Ibrahima Poudiougou : « Les populations sont très fatiguées »

Entretien · Depuis plus de dix ans, le delta central du Mali traverse une crise majeure qui oppose des combattants d’autodéfense appartenant aux groupes sédentaires et des djihadistes se réclamant de groupes nomades, autour d’enjeux liés aux équilibres sociaux hérités du passé. L’anthropologue Ibrahima Poudiougou, spécialiste des questions d’accès aux ressources naturelles, répond aux questions d’Afrique XXI sur le rapport de force et les itinéraires individuels et collectifs qui percutent des mémoires réelles et fantasmées.

Après la tuerie du village dogon de Sobane Da, dans la région de Mopti, enquête de la Minusma, juin 2019.
© Flickr/MINUSMA/Harandane Dicko

Ces derniers jours, les combattants dogons ont appelé l’armée malienne à la rescousse sur le plateau où ils sont repliés, alors qu’ils subissent une pression accrue des groupes djihadistes organisés au sein de la puissante katiba Macina, commandée par Amadou Kouffa.

Longtemps associés aux forces armées maliennes dans la guerre contre les djihadistes, les hommes de Youssouf Toloba, réunis au sein du groupe d’autodéfense Dan Nan Ambassagou (DNA), perdaient progressivement le terrain tandis que de nombreux villages agricoles dogons concluaient de guerre lasse des accords de paix locaux et renonçaient aux armes. Les affrontements intercommunautaires qui ont culminé en 2019 ont cessé. Youssouf Toloba jure qu’il continuera la guerre jusqu’au bout mais son combat semble, de plus en plus, appartenir au passé.

Ibrahima Poudiougou, Dogon, a suivi l’évolution du groupe au fil de ses enquêtes de terrain – dans le cadre de sa thèse, de 2018 à 2023, puis de la fin 2023 à aujourd’hui, dans le cadre du projet européen ERC-Landresponse – dans la région de Bandiagara et dans la zone du delta inondé, à Djenné. Il exploite également des données disponibles dans l’espace public.

Dans cette région du Mali, les règles régissant le partage des ressources remontent à des temps très lointains et ont peu évolué depuis leur formalisation, au XIXe siècle, sous l’égide du royaume peul du Macina, contrairement à certains équilibres économiques et sociaux. Les souvenirs de sujétion, voire d’asservissement, nourrissent aussi certains engagements dans la guerre.

« Tout est parti d’un besoin de protection »

Nathalie Prévost : Comment s’organisent les appartenances respectives des différentes communautés dogon et peule aux groupes armés depuis 2015 dans le delta central ?

Ibrahima Poudiougou : Chez les Dogons, tout est parti d’un sentiment de besoin de protection, de l’idée que la menace approchait et qu’il fallait peut-être commencer à agir. C’est venu non pas des villages, mais plutôt de la confrérie des chasseurs, les Donzos, qui ont senti la nécessité de se protéger eux-mêmes. Dès 2013, l’armée avait commencé à les utiliser comme éclaireurs pour des opérations dans le centre, et certains étaient devenus des cibles pour les djihadistes et ont été éliminés. À ce moment-là, à la suite de la reconquête du nord du Mali par Serval et par les Fama [Forces armées maliennes], une partie des combattants du Mujao, dont les bases étaient détruites, s’étaient repliés à Douentza. En face d’une présence accrue de combattants armés qui entraient dans les villages, prêchaient et demandaient aux gens de se comporter de telle ou telle façon, le besoin de protection a grandi. Fin 2015, début 2016, au moment où se constituait la katiba Macina, des villages de Douentza se sont organisés pour mettre en place des groupes vigilants qui se relayaient la nuit.

Côté peul, la katiba Macina mobilise une logistique historique et mémorielle. Avec l’arrivée de ces combattants du Mujao, l’armée mène des opérations dont les cibles identifiées et parfois éliminées sont des Peuls. En outre, les personnes que désignent les chasseurs intégrés dans les mouvements de l’armée sont des Peuls soupçonnés d’être des combattants.

