Ceuta. Dénoncer la « traite » ou le « trafic » et détourner l’attention

Analyse · Le vocabulaire utilisé par les hommes et les femmes politiques et par les médias laisse penser que les crises récurrentes à Ceuta et à Melilla sont le fruit de réseaux criminels organisés. Ces discours permettent surtout d’éviter les questions de fond, à savoir les causes profondes qui poussent des milliers de jeunes gens à risquer leur vie pour rejoindre l’Europe.

Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, lors de son allocution officielle à Ceuta, le 31 juillet 2026.
© Pool Moncloa / Borja Puig de la Bellacasa

Au sujet des « évènements » récurrents à Ceuta et à Melilla, Pedro Sánchez, le Premier ministre espagnol, dénonçait, le 31 juillet, lors de sa visite à Ceuta, des « mafias de trafiquants d’êtres humains » qui auraient lancé des rumeurs après une récente décision de justice espagnole statuant sur la reconduite des migrants arrivés par la mer1.

Après des échanges avec les autorités marocaines2, il indiquait qu’une interprétation erronée aurait été diffusée. Une interprétation très simplifiée d’une décision récente de la Cour suprême espagnole a bien circulé sur les réseaux sociaux et plusieurs médias ont tâché de la documenter et d’en retracer la source. Le Premier ministre espagnol a lui accusé fin août la Russie et Israël… Ces derniers ont aussitôt démenti, et l’incertitude demeure sur qui était derrière cette opération coordonnée puis relayée par les mouvements d’extrême droite européens.

Beaucoup de Marocaines et certaines exilées étrangerères au Maroc auraient cru avoir compris que toute personne arrivant à la nage sur le territoire espagnol ne pourrait plus être refoulée immédiatement. Les concernées eux-mêmes expliquent avoir perçu cette nouvelle comme une fenêtre d’opportunité.

Le nombre de personnes qui ont payé un intermédiaire afin de se rendre à Fnideq ou à Beni Ensar, villes frontalières avec Ceuta et Melilla, les prix négociés, les bénéfices réalisés, les réseaux qui auraient organisé ces transports, etc. n’ont pas été établis. Il faudra probablement plusieurs mois avant de pouvoir identifier d’éventuelles responsabilités et expliquer comment le discours politique semble avoir sauté directement de « une rumeur a circulé » à « des mafias de trafiquants sont responsables »3.

Un mésusage des mots « traite » et « trafic »

Revenons sur les mots avant les faits, car la traite des êtres humains et le trafic de migrants sont des éléments saillants du répertoire discursif européen quand il s’agit des migrations et des mobilités irrégulières. Qu’ils soient mobilisés à travers les termes de « traite », de « trafic », de « trafic d’êtres humains », ils ne sont pas toujours juridiquement exacts ni pertinents.

La première imprécision repose sur l’incertitude du phénomène réellement désigné. Les termes employés permettent difficilement de savoir si Pedro Sánchez parle de traite des êtres humains (« trafficking in human beings » en anglais) ou de trafic illicite de migrants (« people smuggling » et non « trafficking »). L’usage des mots « mafias de traficantes de seres humanos » est traduit par les médias internationaux en anglais par « human trafficking mafias », soit littéralement « les mafias de traite des êtres humains », mais, dans les médias français, par « mafias de trafiquants d’êtres humains ». Les traductions imprécises et le mésusage des mots « traite » et « trafic » sont très communs4.

La traite des êtres humains est une notion juridique internationale et encadrée aux niveaux européen et nationaux. Selon la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, dite convention de Palerme (signée en 2000), « l’expression “traite des personnes” désigne le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes, par la menace, la force, la contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité, par l’offre de paiements ou d’avantages pour obtenir le consentement d’une personne ayant autorité sur une autre aux fins d’exploitation… » (sexuelle par le travail forcé, l’esclavage, la servitude ou par le prélèvement d’organes). Le consentement des victimes est nul et indifférent, leur exploitation étant la finalité de la traite. C’est un délit, voire un crime, selon les circonstances, contre les personnes victimes d’exploitation. Le caractère transfrontalier n’est pas obligatoirement constitutif de la traite et il est par ailleurs courant que les personnes soient recrutées dans le pays où elles seront exploitées.

