
« La guerre se prépare et elle aura lieu. Ce n’est qu’une question de temps. De plus en plus d’armes commencent à circuler. On ne sait pas quand, mais elle viendra, à moins que quelque chose ne se produise. » C’est ce que confie une volontaire italienne présente au Soudan du Sud, qui demande à rester anonyme. Elle n’est ni analyste militaire ni diplomate. Elle parle de ce qu’elle voit et des rumeurs qu’elle recueille autour d’elle. Dans un pays qui a connu des décennies de guerre, les habitants apprennent à en reconnaître l’approche avant même qu’elle soit déclarée.
Son alerte n’est pas isolée. Dans son rapport de juillet 20261, le secrétaire général des Nations unies décrit une transition politique toujours bloquée et des affrontements qui se prolongent dans le Grand Nil supérieur, le Jonglei, l’Unité et les Équatorias. Bombardements aériens, offensives terrestres et attaques contre la population ne sont plus des signes annonciateurs : dans plusieurs régions, la guerre a déjà repris. La question est de savoir si ces fronts locaux finiront par se rejoindre et redevenir une guerre civile à l’échelle nationale.
Le conflit oppose d’abord les deux principales composantes de l’ancien mouvement de libération. D’un côté se trouvent le président Salva Kiir, le Mouvement populaire de libération du Soudan (Sudan People’s Liberation Movement, SPLM), au pouvoir, et les Forces de défense du peuple sud-soudanais (South Sudan People’s Defence Forces, SSPDF). De l’autre, le SPLM-IO de l’ex vice-président Riek Machar et sa branche armée, la SPLA-IO, désormais affaiblie et fragmentée. Autour de ces deux pôles gravitent des forces communautaires et d’anciens groupes rebelles dont l’intégration dans l’armée est souvent plus formelle que réelle. Les Agwelek, du général Johnson Olony, combattent aujourd’hui aux côtés du gouvernement ; la White Army, composée principalement de jeunes Nuer armés, soutient ponctuellement l’opposition sans constituer une unité régulière placée sous son contrôle effectif.
Les dispositions de l’accord de 2018 inachevées
Kiir est dinka et Machar nuer, et leurs appareils ont souvent mobilisé des solidarités ethniques. Mais réduire la guerre à l’opposition de deux communautés serait trompeur. Il s’agit aussi d’une lutte pour le contrôle de l’État, de l’armée, des revenus pétroliers (qui constituent l’essentiel des recettes du pays) et des administrations locales. Les alliances changent, des commandants passent d’un camp à l’autre, tandis que des conflits fonciers ou pastoraux sont absorbés par la confrontation nationale. L’appartenance supposée d’un village suffit alors à en faire une cible.
L’accord « revitalisé » de septembre 20182 avait mis fin à la phase la plus meurtrière de la guerre commencée en 2013 (près de 400 000 morts et 4 millions de déplacés entre 2013 et 2018), deux ans après le référendum qui avait entériné l’indépendance de cet ex-région du Soudan. Il prévoyait un gouvernement d’union, le retour de Machar à la vice-présidence, une nouvelle Constitution, des élections, et surtout l’unification des forces rivales au sein d’une armée nationale. Le gouvernement d’union a bien été formé en 2020, mais les dispositions les plus décisives – réforme constitutionnelle, cantonnement, formation et déploiement des forces unifiées – sont restées inachevées. Chaque camp a donc conservé ses hommes, ses armes et sa chaîne de loyauté.
Le point de rupture a été atteint après les combats de Nasir, dans le Haut-Nil, début mars 2025. Le gouvernement a attribué à Machar et à plusieurs responsables du SPLM-IO la responsabilité d’une attaque de la White Army contre une garnison gouvernementale. Le général Majur Dak et des soldats ont été tués lors de leur évacuation par un hélicoptère de l’ONU. Placé en résidence surveillée en mars 2025, Machar a ensuite été poursuivi, notamment pour trahison et crimes contre l’humanité. Le rapport du secrétaire général de novembre 20253 relevait déjà que son procès et la destitution de responsables de l’opposition avaient ébranlé le partage du pouvoir. Le SPLM-IO conteste les accusations et dénonce une tentative d’élimination politique. La détention de son chef a accéléré les défections, mais aussi replacé l’option militaire au centre du jeu.
Une forte augmentation du nombre de victimes
La bataille n’oppose donc pas deux armées stables sur une ligne de front. Le gouvernement cherche à reprendre les zones tenues ou influencées par la SPLA-IO et ses alliés ; des commandants locaux défendent leur territoire, négocient leur ralliement ou changent de camp ; les populations sont prises entre opérations militaires, représailles et mobilisation communautaire. C’est cette fragmentation qui permet à une confrontation locale de se propager sans qu’aucun acteur n’ait officiellement déclaré une nouvelle guerre civile.