Cette situation crée une certaine tension des deux côtés sans qu’on puisse encore parler d’un appel de tous les Peuls au djihad. Celui qui deviendra le chef de la katiba Macina, Amadou Kouffa, s’attache à convaincre un groupe social précis : les nobles dépourvus de contrôle du foncier mais propriétaires de troupeaux, qui ont besoin d’accès aux pâturages et viennent de l’extérieur du delta, dont la plaine du Séno. Kouffa mobilise de vieilles tensions à l’intérieur de la communauté et il propose la libération des bourgous [herbe du fleuve très prisée pour le pâturage, qui apparaît lors de la décrue] et un accès égalitaire, contestant, en particulier, le niveau des droits de pâture exigés par leurs propriétaires. Ce qui révolte le plus ces éleveurs peuls qui viennent de l’extérieur du delta, c’est le fait de devoir payer plusieurs fois aux différents membres d’une même famille. Nobles eux aussi, ils acceptent le principe du prélèvement mais contestent ses modalités. Ceux qui contrôlent les pâturages en vertu du droit coutumier – ainsi que des familles maraboutiques locales – tentent de résister à la pression de la katiba Macina. Mais après plusieurs assassinats, ils finissent par céder - sans pour autant couper tous les liens avec l’État par ailleurs. Ils n’ont guère le choix. Soit ils s’allient avec Kouffa, soit ils perdent tout : leur vie et le contrôle des terres.

« L’élan n’a pas tenu au-delà de trois ou quatre années »

Nathalie Prévost : Comment a évolué le rapport de force entre la katiba Macina et les groupes d’autodéfense dogons au fil des années ?

Ibrahima Poudiougou  : Il y a eu des moments de forte tension. De la fin 2015 jusqu’à 2019, chacune des deux parties était convaincue qu’elle pouvait gagner, jusqu’aux épisodes d’Ogossagou et de Sobanda1.

Avec le ralliement des notabilités, la katiba Macina s’est renforcée après 2015, gagnant de la légitimité, et en face, Dan Nan Ambassagou s’est structuré sur un modèle de rébellion à l’ivoirienne, s’implantant dans les villages et se projetant comme maître de la société dogon. Mais ça a rapidement craqué parce que les sociétés dogons ne sont pas historiquement très hiérarchisées. Le chef de village a du pouvoir dans son village, mais il n’existe pas un grand chef quelque part auquel tout le monde se soumet. C’est une société villageoise, et la légitimité est celle du village.

À partir de 2021-2022 [date du coup d’État], le soutien politique manifesté par le pouvoir central à Dan Nan Ambassagou après les élections de 2018 a diminué ainsi que le soutien financier qui provenait en partie de la diaspora – notamment en Côte d’Ivoire. L’élan créé par le message « on détruit votre patrie, il faut aider » n’a pas tenu au-delà de trois ou quatre années. Les gens ont pris conscience, y compris au sein de Dan Nan Ambassagou, que les moyens militaires de la katiba Macina ne pouvaient pas être confrontés par la force. Des villages dogons ont commencé à réagir aux violences internes. Puis sont arrivés, à partir de 2021, les accords de paix locaux, surtout dans la plaine. Dan Nan Ambassagou a reculé militairement. Depuis 2022, le groupe se concentre sur le plateau, son bastion, dont l’accès est très difficile. Dan Nan Ambassagou ne mène quasiment plus de campagnes militaires. Il n’y a presque plus de mouvements sur la falaise. Les kalachnikovs sont rangées à la maison. N’étant plus en mesure de cultiver leurs terres ni même parfois d’y accéder, beaucoup de villages dogons ont accepté de renoncer aux armes dans le cadre d’accords de paix locaux.

Youssouf Toloba (capture d'écran), février 2026.
Youssouf Toloba (capture d’écran), février 2026.

Nathalie Prévost : Comment l’armée malienne se situe-t-elle par rapport aux belligérants ? Je pense aussi au programme de réintégration des combattants.