Le « trafic de migrants » est une notion juridique différente, également encadrée par la convention de Palerme : il s’agit de « l’action d’assurer l’entrée illégale d’une personne dans un État dont elle n’est ni ressortissante ni résidente permanente, dans le but d’en tirer un avantage financier ou matériel ». Le consentement est valable car les personnes souhaitent passer la frontière, même si elles payent parfois des sommes importantes et extrêmement contraignantes. C’est une infraction allant à l’encontre de l’ordre public des États.

Une aspiration à la mobilité préexistait

Il existe parfois des exploiteurs coupables de traite des êtres humains qui sont également coupables de trafic illicite de migrants puisque le transport est un des premiers actes constitutifs de la traite, mais il faut qu’il ait lieu à des fins d’exploitation. Juridiquement, ce n’est pas ce qui est observé à Ceuta et à Melilla à ce jour. Les faits actuellement connus ne permettent pas de qualifier précisément l’ensemble des arrivées. Il ne s’agit à ce stade ni de traite, ni même nécessairement de trafic illicite de personnes au sens des protocoles internationaux.

Au regard du caractère spontané de ces événements, rien n’indique que les Marocaines et les exilées subsaharienes au Maroc aient été contraintes à des travaux forcés, aient été exploitées sexuellement ou exploitées à d’autres fins, avant le passage, ou une fois sur le territoire espagnol5. Si la notion que le Premier ministre espagnol souhaitait évoquer est le « trafic illicite de migrants », alors la qualification est toujours inexacte car les personnes ayant nagé jusqu’à Ceuta ont passé une frontière internationale, l’ont fait de leur plein gré en nageant, sautant, traversant eux-mêmes. Le passage de la frontière n’a pas été accompli par les conducteurs de camions, de bateaux, ni commandité par des organisations criminelles, mais par les Marocaines et par les exilées souhaitant sortir eux-mêmes. En amont, si des particuliers ont organisé du covoiturage ou loué des minibus ou se sont arrangés d’une remorque pour monter jusqu’à Fnideq, cela ne constitue pas nécessairement un réseau criminel.

Peut-être que les vendeurs de bouées ont vu leurs bénéfices exploser ces derniers jours et s’en réjouissent. Il est parfaitement possible que des chauffeurs aient profité de la situation, relayant des informations erronées afin de générer une clientèle. Mais les stratégies lucratives spontanées qui ont profité des désirs, des désespoirs et des colères des Marocaines dans cette fenêtre d’opportunités ne sont pas automatiquement le fait d’auteurs de traite ou de trafic. Cela ne signifie pas non plus que ces chauffeurs soient à l’origine d’un mouvement qui trouve ses racines dans les inégalités socio-économiques, les réseaux sociaux, les politiques migratoires et, peut-être, des considérations diplomatiques. D’autres efforts de documentation et de commentaire soulignent toutefois bien que la rumeur a rencontré des réalités : le chômage, l’absence de perspectives, les restrictions de visas, les fermetures des frontières ou encore la proximité géographique de Ceuta et de Melilla. Surtout, une aspiration à la mobilité préexistait6.

Le récit humanitaire est articulé au récit sécuritaire

Les usages de « trafic » sont approximatifs. Peu importe qu’ils soient confondus, cette indistinction produit un récit efficace. Plus qu’une erreur terminologique, c’est aussi une opération de cadrage qui redéfinit le problème public. Le recours aux catégories de « trafic » ou de « traite » redistribue les responsabilités, produit certaines figures du migrant et rend certaines réponses politiques plus légitimes que d’autres.

