023, de nombreux invités de marque étaient présents : artistes, universitaires, diplomates...
Si cette avant-première a été projetée au ministère des Affaires étrangères plutôt que dans une salle de cinéma, c’est pour une raison simple : le Tchad ne dispose plus d’aucune salle de cinéma opérationnelle. Le Normandie, unique cinéma du pays, est fermé depuis 2020.
Construit dans les années 1940 par deux frères arméniens de passage dans le pays, Le Normandie a véritablement commencé à fonctionner dans les années 1950. Pendant plusieurs décennies, il a fait la fierté des artistes tchadiens et des Lamy-Fortains (les habitants de Fort-Lamy, ancien nom de la capitale tchadienne). Tous les amoureux du septième art connaissaient cette adresse mythique située au cœur de N’Djamena.
Unique salle de cinéma répondant aux normes internationales dans toute la région d’Afrique centrale à cette époque, Le Normandie constituait un symbole culturel majeur. En 1979, le cinéma cesse ses activités en raison de la guerre civile. Après le départ des frères arméniens, son exploitation est reprise par un entrepreneur jusqu’à la fin des années 1980.
Fermé à nouveau, l’établissement ne rouvrira ses portes qu’une trentaine d’années plus tard, à la faveur d’une rénovation financée par les autorités tchadiennes pour le cinquantenaire de l’indépendance du pays. Mais cette renaissance sera de courte durée. En 2019, la salle ferme une nouvelle fois « en raison de difficultés », selon le cinéaste Issa Serge Ceolo, qui en assurait alors la direction. Il a certes existé d’autres lieux de projection. Mais il s’agissait essentiellement de « cinémas ouverts », ou de salles en plein air, poursuit le réalisateur, qui fut membre de jury lors de plusieurs festivals internationaux.
L’histoire du cinéma Normandie illustre à elle seule la place qu’occupe la culture au Tchad. Pour la grande majorité des Tchadiens, l’accès à la culture en général demeure en effet extrêmement limité. Un artiste qui a requis l’anonymat résume ainsi la situation : « Les Tchadiens ne peuvent même pas regarder les films produits par leurs compatriotes. » Avant d’ajouter : « La culture au Tchad, c’est un luxe. »
Alors que des pays comme le Bénin ont réalisé des progrès notables en matière de construction d’infrastructures culturelles, le Tchad ne dispose que d’une seule bibliothèque nationale et d’un seul musée national répondant aux normes internationales pour plus de 20 millions d’habitants. Roseline F. Tekeu, responsable de projets éducatifs pour l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid), rappelait dans une tribune publiée dans le quotidien français Le Monde, en 2019, que le Cameroun comptait 1 bibliothèque pour 406 779 habitants, quand le Bénin en avait 1 pour 46 728 habitants.
L’État a certes tenté d’apporter des solutions, mais celles-ci sont encore insuffisantes. En 2018, il a lancé le festival Dary (« Mon pays », en arabe tchadien). Cet évènement, qui regroupe des milliers de personnes, permet de mettre en avant la richesse culturelle du Tchad (dans les domaines culinaire, de la musique, ou encore vestimentaire...). A contrario, l’ancien siège de l’Assemblée nationale, qui devait être transformé en Palais de la culture, a finalement été attribué au Sénat, institution créée par la nouvelle Constitution issue du Dialogue national inclusif de 2022. Une décision qui a suscité la déception du monde culturel et que de nombreux artistes ont eu du mal à comprendre.
D’autant que, si Mahamat-Saleh Haroun est aujourd’hui le cinéaste tchadien le plus récompensé à l’international (prix spécial du jury à la Mostra de Venise en 2006, Étalon de bronze de Yennenga au Fespaco en 2007, Fipresci à la Berlinale 2026...), d’autres artistes se sont également illustrés sur la scène internationale : Amchilini (« Choisis-moi »), du réalisateur Allamine Kader, a reçu le grand prix Kilimandjaro au festival Africlap de Toulouse en 2023, Diya (« Le Prix du sang »), d’Achille Ronaimou, a été élu Meilleure interprétation masculine au Fespaco de 2025. Invité d’honneur de la dernière édition de ce festival burkinabé, le Tchad devrait enfin prendre la mesure de son potentiel, et offrir à ses concitoyens la possibilité de voir enfin, sur grand écran, les films de ses artistes.
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À VOIR
AU FRIDA FILM FESTIVAL, « SOUNDTRACK TO A COUP D’ÉTAT » À L’HONNEUR
Pour sa première édition, le Frida Film Festival, qui se déroule à Paris du 27 au 29 juin, a décidé d’intégrer dans sa programmation une masterclass autour du documentaire Soundtrack to a coup d’État, le chef-d’œuvre du réalisateur belge Johan Grimonprez, sorti en salle le 1er octobre 2025. Le film revient sur le complot mondial pour assassiner Patrice Lumumba, en 1961. Il est mis en musique grâce à une bande-son savoureuse, comprenant Louis Armstrong, Abbey Lincoln, et les artistes de free-jazz Ornette Coleman, John Coltrane, Miles Davis ou encore Archie Shepp.
Le film de Johan Grimonprez a le mérite majeur d’exhumer des archives exceptionnelles et de les rassembler dans un montage savamment construit qui permet, même au plus néophyte des spectateurs, de comprendre les mécanismes de ce complot. Et c’est justement Rik Chaubet, le monteur image du film, qui sera présent lors de cette masterclass. Son travail sur ce documentaire a été de nombreuses fois récompensés : il a été nommé aux Critics Choice Awards et a remporté l’IDA Award, le Cinematic Eye Honor ainsi que le MIRAGE Award du meilleur montage. Il a également reçu le Rising Star Award aux Ensors en Belgique.
À voir : « Masterclass – Soundtrack to a Coup d’État », Rik Chaubet, monteur et musicien, 27 juin 2026, 18 heures, Cinéma Saint-André des Arts, 75006, Paris, dans le cadre du Frida Film Festival (27-29 juin). Toutes les infos ici.
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IN ENGLISH
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