Le premier trimestre de 2026 donne la mesure de l’escalade. Dans son bilan trimestriel sur les violences touchant les civils4, la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (Minuss) a recensé 1 388 victimes civiles : 767 morts, 457 blessés, 93 personnes enlevées et 71 victimes de violences sexuelles liées au conflit. Par rapport aux trois mois précédents, le nombre total de victimes a augmenté de 67 %, et celui des personnes tuées de 89 %. Ces chiffres restent incomplets dans un territoire où l’accès des observateurs et des travailleurs humanitaires est fréquemment entravé.
Une communication adressée en avril 2026[Cette communication datée du 1er avril 2026 est disponible en PDF ici.]] au gouvernement par des experts des Nations unies précise la géographie de cette violence. Entre janvier et février, plus de 263 000 personnes auraient été déplacées dans le Jonglei, les Lacs et le Haut-Nil. Au moins seize structures sanitaires auraient été pillées ou partiellement détruites dans le Jonglei. Le document rapporte aussi la destruction ou la contamination de points d’eau, l’incendie d’habitations et d’églises et l’ordre donné aux civils comme aux organisations humanitaires d’évacuer plusieurs comtés avant les opérations militaires. Il cite l’enregistrement authentifié d’un haut responsable militaire appelant ses hommes à ne « laisser aucune vie » et à détruire maisons, bétail et biens civils.
L’arrivée d’armes malgré l’embargo
À la violence s’ajoute l’accumulation des armes. Le rapport final du Groupe d’experts du Conseil de sécurité du 4 mai 20265 fait état d’un transfert important d’armes, de munitions et d’équipements militaires neufs aux SSPDF en 2025. Des fusils saisis à des soldats gouvernementaux dans le Haut-Nil portaient des marques de fabrication de 2024, ce qui laisse penser qu’ils sont entrés dans le pays en 2025 en violation de l’embargo. Le Conseil de sécurité a d’ailleurs renouvelé cet embargo jusqu’au 31 mai 2027.
Une autre quantité d’armements est arrivée du Soudan voisin. Après la prise de la zone pétrolière soudanaise de Heglig par les Forces de soutien rapide en décembre 2025, des soldats de l’armée soudanaise ont franchi la frontière avec des fusils, des mitrailleuses, des mortiers, de l’artillerie, des chars T-72 et des véhicules blindés. Placé officiellement sous la garde des SSPDF, ce matériel aurait ensuite été utilisé dans les opérations du Jonglei et du Haut-Nil.
Le contraste est saisissant : des armes neuves entrent dans le pays tandis que de nombreux soldats restent pendant des mois sans solde ni nourriture. L’armée régulière dépend alors davantage de formations alliées comme les Agwelek, qui conservent leurs commandants et leurs propres loyautés tout en combattant sous l’autorité des SSPDF. Un officier a résumé cette logique aux experts de l’ONU : « Parfois, il faut faire la guerre pour faire la paix. » Dans ce système, le salaire, le pillage et la protection du groupe deviennent des instruments de recrutement.
La guerre au Soudan fragilise en même temps la principale ressource du pays. Le Soudan du Sud dépend presque entièrement du pétrole, exporté par des oléoducs qui traversent le territoire soudanais. Les combats, les dommages aux infrastructures et les interruptions de la production réduisent les recettes publiques. Une partie des revenus continue par ailleurs de disparaître dans des circuits opaques liés aux responsables politiques et militaires. La crise économique ne prive pas seulement l’État de moyens : elle alimente le recrutement armé, le pillage et la prédation de l’aide humanitaire.
Des élections programmées mais incertaines
Le conflit possède aussi une dimension régionale. À la demande de Juba, l’Ouganda a déployé des troupes au Soudan du Sud pour soutenir le gouvernement. Le soutien aux opérations a également comporté des moyens aériens, alors que les forces gouvernementales multipliaient les bombardements contre les zones associées à l’opposition. Kampala avait déjà joué ce rôle au début de la guerre civile de 2013. Son retour réduit le risque d’un effondrement immédiat du pouvoir, mais internationalise la confrontation et renforce chez l’opposition la conviction que l’équilibre prévu par l’accord de paix a disparu.