Le trafiquant est une fiction politique utile. La confusion sert parce qu’elle transforme une question politique – les migrations – en question criminelle. Ce vocabulaire n’est d’ailleurs pas propre au cas espagnol, c’est une constante dans les politiques migratoires européennes : lors du Conseil européen extraordinaire du 23 avril 2015, réuni après un naufrage qui a fait plus de 800 morts en Méditerranée, Donald Tusk affirmait que sauver des vies supposait non seulement de secourir les personnes en mer, mais aussi de lutter contre les passeurs et contre l’immigration irrégulière. Dans le même mouvement, les chefs d’État demandaient à Federica Mogherini, la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, de préparer des mesures permettant d’intercepter et de détruire les embarcations utilisées par les réseaux de passeurs7. Le récit humanitaire (« sauver des vies ») est directement articulé au récit sécuritaire (« combattre les passeurs »).

La « traite » et le « trafic » servent à désigner des victimes mais aussi des coupables, afin de laisser de côté les responsables. Les coupables sur le plan juridique ne seraient ni les États ni leurs politiques. Pour le trafic, ce sont des travailleurs qui saisissent l’opportunité de la demande de passage pour fournir des solutions illégales mais lucratives. Comme l’explique bien Ruben Andersson, les prestations du passage sont un business en puissance8, de plus en plus organisé. Après tout, les travailleurs aussi peuvent tirer profit du « Xénophobie business »9.

La lutte contre « les trafiquants » est alors devenue l’un des principaux récits justificatifs des politiques européennes de contrôle des frontières. Le passeur est aujourd’hui un adversaire identifiable contre lequel l’action publique peut se déployer. Or plus les voies régulières se ferment, plus ses services acquièrent de valeur. L’épisode de Ceuta n’est pas une exception mais s’inscrit dans une tendance plus générale de « trafic » des migrations : les mouvements migratoires sont progressivement interprétés à travers la figure de ce trafiquant. L’activité de celui-ci devient l’explication privilégiée de phénomènes dont les causes sont pourtant bien plus diverses10. « Trafic », aussi, au sens d’une manœuvre de leur interprétation : au final, ce qui est « trafiqué » est aussi l’intelligibilité politique de l’événement par un bidouillage discursif.

Une agentivité exercée dans un contexte de fortes contraintes

Ce cadrage efface les causes structurelles : la fermeture des voies légales de circulation, les inégalités dans les possibilités de mobilité, ou encore la précarité économique. En désignant un responsable criminel, les politiques migratoires se déchargent de leur propre rôle dans la production des routes clandestines risquées et des économies qui les accompagnent11.

Il efface aussi l’agentivité des personnes migrantes elles-mêmes. Elles ne sont plus des sujets aspirant à de meilleures conditions d’existence, avec des désirs, des projets, des arbitrages stratégiques rationnels car confrontés à un ordre politique et social qui restreint leur possibilité de circulation. Elles sont perçues comme des victimes passives de trafiquants sans scrupules. Cette représentation est d’autant plus efficace qu’elle semble empreinte de compassion et qu’elle légitime l’intensification des dispositifs de contrôle censés les protéger. La figure de la victime de trafic, qui surplombe les personnes migrantes comme actrices de décisions sociales et politiques, participe de cette économie morale12, mobilisée dans les annonces de Sánchez.

Un des nombreux articles commentant l’actualité très récente à Ceuta a finalement fait état du projet migratoire dont sont porteurs les Marocaines. Le reportage de Nejma Brahim publié sur Mediapart le 2 août donne à voir des adolescents qui prennent des décisions, évaluent les risques, mobilisent des réseaux sociaux, cherchent à contourner un régime frontalier qu’ils savent presque infranchissable et persistent malgré les risques. Le témoignage de leurs trajectoires révèle une agentivité exercée dans un contexte de fortes contraintes. Ils ne migrent pas car des trafiquants manipulent leur mouvement ou leur offrent une possibilité de passage, mais parce qu’ils cherchent des possibilités de mobilité dans un contexte où la fermeture des frontières rend les intermédiaires nécessaires.