Ibrahima Poudiougou : Effectivement, entre 100 et 150 combattants de DNA ont bénéficié du programme de désarmement et de réintégration, et quelques cadres ont été intégrés à la commission qui lui a été consacrée. C’est très timide. Il faut dire que les recrues du mouvement sont instables : les gens viennent combattre pendant un temps mais ils ne restent pas. Et beaucoup de combattants ne sont pas incorporables à cause de leur âge.

Le soutien de l’armée à Dan Nan Ambassagou a fluctué avec les périodes. En 2018, par exemple, il y a eu quelques tensions : des échanges de coups de feu et des motos brûlées. En 2019, l’armée a bombardé le village de Bandiougou, entre Sévaré et Bandiagara, qui abritait une petite base de DNA. Youssouf Toloba était la cible. Après le coup d’État de 2020, les Dogons s’attendaient à un rapport renouvelé et plus dynamique avec les Fama. Jusque-là, l’armée les avait surtout utilisés comme éclaireurs ou dans de rares situations où un petit détachement était coincé et les Danas [combattants de Dan Nan Ambassagou] venaient à leur rescousse. Mais l’armée n’a pas affiché une collaboration renouvelée, même si celui qui dirige actuellement les services de renseignements a un temps servi à Koro, dans la région dont on parle. En zone inondée comme exondée, les combattants sont fatigués. Beaucoup de chefs ont été assassinés. Les populations sont très fatiguées.

Une opportunité pour « les groupes subalternes »

Nathalie Prévost : Peut-on dire que le delta central est désormais entièrement sous contrôle de la katiba Macina ?

Ibrahima Poudiougou  : Oui, elle a une influence remarquable sur la quasi-totalité des villages de cette région, à l’exception de quelques petites poches. Mais il ne s’agit pas d’un contrôle territorial classique avec des hommes en armes partout. Contre les convois et les patrouilles de l’armée, elle engage le combat quand elle le veut et quand elle est sûre de porter un coup fort. Car elle sait ne pas disposer de moyens militaires pour un affrontement direct et prolongé avec l’armée, qui dispose de moyens terrestres et aériens importants.

Nathalie Prévost : Qui sont ceux que vous appelez les « groupes subalternes », et comment se saisissent-ils de la violence pour se libérer des anciennes tutelles ? Dans quelle mesure djihadisme et autodéfense communautaire se rejoignent-ils sur ce chemin ?

Ibrahima Poudiougou : Du côté des sociétés dogons, je dirais ceux qui ne sont pas allés à l’école. L’autre aspect, c’est le contrôle du foncier. Tous les groupes n’ont pas le même accès à la terre et au même type de terre. Il y a des villages fondateurs et d’autres fondés par la suite, qui dépendent d’un village mère pour l’accès au foncier. Quand un nouveau village grandit beaucoup et s’autonomise, devenant un centre, avec des élites bien placées, il refuse l’autorité de l’ancien village. Dans ce cadre, certains ont créé une unité de DNA pour s’émanciper de leur ancienne tutelle. Enfin, les Dogons, de façon globale – mais pas seulement eux : certains groupes bobos, bamanans – sont perçus par l’élite peule comme des groupes subalternes.

La Dina, un ordre « peul, militaire et théocratique »

Nathalie Prévost : Pour comprendre comment le royaume peul du Macina (1818-1862) – la Dina –mobilise les mémoires dans le conflit, revenons sur son histoire. Dans une région alors marquée par la poussée des djihads peuls, quel ordre social la Dina prétendait-elle renverser, elle qui se présentait comme un projet d’émancipation de castes peules inférieures ?

