Ouganda. Les Karamojongs face au déclin pastoral

Portfolio · Dans le nord-est de l’Ouganda, cette communauté tente de préserver un mode de vie ancestral mais fait face à de nombreux défis, dont le changement climatique. Celui-ci a des conséquences multiples : mauvaises récoltes, augmentation des vols, ou encore exode des jeunes. Ce reportage a été réalisé en juillet 2025. Textes et photos de Lucien Migné.

Un jeune gardien de chèvres observe la plaine sous la pluie, près du village de Nakapelimoru (Karamoja, Ouganda, 2025).

Au cœur des plaines du Karamoja, dans le nord-est de l’Ouganda, le bétail occupe une place centrale dans la vie des Karamojongs, et les troupeaux constituent leur principale richesse. Depuis 2019, la région fait à nouveau face à une crise sécuritaire liée aux vols de bétail, aussi bien entre les différentes ethnies Karamojongs qu’avec leurs voisins du Kenya et du Soudan du Sud, malgré la vaste campagne de désarmement menée par le gouvernement ougandais dans les années 2000.

La diminution des troupeaux a contraint de nombreux habitants à se tourner vers des alternatives précaires, comme le travail dans les mines d’or, de calcaire ou de marbre. L’agriculture, de son côté, reste difficile dans ce territoire semi-aride, marqué par des sécheresses répétées et des pluies imprévisibles qui détruisent les récoltes, des phénomènes accentués par le dérèglement climatique. En avril 2024, selon le gouvernement ougandais, 45 % de la population, soit 585 000 personnes, se trouvaient en situation d’insécurité alimentaire. Le Programme alimentaire mondial a par ailleurs recensé 2 465 décès liés aux faibles récoltes en 2022.

Au-delà de la faim, l’accès à l’eau constitue un autre défi majeur. La plupart des villages ne disposent ni d’eau courante ni d’électricité et, pendant la saison sèche, les habitants doivent parcourir de longues distances pour abreuver leur bétail et trouver des pâturages. Le mode de vie agropastoral des Karamojongs, longtemps négligés par les autorités, est aujourd’hui en profonde mutation. Beaucoup de jeunes quittent les campagnes pour chercher des emplois stables dans les centres urbains. Pourtant, les habitants expriment le souhait que le pastoralisme perdure et demandent surtout que le gouvernement mette en place les infrastructures essentielles qui permettraient de rendre viable l’élevage pacifique du bétail.

1 : Un membre de la communauté Dodoth rejoint son village de Kalapata. Celui-ci est composé de manyatta, un regroupement d’habitations protégé par une clôture de branchages épineux. La plupart des habitants des villages Karamojongs ne disposent ni d’eau courante ni d’électricité. Selon le bureau des statistiques ougandais, le taux de pauvreté dans le Karamoja est trois fois supérieur à la moyenne nationale.

2 : Dans la manyatta de la famille Adokamoru, Sara prépare le repas tandis que sa grande sœur Lucia fait sécher du sorgho destiné à la préparation de la bière locale, l’ebutia, qu’elle vend au marché. Pour lancer son commerce, elle a contracté un microcrédit auprès de l’association villageoise d’épargne et de crédit. Comme elle, de nombreux habitants développent de nouvelles activités (voir photo 6) pour faire face aux mauvaises récoltes et au déclin des troupeaux.

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3 : Ayomé Logué, 30 ans, surveille ses chèvres dans le village de Nakapelimoru, tandis qu’une habitante ramène un fagot de bois ramassé aux alentours. Il explique : « Avant, j’avais un troupeau d’une vingtaine de vaches, ma plus grande richesse, mais une nuit d’août 2022, les Turkanas venus du Kenya me les ont toutes volées. »

4 : Dans la vallée de Kalapata, le chef de village Gabriel, son frère Lokong et son fils labourent leur champ avec une charrue pour y planter des haricots. Les méthodes agricoles restent très traditionnelles, et les récoltes sont souvent insuffisantes en raison de l’imprévisibilité des pluies, aggravée par le dérèglement climatique.

5 : Dans le kraal (enclos) de la famille Adokamoru, un habitant perce la veine de sa vache avec une flèche pour en recueillir le sang. Il le mélange ensuite à du lait dans une calebasse, avant de le boire. Cette pratique traditionnelle Karamojong est aujourd’hui de moins en moins répandue.

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6 : Arico Moises brise des roches calcaires avec une masse dans la carrière de Rupa. Il a marché une heure pour y parvenir et gagne 6 000 shillings ougandais (1,45 euro) par jour. Des familles entières viennent quotidiennement travailler dans cette carrière pour subvenir à leurs besoins, malgré la dureté du travail et l’absence d’équipements de protection. Le calcaire est ensuite transporté vers la ville de Tororo, où il est réduit en poudre pour la production de ciment.

7 : Maria Natuk, 70 ans, a marché une heure et demie depuis son village de Nakapelimoru pour rejoindre son champ avec ses belles-filles. Elle désherbe les mauvaises herbes qui ont envahi la parcelle. Le sorgo et le millet n’ont pas poussé à cause du manque de pluie. Elle explique : « Les récoltes ont été mauvaises l’année dernière, et jusqu’à la prochaine, nous resterons affamés. »

8 : À côté du village de Nakapelimoru, Lochoro Lobuket, 25 ans, pulvérise de l’insecticide dans son champ de maïs ravagé par des chenilles légionnaires, dont la prolifération s’ajoute cette année au retard de la saison des pluies dans la région du Karamoja.

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9 : Une habitante du village de Nakapelimoru remplit un bidon d’eau provenant d’un lac pour ses besoins quotidiens. Outre la faim, la population Karamojong doit faire face à de graves problèmes d’eau : la plupart des villages n’ont pas d’eau courante, et la sécheresse, aggravée par le dérèglement climatique, oblige les agriculteurs à parcourir de plus longues distances pour nourrir leur bétail.

10 : Lors du marché aux bestiaux de Nakapelimoru, la foule d’éleveurs a rattrapé un voleur de bétail venu du district voisin qui tentait de s’enfuir avec trois vaches. Les vols de bétail entre les différentes ethnies Karamojongs ont été une des grandes causes d’insécurité dans la région pendant de nombreuses années. Malgré la campagne de désarmement massive menée par le gouvernement dans les années 2000, ils restent fréquents. Ils connaissent une recrudescence depuis 2019 et participent au déclin du pastoralisme chez les Karamojongs.

11 : Toujours pendant le marché aux bestiaux de Nakapelimoru, un autre voleur est rattrapé alors qu’il tente de fuir avec plusieurs vaches. Encerclé par la foule, il est roué de coups de bâton avant d’être relâché.

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12 : Près du village de Kalapata, un soldat de l’armée ougandaise veille sur un troupeau à la tombée de la nuit. Pour prévenir les vols nocturnes répétés, plusieurs villages rassemblent désormais leur bétail dans un kraal collectif gardé par l’armée.

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