La sécurité n’est pas une réponse à un danger mais une manière de le construire. La mobilisation des catégories pénales de « traite » et de « trafic » dans le discours politique et médiatique ne décrit pas uniquement, voire pas du tout, les faits mais elle oriente la manière dont ils doivent être compris et permet aussi aux gouvernements de justifier des réponses sécuritaires13. À partir du moment où les événements sont racontés par le prisme des mafias, des réseaux criminels et du « trafic d’êtres humains », ils cessent d’être un enjeu de politique migratoire pour devenir aussi un problème de sécurité au nom des droits humains.

Au Maroc et en Espagne, la traite existe sans passer par Ceuta

Après certaines tensions entre États membres, face aux discours xénophobes de certains dirigeants, les déclarations concordent aujourd’hui autour des « leçons à tirer » de cette « crise », lesquelles consistent sans tergiverser en la coordination des partenaires européens pour le renforcement de leurs frontières « aux points les plus sensibles »14. Pedro Sánchez, malgré des prises de distance avec d’autres États membres au sujet de l’immigration, à rebours des tendances régionales, « fait Schengen »15 avec ses partenaires européens en invoquant la raison criminelle et frontalière pour regarder Ceuta.

Pendant que l’attention médiatique se focalise sur une « traite » ou sur un « trafic » parfois fantasmés aux frontières, l’ironie finale est que la « traite des êtres humains » à des fins d’exploitation par le travail, parfois forcé, continue d’exister dans des secteurs parfaitement intégrés à nos économies : agriculture, bâtiment, travail domestique, restauration… La traite à des fins d’exploitation sexuelle n’est pas propre à Ceuta, elle existe au Maroc et dans le reste de l’Espagne16. On cherche le crime aux frontières alors qu’il est présent dans nos champs, nos entrepôts, nos cuisines, nos logements loués via des plateformes en ligne… À force de voir dans chaque mouvement migratoire l’ombre des trafiquants, on finit par oublier que les frontières, elles aussi, produisent leurs propres illégalités. Et pendant que le regard se fixe sur les passeurs, la traite à des fins d’exploitation en Europe dont les victimes sont majoritairement des personnes en exil, elle, continue de prospérer au cœur de nos économies mais reste souterraine aux grands cadrages politiques.

Les frontières disparaissent comme objet politique au profit d’une dramaturgie criminelle où l’État devient protecteur ; les trafiquants, les responsables des départs et de l’immigration irrégulière ; les migrants, les victimes qu’il conviendrait de sauver d’elles-mêmes. Cette construction permet de fusionner deux registres normatifs, l’humanitaire et le sécuritaire, au sein d’une même interprétation efficace, ce qui rend les réponses acceptables. Il devient à la fois moralement difficile de contester et politiquement utile de légitimer le renforcement des contrôles aux frontières. Si les mots « traite » et « trafic » sont employés de manière floue et inexacte, ce qui commence à être clair est que la fonction de ce discours est de produire un certain récit des migrations.

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2Morgane Tual et Damien Leloup, « Crise de Ceuta : l’impossible quête des origines de la rumeur d’une ouverture de la frontière », Le Monde, 4 août 2026.

3Magnus Brunner, commissaire européen chargé des migrations, a lancé : « C’était une crise, mais heureusement, elle est désormais derrière nous. » Puis que l’afflux massif de migrantes à Ceuta a été provoqué « par les réseaux criminels de trafic [d’êtres humains] et par la désinformation sur les réseaux sociaux », après avoir assuré une solidarité européenne avec l’Espagne avec « une aide financière d’urgence pour renforcer la protection de la frontière extérieure […] ainsi que pour faciliter les retours et prévenir les mouvements vers l’Union européenne ». Source : « Ceuta, la crise politique et diplomatique passée, l’Espagne obtient le soutien des Européens », Mediapart, 4 août 2026.