Ibrahima Poudiougou : Les ennemis de la Dina étaient de deux natures. L’ennemi interne, c’étaient les Ardos, des chefs peuls du delta qui faisaient partie des structures de pouvoir du royaume bamanan de Ségou. Ce dernier exposait ses sujets à des prélèvements continus. Chaque fois que la capitale avait besoin de quelque chose, elle attaquait un village. Les Ardos faisaient la même chose dans leurs localités, en opérant des prélèvements en bétail pour le compte de Ségou, tout en retenant leur propre part, bien sûr. Sekou Amadou [l’émir de la Dina] s’est opposé à cela en y ajoutant une dimension morale et religieuse puisque les Ardos étaient perçus comme de mauvais musulmans. Sekou Amadou défait Ségou, qui perd le contrôle du delta inondé, et installe un nouvel ordre, mélange du système traditionnel préexistant et des expériences qui prospèrent alors dans la région, comme l’empire de Sokoto, qu’il a visité. Il met en place son califat sur ce modèle. Toutes les chefferies Ardos sont intégrées à la Dina. Une administration est installée sous la direction des élites peules instruites, au sens du Coran, et sur la base des allégeances. Les plus proches de Sekou Amadou se voient attribuer les rôles politiques, les fonctions de cadis et de chefs militaires, avec des terres et des captifs distribués sur cette base. C’est un pouvoir peul, militaire et théocratique.

Sekou Amadou formalise également le droit d’accès aux ressources agricoles, pastorales et halieutiques, qui existait déjà dans le cadre informel. Il lui confère une dimension religieuse en s’appuyant sur les cadis. La Dina rend toutes les activités subalternes à l’élevage. Bien que reconnus et considérés, le paysan, le pêcheur et le navigant sont désormais soumis à l’agenda pastoral. Et la Dina force aussi certains groupes peuls à la sédentarité pour faciliter le prélèvement des taxes.

Tombe de Sekou Amadou, à Hamdallaye.
Tombe de Sekou Amadou, à Hamdallaye.
Source inconnue.

Nathalie Prévost : Comment les rôles étaient-ils distribués sur le plan spatial ?

Ibrahima Poudiougou : L’espace était organisé en cinq grandes provinces – commandées par des généraux assistés de cadis – et 32 « leydi » confiés à des administrateurs au service de l’État. Un calendrier précis fixait les arrivées et les départs des troupeaux en fonction des crues et régissait les activités agricoles et halieutiques.

Des groupes supérieurs et d’autres qui leur sont soumis

Nathalie Prévost : Quel était le sort des Dogons et des autres groupes dans ce système pastoral ? Étaient-ils une main-d’œuvre servile et fallait-il, pour cela, qu’ils restent à l’extérieur de l’islam ?

Ibrahima Poudiougou : Dans l’architecture de la Dina mais aussi dans la façon dont la Dina s’inspire d’autres modèles, comme Sokoto, la politique est de ne pas islamiser tous les tiers. Puisque vous n’êtes pas musulman, on peut vous réduire en esclavage. Le régime ne procède pas à des campagnes d’islamisation en direction des Bobos, des Dogons et des Bamanans car cela lui permet de mobiliser des hommes pour l’armée – aux tâches non combattantes –, de les mettre au service des gouverneurs, des cadis et des jooros (les maîtres des pâturages) et, surtout, de garder sur eux un pouvoir de prélèvement continu, de grain par exemple.

Au sein de la Dina, donc dans la société peule, il y a des groupes supérieurs, qui dominent – le pouvoir, le savoir et le foncier –, et d’autres, qui sont nobles mais ne possèdent pas la terre et sont donc soumis aux décisions des précédents. Au service de ces deux groupes de nobles, des transhumants sont employés comme bergers. Et tout en bas, les Rimaïbés, des captifs enlevés à l’occasion des prélèvements de la zakat ou comme butin de guerre, accomplissent les tâches des captifs : esclaves de cour (quand ils sont instruits), de maison, dans les familles des élites, ou regroupés dans des villages créés pour eux où ils doivent cultiver la terre.

Les non-Peuls – Bozos, Dogons, Bamanans, Bobos – sont autonomes. N’étant pas peuls, ils ne sont pas nécessairement asservis mais ils sont les sujets de la Dina, qui leur fait subir des prélèvements continus.

