Collectés5 000 €
Objectif40 000 €
|
PALIER 1
15000 €
|
PALIER 2
30000 €

Au Kenya et en Tanzanie, la résistance s’organise face au marché du carbone

Un tribunal a jugé illégal l’un des plus vastes projets de crédits carbone par le sol au monde, dont les permis ont été vendus notamment à Meta et à Netflix. Mais le projet continue de fonctionner. Des bergers kényans comme tanzaniens dénoncent un consentement recherché une fois le projet lancé.

Vue du district de Longido (région d’Arusha, en Tanzanie). Ici, 49 villages sont concernés par un projet de crédits carbone financé par Volkswagen ClimatePartner.
© Mnazini/Wikimedia

Dans la réserve communautaire de Biliqo-Bulesa, dans le comté d’Isiolo, dans le nord du Kenya, Abdirahman Osman n’est que moyennement satisfait. En 2025, la justice a bien jugé illégal un projet carbone qui a bouleversé le mode de vie de sa communauté pastorale et en a ordonné l’arrêt1, mais, bénéficiant d’un sursis à exécution, celui-ci continue de fonctionner.

Il s’agit d’une des plus vastes initiatives de captation de CO2 par les sols au monde, menée par Northern Rangelands Trust (NRT) et qui a officiellement démarré en 2012. L’entreprise a déjà vendu plus de six millions de crédits carbone, estimés entre 42 et 90 millions de dollars (entre 37,5 et 80 millions d’euros), à des entreprises parmi lesquelles Meta et Netflix.

La Cour de l’environnement et des terres (Environment and Land Court) d’Isiolo a jugé que le projet avait été établi de manière illégale, invoquant notamment des manquements dans la consultation du public et des atteintes aux droits des éleveurs qui s’y opposaient. Ses opérateurs cherchent désormais à obtenir l’aval de la population, des années après sa mise en place et après la vente de crédits.

Abdirahman Osman, lui-même éleveur, affirme que NRT a imposé à la communauté chari « un étrange nouveau système de vie », qui bouleverse un mode pastoral que lui et les siens pratiquent sur leurs terres ancestrales depuis des générations. L’espoir de retrouver un mode de vie traditionnel – dont la liberté de faire paître le bétail où bon leur semble, sans restriction ni interdiction pure et simple dans certaines zones – est aujourd’hui suspendu à l’issue de l’appel interjeté par le NRT : feront-ils le poids face à une organisation active sur le marché mondial du carbone, et qui pèse plusieurs milliards de dollars ?

La certification de Verra controversée

« Face aux entreprises du carbone, qui disposent de moyens financiers considérables, l’essentiel est de les mettre devant leurs responsabilités en s’appuyant sur les lois censées nous protéger », estime Abdirahman Osman.

Le Kenya dispose d’un cadre juridique protégeant les terres communautaires et les droits des peuples autochtones. L’article 63 de la Constitution et la section 28 de la loi de 2016 sur les terres communautaires (Community Land Act) reconnaissent la propriété communautaire et protègent les droits de pâturage des pasteurs, tandis que la loi sur le changement climatique amendée en 2023 (Climate Change Amendment Act), en particulier ses dispositions relatives au marché du carbone, instaure des garanties pour les communautés impliquées dans ce secteur. Ces protections ont été au cœur de la procédure engagée par Abdirahman Osman au nom des peuples samburu, borana, turkana, maasaï et rendille, dont les modes de vie traditionnels ont été affectés par le projet du NRT.

Aujourd’hui, l’organisation continue son business. Pis : le projet qui couvre 2 millions d’hectares a reçu l’aval de Verra, principal (et très contesté2) organisme de certification des crédits carbone au monde, à l’issue d’un exercice de ratification controversé, critiqué notamment par Survival International3, une organisation qui travaille avec les peuples autochtones à travers le monde. L’ONG déclare :

Voilà le véritable scandale : selon les règles de Verra, il est possible de vendre des crédits carbone issus de violations des droits des peuples autochtones en vertu du droit international, de laisser des entreprises comme Meta et Netflix les acheter et les échanger pendant des années, puis – une fois que l’on se fait prendre – de simplement rectifier les documents administratifs rétroactivement et de continuer comme si de rien n’était.

Intimidations avec armes à feu

Le projet vise à générer des crédits carbone en partant du principe qu’une modification des pratiques de pâturage permettrait aux sols de stocker davantage de carbone. Dans son recours, le NRT a fait valoir que l’arrêt du projet « porterait gravement atteinte à son image, à son intégrité et à sa crédibilité ». Il a également mis en avant les financements obtenus auprès de ses bailleurs de fonds et les sommes déjà investies dans la communauté pastorale concernée.