4Les exemples les plus récurrents se retrouvent dans les titres des médias généralistes. Voir : « Italie : un réseau d’immigration clandestine entre l’Algérie, la Sardaigne et la France démantelé », Le Parisien, 6 août 2026 ; « Trafic d’êtres humains : 158 personnes interpellées lors d’une opération internationale », Le Figaro, 11 juillet 2025.

5Ce qui n’empêche pas de reconnaître l’existence de formes de traite et d’exploitation subies par des Marocaines et par des exilées subsahariennes au Maroc en dehors du contexte de cette mobilité spontanée vers Ceuta : Présidence du ministère public du Royaume du Maroc, « Lancement de la campagne de communication sur la traite des êtres humains au Maroc » (titre original : إطلاق الحملة التواصلية حول الاتجار بالبشر في المغرب), vidéo, YouTube, avril 2019.

6Zineb El Gharbi a bien exposé ces réalités dans un article publié cet été dans Contretemps : Zineb El Gharbi, « À Ceuta, les Marocaines crient “Viva España” », Contretemps, 16 août 2026.

7Il déclare : "Saving the lives of innocent people is the number one priority. But saving lives is not just about rescuing people at sea. It is also about stopping the smugglers and addressing irregular migration". Puis il ajoute : "Leaders have asked the High Representative to propose actions in order to capture and destroy the smugglers’ vessels before they can be used". Source : Conseil européen, « Remarks by President Donald Tusk Following the Special European Council Meeting on Migratory Pressures in the Mediterranean », 23 avril 2015.

8Ruben Andersson est anthropologue, professeur à l’université d’Oxford, et travaille sur les migrations, les frontières et la sécurité. Il explique que les politiques anti-trafiquants produisent paradoxalement le marché des passeurs. Il compare la lutte contre les migrations irrégulières aux politiques de guerre à la drogue ou de lutte contre le terrorisme, rappelant que les efforts mobilisés pour stopper les mobilités alimentent le problème. Voir : Ruben Andersson et David Keen, « “Weapons of mass migration” : how states exploit the failure of migration policies », The Guardian, 14 décembre 2023. Et Ruben Andersson, « Europe’s Failed “Fight” against Irregular Migration : Ethnographic Notes on a Counterproductive Industry », Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 42, no 7, 2016, p. 1055-1075.

9En 2012, Claire Rodier, juriste, montrait dans son livre Xénophobie business comment le contrôle migratoire a fait naître et prospérer des industries, que ce soit dans la sécurité, la surveillance, l’armement, en particulier en Europe, où l’agence Frontex est représentative de ce « boom », mais aussi bien au-delà, comme en Libye, qui exploite aujourd’hui encore les exilés de passage sur son territoire. Claire Rodier, Xénophobie Business. À quoi servent les contrôles migratoires ?, La Découverte, 2012. En montrant que les mots « traite » et « trafic », bien que flous et inexacts, produisent un certain récit des migrations, nous arrivons à l’idée que ce qui est « trafiqué », finalement, c’est aussi l’intelligibilité politique de l’événement par un bidouillage discursif.

10Andersson a par ailleurs commenté la « crise » de Ceuta en concluant que nous avions besoin « d’une politique qui apaise les paniques au lieu de les alimenter, qui privilégie une diplomatie lucide plutôt qu’une logique unilatérale de “combat”, et qui réduise l’influence des dirigeants autoritaires comme celle des passeurs. Les dirigeants européens pourraient commencer à infléchir cette dynamique en cessant de se rendre, à la première occasion, les idiots utiles de cette mise en scène ». Voir : Ruben Andersson, « The right’s exploitation of the Ceuta migrant crisis will happen again unless the EU changes course », The Guardian, 3 août 2026.

