Déboires judiciaires et retour de Kabila, Tshisekedi sur plusieurs fronts

Analyse · Des perquisitions ont eu lieu le 14 octobre dans des résidences belges fréquentées par le chef de l’État congolais. Deux jours avant, Joseph Kabila annonçait prendre la tête de la rébellion dans l’est de la RD Congo. Ces deux évènements concomitants fragilisent la stabilité même du pays.

Félix Tshisekedi, lors de son arrivée à Moscour pour le sommet Russie-Afrique, le 27 octobre 2026.
© Présidence de la RD Congo.

Les surprises, voire les malheurs, arrivent rarement seuls : selon la sagesse populaire, ils volent en escadrille. Deux évènements viennent de le rappeler à la République démocratique du Congo (RD Congo) : la proclamation du « Front pour la refondation du Congo » (FRC), faite à Goma le 12 octobre par l’ancien président Joseph Kabila, en remplacement du M23 (voir ici l’analyse de Kristof Titeca) ; et, le 14 octobre, des perquisitions réalisées par la police de Bruxelles dans plusieurs résidences du président Félix Tshisekedi.

La police du Royaume s’est ainsi rendue dans les lieux où le président congolais et sa famille avaient l’habitude de descendre. Parmi eux, une villa située à Uccle, dans un quartier résidentiel du sud de Bruxelles, non loin de l’ancienne propriété de l’ancien président Mobutu Sese Seko, et considérée comme la résidence secondaire du couple présidentiel1, a été soigneusement visitée par les enquêteurs. La luxueuse demeure est louée, pour 20 000 euros par mois, à un banquier d’origine belge résidant à Goma.

Les enquêteurs belges répondaient à une plainte déposée par la société civile katangaise il y a un an, en novembre 2025. Des syndicalistes, des ONG locales, d’anciens dirigeants de la société minière Gécamines avaient chargé l’avocat belge Bernard Maingain de constituer un dossier auprès du parquet fédéral. Ils dénonçaient un « pillage » des sites miniers et des opérations de blanchiment. La plainte était également signée par l’avocat katangais Hervé Diakese, un proche de Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga aujourd’hui dans l’opposition.

Une « caverne d’Ali Baba »

Le chef de l’État congolais est toujours un familier de la capitale belge (son opposant de père, Étienne, s’y était réfugié avec toute sa famille), où il y a peu il avait encore inauguré un restaurant de luxe dans le quartier le plus huppé de Bruxelles. Il se rend aussi régulièrement en Belgique pour des examens médicaux. Il y est accueilli par une diaspora nombreuse, parmi laquelle de nombreux ressortissants de sa province d’origine, le Kasaï. Certains ont acquis la nationalité belge et occupent des fonctions politiques officielles.

De son côté, Bernard Maingain, connu en France pour avoir participé à l’enquête menée au Rwanda par le juge Marc Trevidic à propos de l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, et auteur du livre Le Cri du Falcon (Histoire et Images, 2024), a rappelé que plusieurs personnes concernées par l’accusation possédaient la nationalité belge2. Ce qui autorise la justice belge à enquêter sur des actes de détournement de fonds et de corruption commis par ses nationaux. Si tous les mis en cause sont présumés innocents, et si le résultat des perquisitions n’a pas été dévoilé, l’avocat a évoqué une « caverne d’Ali Baba ».

Les soupçons d’enrichissement qui pèsent sur le chef de l’État ne sont pas nouveaux. André Wameso, le gouverneur de la Banque centrale du Congo, cité sur le site Congo Confidentiel le 14 octobre 20253, avait déjà souligné le décalage entre les volumes d’exportations minières et les dépôts enregistrés dans le système bancaire national. D’après lui, entre 2023 et 2025, le Congo a enregistré 83,2 milliards de dollars d’exportations (environ 74 milliards d’euros). La loi congolaise oblige les entreprises à rapatrier au moins 60 % des devises. Selon Wameso, les entreprises ont déclaré avoir rapatrié 54,4 milliards de dollars (ce qui correspond à peu près au seuil minimum obligatoire). Or, précise le gouverneur de la Banque centrale, les dépôts bancaires n’ont en réalité progressé que de 3,8 milliards de dollars. Les sommes qui pourraient avoir été détournées se chiffrent donc en milliards. Et, à Bruxelles comme à Kinshasa, le train de vie du chef de l’État et de son entourage pose question.

