Au Mali, survivre aux blocus du Jnim entre famine, peur et négociation

Analyse · Le blocus est devenu l’une des principales armes de guerre du Jnim. En fermant les routes, en interdisant l’accès aux champs, en paralysant les marchés et en imposant des normes sociales et religieuses, le groupe armé cherche moins à conquérir qu’à étouffer. À Marébougou, Saye ou Kori-Maoundé, les habitants tentent de tenir entre la résistance, l’adaptation et des arrangements forcés.

La mosquée de la ville de Djenné. Durant le blocus de Marébougou, la ville a dû accueillir de nombreux déplacés.
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Dans l’histoire des régions centrales du Mali, le blocus n’est pas une nouveauté. Les guerres anciennes, comme celles de l’État de Ségou ou celles du Califat de Hamdalahi, au XIXe siècle, ont laissé le souvenir de villages encerclés, privés de circulation et de ravitaillement jusqu’à leur reddition. Mais avec l’expansion de la Katiba Macina, affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim, co-organisateur d’une attaque d’ampleur dans le pays le 25 avril), cette pratique a pris une forme contemporaine, systématique et politiquement réfléchie. Le blocus ne sert plus seulement à punir un territoire : il devient un mode de gouvernance par la contrainte, un moyen d’imposer l’obéissance sans administration formelle.

Notre étude1 « Vivre sous blocus », publiée en décembre 2025 par le Sipri et le réseau Recap, illustre cette réalité à travers plusieurs cas emblématiques dans les régions de Mopti et de Bandiagara : Marébougou, Saye, Kori-Maoundé, ainsi que le pont stratégique de Parou-Songobia, sur la route nationale 15. Ces terrains montrent que le blocus ne se limite pas à une simple fermeture militaire : il affecte la mobilité, l’agriculture, le commerce, l’éducation, les relations de genre et même les formes locales d’autorité. Son objectif est clair : rendre la vie impossible à ceux qui refusent de se soumettre.

Dans les localités visées, les combattants tentent souvent d’imposer ce que les habitants désignent comme un benkan, un terme de la langue bamanan qui, en général, désigne un pacte ou un compromis. Cependant, en réalité, il s’agit moins d’un accord que d’un ensemble d’injonctions unilatérales : versement forcé de la zakat (aumône obligatoire versée annuellement en vertu des règles de solidarité de l’islam) sur les récoltes et le bétail, fermeture des écoles, port obligatoire du voile pour les femmes, interdiction de la musique et restriction des cérémonies sociales. Le vocabulaire local utilisé pour cet arrangement dissimule une relation profondément inégale, fondée sur la menace et la violence.

À Marébougou, une résistance de courte durée

Partout, la stratégie demeure identique : étouffer pour forcer l’adhésion ou, au minimum, la résignation. Cependant, les méthodes diffèrent selon la dynamique du rapport des forces locales. Lorsque la résistance armée est faible ou démantelée, le blocus peut mener à une soumission forcée. En revanche, lorsque des groupes d’autodéfense subsistent, l’isolement s’intensifie et se durcit, transformant le siège en une épreuve de longue haleine, où les civils supportent le coût le plus lourd.

À Marébougou, dans le cercle de Djenné, la rupture survient en 2021. Les habitants rejettent les ordres de la Katiba Macina, notamment la fermeture des écoles, le port du voile obligatoire, l’abandon de certaines foires, ainsi que les prélèvements agricoles et sur le bétail. Une telle position de fermeté face aux combattants de la Katiba Macina s’explique par divers facteurs, dont les patrouilles régulières des forces de sécurité et la présence d’un campement donso.

Ces années (2019-2021), dans le centre du Mali, sont celles d’un engouement général et d’une confiance dans la capacité des groupes d’autodéfense à faire face aux groupes djihadistes. L’engagement armé au sein des groupes d’autodéfense était alors présenté comme une forme d’antiterrorisme par le bas, et certains de leurs chefs jouissaient d’une certaine proximité avec les forces de sécurité. À l’image des combattants djihadistes, certains de ces chefs s’enrichissaient du vol de bétail et de prélèvements de tout genre sur les villageois comme garantie de protection. Mais cette résistance armée de Marébougou fut de courte durée car, après la défaite des groupes d’autodéfense2 face aux djihadistes en octobre 2021, la situation changea radicalement. Un blocus total fut alors instauré pour une durée de six mois.