Après plusieurs reports, les premières élections nationales depuis l’indépendance ont été fixées au 22 décembre 2026. Mais le scrutin risque de devenir un nouveau point de rupture. Dans un entretien accordé le 23 juillet à ACI Africa, l’évêque de Tombura-Yambio, Edward Hiiboro Kussala, souligne que l’éducation civique, l’enregistrement des électeurs et la formation des observateurs n’ont pas véritablement commencé. Surtout, plusieurs responsables politiques continuent de commander leurs propres groupes armés. « Comment aller aux élections avec un fusil sur l’épaule ? », demande-t-il. Une défaite électorale pourrait alors être interprétée non comme une alternance, mais comme une menace existentielle pour tout un réseau politique et militaire.
L’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad, l’organisation régionale qui réunit des pays d’Afrique de l’Est et de la Corne de l’Afrique) appellent à la cessation des hostilités et au retour au dialogue, sans disposer jusqu’ici des moyens de l’imposer6. L’Église tente de préserver des canaux moins visibles. Hiiboro explique que les responsables religieux rencontrent séparément les camps rivaux afin de les rapprocher. Il dit aussi s’être rendu à de nombreuses reprises dans la brousse pour convaincre de jeunes rebelles de déposer les armes.
Ces démarches sont limitées mais elles rappellent que l’escalade peut encore être interrompue et qu’elle demeure le résultat de choix politiques. Mais chaque report d’une solution négociée permet aux armes de s’accumuler et aux guerres locales de se rejoindre. « Elle viendra, à moins que quelque chose ne se produise » : les personnes qui vivent au Soudan du Sud n’ont besoin de personne pour leur annoncer l’imminence du conflit. Elles en reconnaissent déjà le bruit.
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1« La situation au Soudan du Sud », rapport du Secrétaire général, 31 juillet 2026, à télécharger en PDF ici.
2« Revitalised Agreement on the Resolution of the Conflict in the Republic of South Sudan (R-ARCSS) », 12 septembre 2018, disponible en PDF ici.
3« Rapport d’activité du Groupe d’experts sur le Soudan du Sud présenté en application de la résolution 2781 (2025) », Lettre datée du 25 novembre 2025, adressée au président du Conseil de sécurité par le Groupe d’experts sur le Soudan du Sud créé en application de la résolution 2206 (2015) du Conseil de sécurité, disponible en PDF ici.
4« Brief on Violence Affecting Civilians », Human Rights Division, United Nations Mission in South Sudan, janvier-mars 2026, disponible en PDF ici.
5« Letter dated 21 April 2026 from the Panel of Experts on South Sudan established pursuant to Security Council resolution 2206 (2015) addressed to the President of the Security Council », 4 mai 2026 disponible en PDF ici.
6« The Chairperson of the African Union Commission Calls for De-escalation and Respect for the Revitalized Peace Agreement in South Sudan », Union africaine, 27 janvier 2026, disponible ici, et « Report of the Executive Secretary of the Intergovernmental Authority on Development (IGAD) to the 43rd Extraordinary Summit of IGAD Heads of State and Government on the Situation in the Republic of South Sudan », Igad, à lire ici->https://igad.int/report-of-the-executive-secretary-of-the-intergovernmental-authority-on-development-igad-to-the-43rd-extraordinary-summit-of-igad-heads-of-state-and-government-on-the-situation-in-the-republic-of-so-2/].
7« La situation au Soudan du Sud », rapport du Secrétaire général, 31 juillet 2026, à télécharger en PDF ici.
8« Revitalised Agreement on the Resolution of the Conflict in the Republic of South Sudan (R-ARCSS) », 12 septembre 2018, disponible en PDF ici.
9« Rapport d’activité du Groupe d’experts sur le Soudan du Sud présenté en application de la résolution 2781 (2025) », Lettre datée du 25 novembre 2025, adressée au président du Conseil de sécurité par le Groupe d’experts sur le Soudan du Sud créé en application de la résolution 2206 (2015) du Conseil de sécurité, disponible en PDF ici.
10« Brief on Violence Affecting Civilians », Human Rights Division, United Nations Mission in South Sudan, janvier-mars 2026, disponible en PDF ici.
11« Letter dated 21 April 2026 from the Panel of Experts on South Sudan established pursuant to Security Council resolution 2206 (2015) addressed to the President of the Security Council », 4 mai 2026 disponible en PDF ici.
12« The Chairperson of the African Union Commission Calls for De-escalation and Respect for the Revitalized Peace Agreement in South Sudan », Union africaine, 27 janvier 2026, disponible ici, et « Report of the Executive Secretary of the Intergovernmental Authority on Development (IGAD) to the 43rd Extraordinary Summit of IGAD Heads of State and Government on the Situation in the Republic of South Sudan », Igad, à lire ici->https://igad.int/report-of-the-executive-secretary-of-the-intergovernmental-authority-on-development-igad-to-the-43rd-extraordinary-summit-of-igad-heads-of-state-and-government-on-the-situation-in-the-republic-of-so-2/].