À la source de la guerre, l’espoir – déçu – d’un changement

Nathalie Prévost : Vous écrivez que les systèmes d’accès aux pâturages se sont transmis à travers les générations, malgré la colonisation et les indépendances. Cette situation a-t-elle joué un rôle dans l’enrôlement ?

Ibrahima Poudiougou : Il y avait un potentiel de changement au début, lorsque les attaques ont commencé et que certains jooros (maîtres des pâturages) se sont opposés au projet de la katiba Macina, qui a assassiné plusieurs d’entre eux. On pensait que les leydi allaient devenir un espace ouvert. Mais ça n’a pas duré. Au bout de cinq ans, le temps que la katiba s’installe et intègre les jooros, on est arrivé à une sorte de blocage. La katiba Macina a reconnu le système traditionnel hérité. Par opportunisme d’abord, pour faciliter son acceptation sociale. En termes de prélèvements économiques aussi, pour profiter à son tour des ressources que génèrent les leydis. Mais cela n’a pas été sans conséquence : une partie des combattants venus du Seno, les Peuls non deltaïques qui avaient vu dans la katiba Macina une opportunité d’émancipation, se sont détournés. C’est alors qu’on a assisté aux premières défections vers l’État islamique.

La katiba Macina n’a pas changé l’ordre social. Dès qu’une famille propriétaire de pâturages passe de son côté, elle conserve ses ressources. Beaucoup de fils de jooros se sont vus dans l’obligation de rejoindre le groupe.

Nathalie Prévost : On dit que la katiba Macina a modéré le niveau des prélèvements financiers exigés pour accéder aux pâturages...

Ibrahima Poudiougou : Ça dépend. En 2024, je conduisais des enquêtes dans la zone de Djenné, sous le contrôle de la katiba Macina. Les prélèvements anarchiques de jadis ont cessé. Mais le groupe a imposé ses propres prélèvements en plus de ceux des jooros. L’éleveur qui vient de l’extérieur ou qui doit repartir de la zone inondée à la fin de la saison des pâturages doit s’acquitter, à l’aller et au retour, de taxes de passage sur les espaces contrôlés par la katiba Macina, de 100 000 à 300 000 francs CFA [de 150 à 450 euros environ] selon la taille de son troupeau, en plus de la taxe exigée par les jooros. La réforme promise n’a jamais vu le jour. Les éleveurs du Seno ont été déçus. Mais ni eux ni les jooros n’ont de levier de pression puisque les localités sont complètement quadrillées par la katiba Macina, qui impose un blocus en cas de résistance.

Nathalie Prévost : Comment les sécheresses, qui ont durement frappé dans les années 1970 et 1980, ont-elles modifié les équilibres entre éleveurs et agriculteurs ?

Ibrahima Poudiougou : Au bout de trois saisons après une sécheresse, un paysan peut avoir reconstitué son économie. Cela étant, la sécheresse a poussé beaucoup de Dogons à quitter la région pour s’installer en Côte d’Ivoire ou dans le sud du Mali. Ceux qui sont restés ont profité des années productives qui ont suivi et investi leurs excédents dans le bétail. Beaucoup ont constitué des troupeaux, parfois très importants. Avec ce développement rapide des agriculteurs, les espaces des villages réservés aux éleveurs (champs en jachère, hameaux pour la saison sèche) ont en outre été récupérés par les paysans, qui y ont mis leurs propres troupeaux. Ils pouvaient mobiliser davantage de bœufs de labour : l’espace agricole a continué de s’étendre. À partir des années 1990, l’arrivée de dromadaires venus du Nord a aussi contribué à augmenter la production et à étendre la surface des champs. En somme, un cercle vertueux pour les paysans et vicieux pour les éleveurs. Avec le temps, les familles des sédentaires ont même fini par se débarrasser des bergers peuls.

Une mémoire instrumentalisée

Nathalie Prévost : Quels souvenirs, nostalgiques ou traumatiques, la Dina a-t-elle laissés aux différents groupes ?