Sur son site, le NRT affirme que son modèle plus large de réserves communautaires (community conservancies) profite à plus de 1 million de personnes en améliorant l’accès à des services essentiels tels que l’eau potable, la santé et l’éducation. Son Northern Kenya Rangelands Carbon Project indique à lui seul bénéficier à plus de 175 000 personnes, notamment via le financement de bourses scolaires, de salles de classe, d’infrastructures hydrauliques et d’établissements de santé4.

Ces bénéfices allégués en matière de développement ne règlent toutefois pas les questions relatives aux droits fonciers des communautés autochtones, à leur consentement et à leur liberté de maintenir leurs pratiques de pâturage traditionnelles. Des bergers vivant autour du projet sont même allés jusqu’à déposer des déclarations sous serment accusant les rangers du NRT de les intimider avec des armes à feu et de leur imposer des zones de pâturage désignées dans le cadre d’un système de rotation. Le tribunal a ordonné aux rangers d’y mettre fin.

« On m’a fait rester debout pendant quatre heures »

De l’autre côté de la frontière, en Tanzanie, un autre pasteur a emprunté une voie différente. Marihai Ngilepoi, un Maasaï originaire d’Arusha, la capitale, faisait partie des intervenants de Conservation Untold, une rencontre sur les droits fonciers des communautés autochtones organisée à Nairobi le 24 septembre. Il a conduit sa communauté à rejeter un projet carbone proposé par Soils for the Future Tanzania (SftFTZ). Malgré les pressions des autorités locales, il a refusé de céder :

On m’a convoqué un jour devant un chef de district, mon supérieur hiérarchique, et on m’a fait rester debout pendant environ quatre heures pendant qu’il me harcelait de reproches pour avoir refusé le projet, mais cela ne m’a jamais ébranlé.

Plus tard, après avoir été élu responsable civique à Eluwai, Ngilepoi a écrit à l’entreprise pour exiger qu’elle quitte le territoire où vit sa communauté. Selon lui, elle a fini par se retirer en avril, alors même que SftFTZ étendait ses activités de crédits carbone à d’autres régions du nord de la Tanzanie.

Un projet soutenu par Volkswagen

Ngilepoi affirme que l’entreprise a mené un simulacre de consultation publique, au cours duquel environ 500 personnes sur les 2 500 potentiellement concernées ont approuvé son projet d’exploitation de quarante ans dans la zone de Monduli, près d’Arusha. Longido and Monduli Rangelands Carbon Project concerne 49 villages du district de Longido et 10 du district de Monduli, sur environ 970 000 hectares de pâturages maasaïs.

L’opposition à ce projet, mis en œuvre avec un financement de Volkswagen ClimatePartner, a porté sur son processus de consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause (CLIP). Volkswagen a par la suite publié un communiqué affirmant que le projet avait démarré après une phase de participation communautaire.

Une enquête menée en 2025 par la Maasai International Solidarity Alliance (MISA)5 a documenté des différends portant sur le consentement et sur l’usage des terres, notamment les tentatives des habitants du village d’Eluai, à Monduli, de se retirer de l’accord.

« Notre plainte reste lettre morte »

Yonas Masiaya, juriste du Commonwealth et militant écologiste, confie à Afrique XXI que la valeur commerciale croissante des crédits carbone attire des promoteurs vers des territoires autochtones :

Ce qui se passe au Kenya et en Tanzanie dépasse les frontières. Les acteurs du marché du carbone ciblent des communautés autochtones dont les droits fonciers demeurent précaires, alors que leurs gouvernements échouent souvent à les protéger ou à prendre leurs préoccupations au sérieux.

Ces préoccupations font écho à celles de nombreux participants à la rencontre Conservation Untold. Ils ont averti que la course à la commercialisation du carbone risquait de bouleverser en profondeur les modes de vie locaux.

« Nous sommes harcelés et chassés de nos terres, rebaptisées “zones protégées”, par des rangers armés, quand nous y emmenons paître notre bétail comme nous l’avons toujours fait. Le pire, c’est que chaque fois que nous signalons ces agissements, notre plainte reste lettre morte », a déclaré en marge de la rencontre Mariam Tikoine, une Tanzanienne. « C’est douloureux de voir nos familles expulsées jusqu’à 600 kilomètres de leurs terres ancestrales, tandis que ceux qui vivent dans les réserves se voient imposer de faire paître leurs bêtes dans des zones désignées, avec une rotation toutes les deux semaines. Autrefois, nous avions la liberté de faire paître nos troupeaux où nous voulions. Les femmes ne peuvent plus ramasser du bois librement, car les rangers pourraient leur faire du mal. »

« Nous continuerons à protéger notre terre »

La Tanzanie a mis en place des commissions d’enquête présidentielles et des groupes d’investigation à la suite d’une forte résistance interne et de critiques internationales portant sur des déplacements forcés et des restrictions imposées aux communautés autochtones. Mais Joseph Oleshangay, avocat maasaï tanzanien spécialisé dans les droits humains, estime que ces enquêtes n’ont produit que peu de changements concrets :

Nous continuerons à nous battre même quand la loi est contre nous. L’autre jour, on nous a empêchés de voter, l’État ayant déclaré que nous occupions illégalement des terres réservées à un projet carbone. Mais c’est chez nous. Nous y vivions avant que la loi existe. Nous continuerons à résister pour protéger notre terre, qu’ils veulent nous arracher sans se soucier de notre patrimoine, au nom des profits du carbone.