11De Lampedusa à la Manche, en passant par la route des Balkans ou le Pacte européen sur la migration, les responsables européens invoquent régulièrement la nécessité de « démanteler les réseaux de passeurs » ou de « briser leur modèle économique ». Le cas de Ceuta n’est pas exceptionnel mais il donne à voir, sous une forme particulièrement nette, un répertoire discursif désormais stabilisé, et nous nous permettons de dire abusé. Voir : « Lutte contre les passeurs : la Commission européenne veut durcir les sanctions et combattre le trafic d’êtres humains », InfoMigrants, 28 novembre 2023.

12Michel Agier a montré combien les politiques contemporaines de gestion des migrations oscillent entre humanitaire et sécuritaire, pour des individus avant tout définis par leur vulnérabilité. Michel Agier, Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Flammarion, 2008.

13Comme l’a montré Didier Bigo, professeur de sociologie politique internationale, les politiques migratoires contemporaines s’élaborent dans un processus de sécurisation, où les phénomènes sociaux cessent d’être appréhendés comme des questions politiques pour être reformulés comme des menaces appelant des réponses policières et sécuritaires. Voir : Didier Bigo, « Le “nexus” sécurité, frontière, immigration : programme et diagramme », Cultures & Conflits, no 84, 2011, p. 7-12.

16Mais elle existe aux frontières, de plus en plus fermées, comme à Calais, où des mineurs coincés dans des contextes clandestins et rejetants sont exploités, désespérés de ne pouvoir financer le passage. Voir : Lucile Meunier et Romane Mugnier, « À Calais, le piège de l’exploitation sexuelle se referme sur les mineurs non accompagnés », Les Jours, 10 août 2026.

18Morgane Tual et Damien Leloup, « Crise de Ceuta : l’impossible quête des origines de la rumeur d’une ouverture de la frontière », Le Monde, 4 août 2026.

19Magnus Brunner, commissaire européen chargé des migrations, a lancé : « C’était une crise, mais heureusement, elle est désormais derrière nous. » Puis que l’afflux massif de migrantes à Ceuta a été provoqué « par les réseaux criminels de trafic [d’êtres humains] et par la désinformation sur les réseaux sociaux », après avoir assuré une solidarité européenne avec l’Espagne avec « une aide financière d’urgence pour renforcer la protection de la frontière extérieure […] ainsi que pour faciliter les retours et prévenir les mouvements vers l’Union européenne ». Source : « Ceuta, la crise politique et diplomatique passée, l’Espagne obtient le soutien des Européens », Mediapart, 4 août 2026.

20Les exemples les plus récurrents se retrouvent dans les titres des médias généralistes. Voir : « Italie : un réseau d’immigration clandestine entre l’Algérie, la Sardaigne et la France démantelé », Le Parisien, 6 août 2026 ; « Trafic d’êtres humains : 158 personnes interpellées lors d’une opération internationale », Le Figaro, 11 juillet 2025.

21Ce qui n’empêche pas de reconnaître l’existence de formes de traite et d’exploitation subies par des Marocaines et par des exilées subsahariennes au Maroc en dehors du contexte de cette mobilité spontanée vers Ceuta : Présidence du ministère public du Royaume du Maroc, « Lancement de la campagne de communication sur la traite des êtres humains au Maroc » (titre original : إطلاق الحملة التواصلية حول الاتجار بالبشر في المغرب), vidéo, YouTube, avril 2019.

22Zineb El Gharbi a bien exposé ces réalités dans un article publié cet été dans Contretemps : Zineb El Gharbi, « À Ceuta, les Marocaines crient “Viva España” », Contretemps, 16 août 2026.

23Il déclare : "Saving the lives of innocent people is the number one priority. But saving lives is not just about rescuing people at sea. It is also about stopping the smugglers and addressing irregular migration". Puis il ajoute : "Leaders have asked the High Representative to propose actions in order to capture and destroy the smugglers’ vessels before they can be used". Source : Conseil européen, « Remarks by President Donald Tusk Following the Special European Council Meeting on Migratory Pressures in the Mediterranean », 23 avril 2015.