Assassinats ciblés de chasseurs influents

Cette situation enferme peu à peu Marébougou dans une impasse. L’accès aux marchés est coupé, les déplacements sur les axes routiers deviennent dangereux, les champs sont difficiles à exploiter, le ravitaillement en denrées de première nécessité est bloqué. À l’issue de cette période, Marébougou accepte ce que beaucoup considèrent comme un pacte de survie. Ce n’est pas une adhésion par conviction, mais un ajustement forcé visant à mettre fin aux décès multiples des villageois par manque de nourriture (« même le sel avait manqué », rapportent certains témoins, alors que cette denrée est généralement abondante), à retrouver une certaine mobilité permettant d’acheminer des produits alimentaires, des médicaments, et à relancer une économie figée par plusieurs mois de blocage de tout accès aux foires locales. En contrepartie, la vie sociale et religieuse du village est profondément modifiée.

Au-delà de Marébougou, les conséquences de la défaite s’étendent à l’ensemble de la partie du delta inondé, notamment les cercles de Djenné et de Macina, dans la région de Mopti. À l’approche des affrontements, les groupes d’autodéfense avaient aligné plusieurs centaines de combattants issus de divers horizons. La défaite a entamé l’enthousiasme et la confiance des populations vis-à-vis des groupes d’autodéfense, et l’absence de réaction immédiate des forces de sécurité a permis aux combattants de la Katiba de mettre la pression sur des localités avoisinantes (Sofara, Macina, jusqu’à Niono). En plus du harcèlement des villageois de ces localités, la Katiba Macina procéda à des assassinats ciblés de chasseurs influents, dont certains avaient coordonné la mobilisation générale pour la bataille de Marébougou. Les chefs chasseurs éliminés étaient par ailleurs accusés par les djihadistes de collaborer avec les forces de sécurité et d’accaparer des ressources des éleveurs, notamment le bétail et l’accès aux points d’eau et à certaines zones de pâturage.

À Saye, le blocus de 2023 s’est intensifié durant les années 2024 et 2025 jusqu’à perturber totalement la vie économique et sociale. Si la même dynamique observée à Marébougou est à l’œuvre, la situation diffère. Le rejet du benkan y est plus direct et plus soutenu. Les habitants pensent qu’ils ne doivent pas obéir à une autorité religieuse extérieure, d’autant plus qu’ils se considèrent comme de « bons musulmans ». Au-delà de la question religieuse, les villageois estiment avoir déjà perdu l’essentiel de leurs biens et ne voient donc rien à protéger en se soumettant à un accord local dont les promoteurs les ont suffisamment dépouillés (récoltes incendiées, bétail enlevé, accès à certains marchés hebdomadaires locaux coupé). La résistance dans ces localités s’organise autour des autorités traditionnelles, des organisations de la jeunesse et des combattants donsow.

Une surcharge humanitaire pour pousser le village à la reddition

L’immobilité imposée à Saye entraîne l’inaccessibilité aux terres agricoles, aux pâturages et à de nombreux circuits commerciaux. Les hommes restent majoritairement confinés au périmètre du village. Ceux qui s’aventurent hors du village sont abattus ou enlevés. Les femmes, considérées comme moins menaçantes par les combattants, parviennent parfois à sortir du village pour aller en brousse chercher de quoi faire à manger, du bois de chauffe ainsi que de la paille utilisée pour tisser des nattes et des éventails. Cette liberté relative ne les protège pas de la violence structurelle du siège : elle montre plutôt comment le blocus modifie les rôles sociaux et les risques.