Ibrahima Poudiougou. : Certaines élites peules conservent le souvenir nostalgique de leur pouvoir et des privilèges qui vont avec. Kouffa s’est un peu servi de cela mais il s’en est aussi dissocié dès le départ. Très tôt, ses hommes se sont attaqués au mausolée de Sekou Amadou, à Hamdallaye. Certaines élites, d’ailleurs, ne se reconnaissent pas dans l’islam de Kouffa et y voient un assujettissement à Iyad Ag Ghali. Les combattants de la katiba Macina ne revendiquent pas l’héritage de la Dina en général, sauf de façon marginale. Car si Kouffa s’inscrivait dans la continuité de Sekou Amadou, quel besoin aurait-il eu de se rapprocher de Iyad Ag Ghali et du nord du Mali ? Par ailleurs, dans les zones de Mondoro et de Douentza, on fait état, dès 2018, d’unités combattantes dogons dans la katiba Macina.

Nathalie Prévost : Comment cet héritage a-t-il été mobilisé du côté dogon, à travers la perception de la menace de la dépossession des terres et d’un nouvel assujettissement aux Peuls ?

Ibrahima Poudiougou : Les appels au djihad à partir du delta, des attaques, l’émergence de discours contestant la légitimité des Dogons dans la plaine du Seno : tout s’est aggloméré. Il est intéressant de noter que les premiers à diffuser ces discours n’étaient pas les combattants eux-mêmes mais des acteurs sociaux connectés, dont les discours ont été ensuite récupérés, comme un nouvel outil dans le « kit » idéologique des combattants.

Les djihadistes de la katiba Macina n’investissent pas toujours directement avec leurs troupeaux les villages dont ils s’emparent, mais les villageois renoncent à cultiver les terres situées au-delà du périmètre agricole délimité, de peur de représailles. Et ces terres peuvent rester vides. Lorsque les membres des groupes d’autodéfense arrivent dans un tel village, ils vont dire : « Vous voyez ! Ils ont repris vos terres. Vous allez devenir leurs esclaves et cultiver pour eux. » Au début de la guerre, le souvenir de la domination du Macina était encore vif chez les plus âgés, et les combattants d’autodéfense l’ont récupéré. À partir de 2018 aussi, une idée s’est répandue selon laquelle l’objectif de Koufa serait de prendre toute la plaine et de la transformer en espace pastoral. En face, des gens comme l’ancien ministre Hassan Barry, dans des interventions dans les médias, ont martelé que le pays dogon n’existait pas. Qu’il n’y avait que le plateau dogon et que la plaine appartenait aux Peuls.

Accords de paix : survie ou soumission ?

Nathalie Prévost : Les accords de paix locaux conclus par certains villages dogons avec la katiba Macina ont-ils donné corps, après 2020, à cette prophétie de nouvel asservissement ?

Ibrahima Poudiougou : C’est comme ça que certains les voient et c’est ce que Toloba ne cesse de répéter. Y compris tout récemment. « Ceux qui ont refusé de combattre, voilà ce qu’ils sont devenus. Ils sont devenus des esclaves, soumis à la katiba Macina, qui ne les protège pas. » Les accords de paix effectivement n’empêchent pas des expéditions punitives de tous les belligérants. Ils ne mettent pas fin non plus à la méfiance. Quant au mot « asservissement », ça dépend de comment on l’entend. Pour ceux qui ont signé les accords, c’est une stratégie de survie, pas un asservissement, même si c’est vu, de l’extérieur, comme une soumission. Il ne faut pas non plus oublier que, pour toutes les parties, il reste un sous-entendu derrière ces accords : ils ne prévalent que jusqu’à une évolution plus favorable de la situation.

Nathalie Prévost : Les chefs militaires de Dan Nan Ambassagou ont-ils cherché à bâtir un nouvel ordre social contre les élites urbanisées et les notables traditionnels ?