24Ruben Andersson est anthropologue, professeur à l’université d’Oxford, et travaille sur les migrations, les frontières et la sécurité. Il explique que les politiques anti-trafiquants produisent paradoxalement le marché des passeurs. Il compare la lutte contre les migrations irrégulières aux politiques de guerre à la drogue ou de lutte contre le terrorisme, rappelant que les efforts mobilisés pour stopper les mobilités alimentent le problème. Voir : Ruben Andersson et David Keen, « “Weapons of mass migration” : how states exploit the failure of migration policies », The Guardian, 14 décembre 2023. Et Ruben Andersson, « Europe’s Failed “Fight” against Irregular Migration : Ethnographic Notes on a Counterproductive Industry », Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 42, no 7, 2016, p. 1055-1075.

25En 2012, Claire Rodier, juriste, montrait dans son livre Xénophobie business comment le contrôle migratoire a fait naître et prospérer des industries, que ce soit dans la sécurité, la surveillance, l’armement, en particulier en Europe, où l’agence Frontex est représentative de ce « boom », mais aussi bien au-delà, comme en Libye, qui exploite aujourd’hui encore les exilés de passage sur son territoire. Claire Rodier, Xénophobie Business. À quoi servent les contrôles migratoires ?, La Découverte, 2012. En montrant que les mots « traite » et « trafic », bien que flous et inexacts, produisent un certain récit des migrations, nous arrivons à l’idée que ce qui est « trafiqué », finalement, c’est aussi l’intelligibilité politique de l’événement par un bidouillage discursif.

26Andersson a par ailleurs commenté la « crise » de Ceuta en concluant que nous avions besoin « d’une politique qui apaise les paniques au lieu de les alimenter, qui privilégie une diplomatie lucide plutôt qu’une logique unilatérale de “combat”, et qui réduise l’influence des dirigeants autoritaires comme celle des passeurs. Les dirigeants européens pourraient commencer à infléchir cette dynamique en cessant de se rendre, à la première occasion, les idiots utiles de cette mise en scène ». Voir : Ruben Andersson, « The right’s exploitation of the Ceuta migrant crisis will happen again unless the EU changes course », The Guardian, 3 août 2026.

27De Lampedusa à la Manche, en passant par la route des Balkans ou le Pacte européen sur la migration, les responsables européens invoquent régulièrement la nécessité de « démanteler les réseaux de passeurs » ou de « briser leur modèle économique ». Le cas de Ceuta n’est pas exceptionnel mais il donne à voir, sous une forme particulièrement nette, un répertoire discursif désormais stabilisé, et nous nous permettons de dire abusé. Voir : « Lutte contre les passeurs : la Commission européenne veut durcir les sanctions et combattre le trafic d’êtres humains », InfoMigrants, 28 novembre 2023.

28Michel Agier a montré combien les politiques contemporaines de gestion des migrations oscillent entre humanitaire et sécuritaire, pour des individus avant tout définis par leur vulnérabilité. Michel Agier, Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Flammarion, 2008.

29Comme l’a montré Didier Bigo, professeur de sociologie politique internationale, les politiques migratoires contemporaines s’élaborent dans un processus de sécurisation, où les phénomènes sociaux cessent d’être appréhendés comme des questions politiques pour être reformulés comme des menaces appelant des réponses policières et sécuritaires. Voir : Didier Bigo, « Le “nexus” sécurité, frontière, immigration : programme et diagramme », Cultures & Conflits, no 84, 2011, p. 7-12.

32Mais elle existe aux frontières, de plus en plus fermées, comme à Calais, où des mineurs coincés dans des contextes clandestins et rejetants sont exploités, désespérés de ne pouvoir financer le passage. Voir : Lucile Meunier et Romane Mugnier, « À Calais, le piège de l’exploitation sexuelle se referme sur les mineurs non accompagnés », Les Jours, 10 août 2026.