L’exemple de Saye illustre comment les groupes armés exploitent les déplacements de population pour renforcer leur pression sur les villageois et les contraindre à se soumettre. En raison de son influence historique dans la localité (Saye a résisté au pouvoir de Ségou en 1782), le refus d’adhérer au benkan a poussé plusieurs villages réfractaires à s’y réfugier à partir de 2023. Cela a entraîné une augmentation soudaine des besoins en nourriture et en médicaments et a également intensifié la pression sur les services publics locaux, déjà affaiblis par le blocus et l’absence de possibilité d’approvisionnement à partir des centres urbains proches comme Djenné ou San. Le siège ne se contente pas de confiner, il crée intentionnellement une surcharge humanitaire pour pousser le village à la reddition.

Dans d’autres villages de la localité de Bandiagara, la situation diffère. Depuis 2018, le village de Kori-Maoundé est marqué par la présence de combattants de Dan Na Ambassagou, un mouvement d’autodéfense résistant à toute négociation avec les groupes djihadistes. Les autorités locales (chefs de village, imams, maires) sont soumises à cette ligne radicale. En conséquence, aucun dialogue direct avec la Katiba Macina n’est encore envisagé, et le blocus devient de plus en plus punitif.

La mémoire de la résistance contre les Français

L’isolement s’est instauré progressivement : attaques ciblées, assassinats, restrictions de circulation et interdiction pour les transporteurs de s’arrêter ou de charger des passagers. En 2024, l’accès aux champs est presque entièrement interdit. Le blocus ne vise pas seulement à contrôler la localité, mais aussi à envoyer un message en ciblant un territoire considéré comme un bastion ennemi, où une partie des autorités et des populations locales reste fidèle à la ligne dure de la résistance armée défendue par Dan Na Ambassagou. Comme à Saye, ici, la mémoire collective conserve les fragments de la résistance contre le colonialisme français, dont l’une des batailles décisives a eu lieu sur les collines de Kori-Kori en avril 18923, étape ultime de la prise de Bandiagara par les troupes coloniales. Pour les combattants du groupe d’autodéfense et pour les villageois, l’idée d’un pacte de soumission n’est pas à l’ordre du jour malgré les pressions exercées par les combattants de la Katiba Macina. De plus, ce village est devenu un refuge pour des déplacés d’autres villages.

Dans cette configuration, la topographie du plateau et la présence du groupe d’autodéfense peuvent ralentir les offensives directes, mais ne stoppent pas l’étranglement progressif du village. Les civils payent le prix de la non-négociation en étant forcés de fuir vers Bandiagara, Sévaré ou Bamako, ou de survivre dans des conditions de plus en plus précaires sur place.

Reste le rôle des médiateurs. Des figures d’intermédiation existent et jouissent d’une certaine légitimité. Un dialogue peut s’instaurer, même en situation de fortes contraintes. À Marébougou, des maires voisins ont ainsi fait office d’intermédiaires entre le village et les combattants. À Saye, cependant, aucune initiative de ce genre ne s’est vraiment développée. À Kori-Maoundé, l’influence de Dan Na Ambassagou empêche toute médiation locale, et les tentatives de médiation par l’équipe régionale d’appui à la réconciliation (ministère de la Réconciliation nationale) restent éloignées des enjeux concrets du village.

Cette comparaison met en évidence une réalité souvent ignorée : le blocus ne relève pas uniquement de la sphère militaire. Il dépend également de la présence et de la capacité des relais politiques, traditionnels ou religieux à transformer un rapport de force armé en dialogue. En l’absence de médiation, la violence a tendance à perdurer.

L’école, l’agriculture et l’élevage, les piliers du village

Dans tous ces villages, l’école va bien au-delà d’un simple lieu d’apprentissage. Elle constitue un pilier pour les familles, un espace de rencontres sociales, une promesse d’avenir et, surtout, l’un des derniers témoins tangibles de la présence de l’État. À Kori-Maoundé, comme à Marébougou et à Saye, l’arrivée ou la pression exercée par des groupes armés a entraîné la fuite des enseignants, la fermeture des classes et la dispersion des élèves.