Le spécialiste des crédits carbone Simon Counsell, auteur du rapport « Blood Carbon » pour l’ONG Survival International6, soutient que le modèle qui sous-tend de nombreux projets carbone est fondamentalement inégalitaire : les communautés fournissent la terre, mais sont souvent tenues dans l’ignorance, tandis que des acteurs extérieurs créent et contrôlent la marchandise.

Une « conservation imposée d’en haut »

L’ancien directeur de l’ONG Rainforest Foundation UK explique : « En tant que détenteurs des droits sur la terre, ce sont eux qui fournissent les territoires aux projets carbone, bien souvent par la tromperie. Ce sont des spécialistes qui élaborent la méthodologie, des consultants qui réalisent les audits, un registre ou un courtier qui gère les crédits, et l’acheteur, lui, est une entreprise. »

Il indique que les négociations relatives aux crédits carbone sur des terres communautaires se déroulent souvent dans des langues qui ne sont pas celles des populations concernées, de façon précipitée et sans explications suffisantes des concepts scientifiques en jeu. Il pointe également une participation communautaire limitée, une représentation juridique insuffisante, des obligations contractuelles floues, des restrictions non divulguées et, dans certains cas, des pressions relevant de la coercition.

Dans le cadre de l’accord conclu par le NRT au Kenya en 2021, les communautés perçoivent, selon Counsell, environ 20 % des recettes, contre environ 35 % pour le NRT, le reste étant réparti entre quatorze réserves communautaires. « Je crois qu’un revenu obtenu sans pouvoir de décision éclairé, sans contrôle territorial, sans transparence financière, sans véritable capacité à dire non, ce n’est pas de l’équité », affirme-t-il.

Caroline Pearce, directrice exécutive de Survival International, qualifie ces pratiques de forme de « conservation imposée d’en haut ». S’exprimant lors du rassemblement nairobien, elle a affirmé que conservation et droits fonciers ne pouvaient être dissociés. « Nous nous sentons responsables de nous battre aux côtés de ces peuples », a-t-elle déclaré. La rencontre de Nairobi a appelé les bailleurs de fonds des réserves et des projets carbone à cesser de financer des initiatives fondées sur des violations des droits des peuples autochtones.

« Vos combats ne sont jamais vains »

Tandis que les bergers kényans attendent l’issue de l’appel du NRT, cette affaire pourrait permettre de vérifier si un consentement recherché après le lancement d’un projet carbone peut réellement protéger des communautés disposant d’un accès limité à l’éducation et à l’expertise juridique face à une organisation disposant de moyens considérables.

Pour Marihai Ngilepoi, son expérience en Tanzanie montre que la persévérance peut parfois aboutir.
« L’étiquette de dissident ne dure pas éternellement. Il faut continuer à se battre, car personne ne le fera à votre place. Vos combats ne sont jamais vains », a-t-il déclaré lors d’un événement organisé par Conservation Solutions Afrika en partenariat avec Survival International.

Au premier rang de la salle, un siège restait vide, de façon ostensible. Il avait été réservé en l’honneur de Pranab Doley, un militant autochtone indien incarcéré après avoir mené des manifestations contre un projet d’hôtel de luxe près du parc national de Kaziranga (au pied de l’Himalaya), associé aux groupes Hyatt et Juniper Hotels7. L’homme que ce siège vide honorait était physiquement absent, mais la cause pour laquelle il est emprisonné était, elle, bien présente.

Vous avez aimé cet article ? Association à but non lucratif, Afrique XXI est un journal indépendant, en accès libre et sans publicité. Seul son lectorat lui permet d’exister. L’information de qualité a un coût, soutenez-nous (dons défiscalisables).

Faire un don

4« Carbon Project Impact », Northern Rangelands Trust.

5Maasai International Solidarity Alliance (MISA), « Soil Carbon Credits : Another Wave of Land Alienation in Northern Tanzania ? », mars 2025.

6Blood Carbon : how a carbon offset scheme makes millions from Indigenous land in Northern Kenya, Survival International, 2023, disponible en PDF ici.

11« Carbon Project Impact », Northern Rangelands Trust.

12Maasai International Solidarity Alliance (MISA), « Soil Carbon Credits : Another Wave of Land Alienation in Northern Tanzania ? », mars 2025.

13Blood Carbon : how a carbon offset scheme makes millions from Indigenous land in Northern Kenya, Survival International, 2023, disponible en PDF ici.