Ibrahima Poudiougou : Toloba s’est positionné contre les élites urbanisées, qu’il appelait les « Dogons de Bamako ». Elles étaient souvent sollicitées par les autorités alors qu’il les jugeait illégitimes pour parler au nom de Dan Nan Ambassagou et de la guerre dans les régions centrales du Mali. Dans l’espace rural, le groupe a d’abord agi sur la chefferie : en prenant partie, parfois, dans les successions des chefs dans les villages et en menaçant des chefs qui protégeaient des fugitifs peuls. Par exemple, certains villages dogons, craignant l’arrivée des Danas, mettaient en garde les Peuls de leur voisinage ou leur donnaient des moyens de déplacement pour s’enfuir. Dans ces cas-là, les combattants ont puni et humilié des chefs locaux. Voire en ont éliminé certains. Des responsables de DNA ont aussi tenté d’imposer leurs propres cadres en gagnant les élections, en récupérant politiquement le combat militaire. Et ils ont réussi à faire élire certains des leurs. Mais la volonté de se substituer à l’élite dogon n’existait pas au départ. Elle est venue chemin faisant.

Nathalie Prévost : Quelle a été la trajectoire militaire du groupe ?

Ibrahima Poudiougou : Quand le mouvement était fort, il inspirait beaucoup de jeunes. Nombreux sont ceux qui l’ont rejoint en 2018 et 2019, pour devenir un membre de Dana, porter une kalach en bandoulière, boire sans être jugé, avoir un plein accès à la viande, la promesse d’un autre mode de vie. Les camps étaient des lieux d’abondance. L’imaginaire a également joué un rôle : les chasseurs, défenseurs des villages, très valorisés dans les sociétés paysannes ; la bravoure, aller en brousse affronter les dangers. Par les violences sur les corps, ils ont alimenté un imaginaire de puissance et de forces occultes qui existe dans beaucoup de sociétés secrètes d’Afrique de l’Ouest. Quand les Danas se sont structurés, les adeptes d’autres sociétés initiatiques les ont rejoints. Au fil des combats, on a vu grandir une forme de mysticisme, presque d’ascèse, se nourrissant d’histoires de bravoure. Mais cela n’a pas dépassé l’année 2022.

Nathalie Prévost : De quels groupes antérieurs Dan Nan Ambassagou, né en 2016, est-il l’héritier ?

Ibrahima Poudiougou : C’est Youssouf Toloba qui est l’architecte de DNA. Dans les premières formations armées de protection des villages, tout le monde participait. Toloba arrive avec son projet de création d’un groupe unique et absorbe plusieurs de ces groupes. Mais la fusion s’organise surtout dans le cadre d’une campagne de formation, à partir de 2016. Toloba fait campagne dans les villages et il pousse les jeunes à s’enrôler. Il dit aux villageois : « Si vous avez des troupeaux, vendez quelques têtes et achetez des kalachs. » On entre dans une dynamique de mouvement armé, qui s’inspire de Ganda Koy [groupe d’autodéfense formé dans les populations sédentaires du nord du Mali contre la rébellion touareg, dans les années 1990] et de Ganda Izzo [en 2012, contre le retour de la rébellion touareg et la montée en puissance du djihadisme].

Milices, rébellions et savoir-faire de la guerre

Nathalie Prévost : quel est le parcours du chef charismatique de Dan Nan Ambassagou, Yossouf Toloba ?