La fermeture des écoles n’est pas un simple dommage collatéral. Elle fait partie d’un changement plus vaste, où le retrait de l’administration laisse place à d’autres modes de régulation, qu’ils soient religieux ou armés. Lorsqu’une école disparaît, ce n’est pas uniquement l’instruction qui diminue, c’est tout un avenir collectif qui s’amenuise.

Mais le premier impact du blocus porte souvent sur l’agriculture. Lorsque les champs deviennent inaccessibles, que les cultivateurs sont victimes d’attaques ou que les récoltes sont brûlées, c’est tout le cœur de l’économie rurale qui en souffre. À Marébougou, seuls les champs proches du village restent exploitables. Partout ailleurs, l’insécurité réduit considérablement la zone cultivable, forçant les ménages à dépendre d’approvisionnements extérieurs… qui deviennent impossibles en raison du siège.

L’élevage et le commerce de bétail, qui complètent l’agriculture, sont également affectés par le blocus. Les enlèvements massifs de troupeaux détruisent des familles entières. Les foires hebdomadaires, essentielles aux économies rurales des régions de Ségou et de Mopti, deviennent rares, inaccessibles ou dangereuses. Ce sont surtout les marges d’autonomie des femmes, impliquées dans le maraîchage, la transformation ou le petit commerce, qui diminuent. Le blocus détruit non seulement des revenus, mais aussi les liens d’échange qui soutenaient les territoires.

Un renforcement des liens communautaires

Cependant, vivre sous blocus ne se limite pas à la souffrance. Dans les trois villages, notre enquête révèle des formes d’entraide essentielles à la survie, parmi lesquelles le partage de nourriture, la mutualisation de l’eau, l’aide aux malades, la répartition des tâches quotidiennes, le soutien aux ménages vulnérables. À Saye comme à Marébougou, nombreux sont ceux qui parlent d’un renforcement des liens communautaires face aux difficultés.

Ces solidarités n’éliminent ni la faim ni la peur, mais elles retardent, au moins temporairement, l’effondrement total du tissu social. Elles montrent que les habitants ne sont pas seulement des victimes passives de conflits armés. Ils jouent aussi un rôle actif dans leur survie en créant localement des formes de protection face à l’absence de l’État.

Marébougou, Saye et Kori-Maoundé révèlent que le blocus au Mali est bien plus qu’une simple tactique. Il fonctionne désormais comme une véritable technologie de contrôle territorial. En maîtrisant les routes, les marchés, les écoles et les normes sociales, ces groupes armés transforment radicalement les conditions de vie quotidiennes. Bien qu’ils n’occupent pas systématiquement tous les villages, ils influencent de plus en plus le quotidien des populations.

D’un village à l’autre, les réponses varient, entre reddition forcée, résistance prolongée, refus de négocier, fuite partielle ou arrangements pragmatiques. Cependant, la question reste la même partout : comment vivre lorsque tout ce qui relie un territoire au reste du monde (routes, champs, écoles, marchés) peut être coupé du jour au lendemain ? Dans les régions de Ségou et de Mopti, le blocus ne cause pas seulement des pénuries. Il établit aussi un ordre politique basé sur la peur.

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1Poudiougou, I. & Tangara, M. B. (2026). «  Vivre sous blocus : cas des zones sous influence du JNIM au Mali  ». Working paper SIPRI/REcAP, à retrouver en PDF ici.

2«  Marébougou : un affrontement entre chasseurs et djihadistes fait des morts et des dizaines de blessés  », Afrik Info, 22 octobre 2021, à lire ici.

3Vincent Joly, Histoire contemporaine du Mali, Perrin, 2024.

4Poudiougou, I. & Tangara, M. B. (2026). «  Vivre sous blocus : cas des zones sous influence du JNIM au Mali  ». Working paper SIPRI/REcAP, à retrouver en PDF ici.

5«  Marébougou : un affrontement entre chasseurs et djihadistes fait des morts et des dizaines de blessés  », Afrik Info, 22 octobre 2021, à lire ici.

6Vincent Joly, Histoire contemporaine du Mali, Perrin, 2024.