
DANS L’ACTU
AU MOZAMBIQUE, TOTALENERGIES REDÉMARRE, L’ÉTAT ISLAMIQUE SE RENFORCE
En avril 2021, le groupe pétrolier français TotalEnergies annonçait la suspension pour « force majeure » de son gigantesque projet gazier au Cabo Delgado, dans le nord du Mozambique. La décision faisait suite à la prise sanglante de la ville de Palma par l’État islamique au Mozambique (ISM). Un coup dur pour la compagnie, actionnaire majoritaire de Mozambique LNG, qui prévoit d’injecter 20 milliards de dollars (17 milliards d’euros) pour extraire le gaz de la neuvième plus grande réserve du monde. Un peu de moins de cinq ans plus tard, le 29 janvier, le PDG du groupe, Patrick Pouyanné, est venu dans le pays annoncer « la levée de la force majeure » et la reprise de l’ensemble de ses activités.
Pourtant, ce projet a subi de nombreuses secousses. Dès le départ, il s’appuie sur un scandale de corruption entre la France et le Mozambique, révélé par Le Monde en 2015. En 2020, l’ONG Les Amis de la Terre enfonçait le clou avec son rapport « Mozambique. De l’eldorado gazier au chaos ». Celui-ci soulignait la « corruption, [la] militarisation, [l’] aggravation des dérèglements climatiques et [les] violations des droits humains » qu’allait générer Mozambique LNG.
Trois ans plus tard, en 2023, des survivants et des familles de victimes de l’attaque du 24 mars 2021 à Palma déposaient une plainte pénale en France contre la firme pour « homicide involontaire et non-assistance à personne en danger ». Cette démarche a été renforcée, en 2024, par deux enquêtes journalistiques (Politico et Le Monde) : celles-ci ont révélé des exactions contre les populations civiles commises par des soldats mozambicains en charge de la sécurisation du site. Ces publications ont conduit l’ONG European Center for Constitutional and Human Rights à porter plainte contre TotalEnergies et contre X, en novembre 2025, auprès du parquet national antiterroriste français.
Un mois après, l’Angleterre décidait de quitter le projet et, face aux hésitations des Pays-Bas à faire de même, TotalEnergies décidait de se passer des financements de ce dernier pays. Un nouveau coup dur alors que, au début de la même année, 126 ONG avaient appelé les banques à cesser leur soutien financier à Mozambique LNG...
Malgré tout, la multinationale, également attaquée de toute part pour son projet écocide en Ouganda, a quand même décidé de poursuivre Mozambique LNG estimant, notamment, que la sécurité était suffisante… Mais est-ce vraiment le cas ?
Depuis l’arrivée des soldats rwandais, la situation s’est améliorée. Un rapport de The Armed Conflict Location & Event Data Project (Acled), consacré aux nouvelles sources de revenu de l’ISM et publié le 22 janvier, montre que, par exemple, « les saisies d’armes ont considérablement augmenté au cours du second semestre 2021, probablement en réponse à l’intervention militaire du Rwanda et de la Mission de la Communauté de développement de l’Afrique australe au Mozambique (Samim). Au cours des premiers mois de leur intervention, le Rwanda et la Samim ont pris pour cible les bases de l’ISM, saisissant de grandes quantités d’armes et d’autres fournitures ». Les effectifs du groupe ont par ailleurs fortement diminué, passant de 3 000 combattants estimés au plus fort de son activité à 300 aujourd’hui.
Mais le rapport pointe surtout une forte « résilience » de l’ISM et une évolution de son activité. Le groupe djihadiste, dont les actions « représentent plus de 11 % de l’activité violente de l’[l’État islamique] à l’échelle mondiale en 2025 », a notamment diversifié ses sources de revenus. L’Acled montre que le recours aux enlèvements contre rançon a fortement augmenté : les kidnappings sont passés de 1 % de l’ensemble des évènements violents attribués aux insurgés en 2021 à 12 % en 2025. « Les enlèvements contre rançon aux barrages routiers sont particulièrement lucratifs. En une semaine, en mars 2025, l’ISM aurait récolté plus de 3 000 dollars grâce aux enlèvements et aux extorsions commis aux barrages routiers sur la N380 », précise l’organisation.
Les activités de l’ISM ont également connu une progression à proximité des sites miniers (or et principales pierres précieuses). Si « les données indiquent que la présence du groupe dans les zones minières devient plus prononcée et que son importance pour le groupe s’accroît », rien « ne suggère que le groupe contrôle activement une quelconque exploitation minière », précise l’Acled, ajoutant que seules des preuves d’extorsions auprès de mineurs ont pu être établies.
Enfin, le groupe bénéficie de soutiens financiers extérieurs, notamment via l’EI en Somalie. Selon l’Acled, l’envoi de fonds est notamment facilité par le manque de contrôles des autorités sur les paiements mobiles, via des applications telles que M-Pesa de Vodacom, e-Mola de Movitel et mKesh de Tmcel.
« Une augmentation significative des revenus en espèces indique que le groupe a un potentiel de croissance », conclut l’Acled. « Les revenus en espèces permettent à l’ISM d’attirer de nouvelles recrues et de les fidéliser. Ils peuvent également permettre de continuer à s’approvisionner en armes par le biais de réseaux corrompus au sein des forces armées et d’acheter des équipements spécialisés, tels que des drones, ou une assistance technique, par exemple pour la fabrication d’engins explosifs improvisés. »
Ce rapport tranche avec la sérénité affichée par le patron de TotalEnergies et le président du Mozambique, Daniel Chapo (élu dans des conditions exécrables fin 2024). La décision de lever la « force majeure » et de relancer pleinement les activités du groupe repose moins sur des considérations sécuritaires que sur l’ambition de générer au plus vite des revenus, pour la compagnie et pour le pays, qui prévoient d’expédier les premiers mètres cubes de gaz liquéfié dès 2027.
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À VOIR
UNE EXPO À BUJUMBURA POUR DÉCOUVRIR LES PHOTOGRAPHES DU BURUNDI
Pour celles et ceux qui se trouvent au Burundi, ne ratez pas, à partir du 21 février et jusqu’au 1er mars, l’exposition finale du Labphoto, à l’Institut français du Burundi. Ce projet vise la professionnalisation et la diffusion du travail des photographes et des artistes burundais. Les photographes exposés sont Anaïs Hashazinka, Junior Safari, Charissa Daniella Iradukunda, Jean-Baptista Ndezako, Bruno Nsengiyumva et Landry Nshimiye.
Ils ont été accompagnés pendant neuf mois et ont participé à une résidence à Lagos, au Nigeria, dans le cadre du Lagos Photo Festival, une plateforme d’échanges avec des professionnels régionaux et internationaux de la photo.
Ce travail est encadré par Martina Bacigalupo, photographe et éditrice photo italienne qui a vécu et travaillé au Burundi et dans la région des Grands Lacs pendant dix ans, impliquée dans la promotion du travail des photographes burundais depuis 2007, et Bénédicte Kurzen, photographe française qui, depuis 2005, a vécu et travaillé en Afrique du Sud et au Nigeria.
À voir : Labphoto, du 21 février au 1er mars 2026, Institut français du Burundi. Vernissage le 20 février à 18 heures.
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IN ENGLISH
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By Richard Moncrieff et International Crisis Group
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