Ibrahima Poudiougou : Dans le cadre du service national des jeunes, sous Moussa Traoré [président de 1968 à 1991], Youssouf Toloba rencontre à Sévaré des cadres des corps habillés qui vont par la suite créer Ganda Koy, à Gao. Ces derniers font appel aux gens qu’ils connaissent, et Toloba s’engage dans ce mouvement d’autodéfense contre la rébellion touareg des années 1990. En 2011, des combattants de Ganda Izzo défaits par le MNLA à Gao se replient à Mondoro et à Douentza, dans le centre du Mali. Avec l’intervention française, les combattants du Mujao, fuyant à leur tour, descendent vers le sud et se retrouvent en face de ceux de Ganda Izzo. Ils exigent qu’ils leur vendent leurs armes ou intègrent le Mujao. Ceux qui refusent les deux options se cantonnent à Sévaré. Toloba en fait partie, selon certains interlocuteurs. Je n’ai pas trouvé d’éléments établissant sa présence en Côte d’Ivoire, mais certains de ses lieutenants ont combattu en Côte d’Ivoire ou au Liberia. En 2010-2011, la rébellion des Forces nouvelles avait accueilli des Dogons installés en Côte d’Ivoire et des chasseurs venus du Mali pour offrir leur savoir-faire. Certaines de ces personnes se présentent à Toloba à la création de Dan Nan Ambassagou, y compris avec leurs propres réseaux logistiques. C’est notamment le cas de Mamadou Togo, dit Orokourén, qui a été assassiné en 2021.

Nathalie Prévost : Revenons du côté peul. La recherche d’émancipation a conduit certains Rimaïbés (captifs peuls) à s’enrôler dans des groupes d’autodéfense, écrivez-vous. Pouvez-vous en dire davantage ?

Ibrahima Poudiougou : À Senoussa, près de Djenné, certains ont compris que la katiba Macina ne serait pas en mesure de créer l’égalité entre les combattants nobles et les combattants captifs. Cela a motivé certains Rimaïbés à prendre leurs distances avec le groupe, puisque leurs maîtres s’y trouvaient. Ils ont préféré s’associer aux groupes d’autodéfense des Bamanans et des Bozos, dont ils partagent les activités agricoles et de pêche. C’est difficile à quantifier, mais c’est tout de même remarquable.

Nathalie Prévost : Le conservatisme social en vigueur au Mali et dans le Sahel en général a-t-il nourri les frustrations des groupes dominés ou marginalisés et la guerre qui fait rage dans cet espace ?

Ibrahima Poudiougou : Je pense que c’est le cas. Parce que c’est facile de capitaliser sur cette frustration pour enrôler les gens. Et aussi parce que cela reste un tabou, peu ou mal reconnu par les États, dont les élites se sentent peu concernées, voire gênées par le sujet, qui reste très sensible. Évidemment, moins on s’y attaque, plus on s’expose à des potentialités de conflictualité continues. C’est vrai aussi pour l’armée. Du côté des groupes d’autodéfense du Nord, par exemple, au sein des milices sonraïs, peules, au Gatia et au MSA touaregs, il y a des gens qui ont fait des études et qui avaient envie de faire carrière dans l’armée, mais qui se sont finalement enrôlés dans ces groupes, dans l’espoir d’être réintégrés un jour dans les forces régulières, parce qu’ils n’avaient pas les bons relais.

Nathalie Prévost : À la lumière de vos observations, quelle serait, selon vous, la meilleure stratégie pour mettre fin à la guerre ?

Ibrahima Poudiougou : Je pense qu’il faut aménager des possibilités de sortie dans des conditions de confiance pour ceux qui veulent quitter les groupes d’autodéfense ou les groupes djihadistes. Parfois, à l’intérieur du même État, une partie dialogue et l’autre bloque. Il faut de la cohérence pour répondre à ces questions : est-ce qu’on veut finir la guerre, comment veut-on la finir, et qu’est-ce qu’on veut faire des gens après ? Il ne faut pas non plus encourager l’idée que prendre les armes est le chemin le plus court pour accéder à la réussite. Certains, qui n’avaient pas de bicyclette en 2017, pouvaient exhiber deux ans plus tard quatre V8 et une villa à Sévaré !

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1Massacres de villageois commis respectivement le 23 mars 2019, dans un village peul près de Bankass (au moins 157 morts), et le 9 juin 2019, dans un village dogon de la commune de Sangha (au moins 95 morts).

2Massacres de villageois commis respectivement le 23 mars 2019, dans un village peul près de Bankass (au moins 157 morts), et le 9 juin 2019, dans un village dogon de la commune de Sangha (au moins 95 morts).