Une riposte virulente à Kinshasa

Après les perquisitions, les réactions à Kinshasa ont été virulentes : en plus d’une convocation de l’ambassadrice de Belgique par le ministère congolais des Affaires étrangères, le cabinet présidentiel a interdit à ses membres de dialoguer avec la chancellerie belge. Le parti du chef de l’État, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), a d’abord réagi le 21 octobre via son secrétaire général Augustin Kabuya4. Ce dernier a rejeté les accusations de corruption et dénoncé une manœuvre destinée à salir le nom du chef de l’État et à torpiller son projet de changement de la Constitution.

Des propos bien plus inquiétants ont été tenus le même jour sur un réseau social par Fils Mukoko, membre de l’UDPS et directeur général intérimaire du réseau d’assainissement à Kinshasa. Dans une vidéo devenue virale, il a déclaré : « Nous allons distribuer les armes même dans les terrains de football. Nous allons distribuer les armes même dans les églises. Nous allons distribuer les armes même dans des universités. » Visant les ressortissants étrangers, il a asséné que ces derniers auraient du mal à sortir de Kinshasa. Démis de ses fonctions, Fils Mukoko, dont les propos ont été condamnés de toute part5, a été arrêté à son domicile le 22 octobre et une enquête a été ouverte par la justice congolaise pour « incitation à la haine ».

Mais ces menaces ont réveillé de mauvais souvenirs parmi les nombreux expatriés vivant dans la capitale (membres des représentations diplomatiques, humanitaires ou simples entrepreneurs privés). Ils se sont souvenus que la chute de Goma, en janvier 2025, avait déjà suscité des menaces contre les représentations diplomatiques. En 1997, la reprise de la guerre par l’armée rwandaise, qui venait d’être congédiée par Laurent-Désiré Kabila, s’était traduite par des violences dans la capitale, visant surtout les citoyens ressemblant à des Tutsis.

La création du FRN est « profondément illégitime »

Entre la prise en main de la rébellion dans l’est du Congo par l’ancien chef de l’État Joseph Kabila et les déboires judiciaires du clan Tshisekedi, de nombreux expatriés redoutent une explosion de colère populaire, même si les ambassades étrangères font profil bas et que les officiels tiennent des propos rassurants. Les armes circulent en nombre dans cette immense métropole. Et les Forces du progrès, la structure militante extrémiste de l’UDPS, a déjà intimidé ou agressé des membres d’autres formations politiques, en particulier des militants de la C64, la coalition réunissant des partis d’opposition contre l’idée d’un troisième mandat, que le président Tshisekedi tente d’imposer via une réforme constitutionnelle.

Préoccupé par la sécurité de ses compatriotes et soucieux de calmer Matonge (le quartier de Bruxelles fréquenté par la diaspora congolaise), le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a rappelé l’indépendance de la justice et réaffirmé le souhait de la Belgique de préserver des relations de confiance avec son ancienne colonie. Il s’est bien gardé de se prononcer sur le projet de changement de Constitution ou sur l’inquiétude qui gagne les expatriés. Mais, alors qu’il soutient les processus de négociation entamés à Doha et à Washington, il a qualifié, le 21 octobre, de « profondément illégitime » la création du Front pour le refondation de la nation annoncée à Goma par l’ancien président Kabila6.

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1Arthur Sente et Xavier Counasse, « À Uccle, la fastueuse villa secondaire des époux Tshisekedi », Le Soir, 15 décembre 2023.

2Arthur Sente, « Les quartiers du clan Tshisekedi perquisitionnés par la justice belge », Le Soir, 14 octobre 2026.

7Arthur Sente et Xavier Counasse, « À Uccle, la fastueuse villa secondaire des époux Tshisekedi », Le Soir, 15 décembre 2023.

8Arthur Sente, « Les quartiers du clan Tshisekedi perquisitionnés par la justice belge », Le Soir, 14 octobre 2026.