
En Afrique, comme dans d’autres parties du monde, les disparitions forcées sont parmi les violations des droits humains les moins sanctionnées. Mais, au Kenya, malgré l’absence d’une loi claire sur le sujet, la pression populaire pourrait bien contraindre l’État à prendre ses responsabilités : le 8 juin 2026, six agents du Kenya Wildlife Service (KWS) devront répondre d’accusations d’enlèvement devant la justice kényane, plus d’un an et demi après la disparition de Brian Odhiambo.
L’affaire prend une tournure particulière au mois de septembre 2025. « Huyu amekata » (« Celui-ci est mort ») : ces mots sont brefs mais ils raisonnent longtemps dans la salle d’audience de Nakuru, à environ 160 kilomètres au nord-ouest de Nairobi. Ils sont prononcés par Denis Juma, un pêcheur arrêté le 18 janvier de la même année avec d’autres pêcheurs par le KWS, à Bondeni, Nakuru East. Parmi eux se trouvait Brian Odhiambo, 31 ans. Tous étaient accusés de pêche illégale dans le parc national du lac Nakuru.
Odhiambo s’était involontairement aventuré dans les eaux non délimitées du lac. Il pêchait pour subvenir aux besoins de sa jeune famille – une épouse et deux enfants – avant d’être pris dans les filets de la patrouille du KWS. Les agents l’ont déshabillé, battu jusqu’à ce qu’il perde connaissance et transporté à l’arrière d’un Land Cruiser avec d’autres pêcheurs. À l’intérieur du véhicule, un membre du KWS a remarqué qu’Odhiambo ne réagissait plus : « Huyu amekata. » Le véhicule est parti à toute vitesse. Selon une autre déclaration sous serment d’un détective, le corps d’Odhiambo a ensuite été transféré dans plusieurs véhicules, puis a disparu. On ne l’a jamais revu.
Une indignation populaire de plus en plus forte
Les enquêteurs de la Direction des enquêtes criminelles soupçonnent que le corps a pu être jeté dans le lac ou enterré quelque part dans le parc national, qui s’étend sur 188 kilomètres carrés. Le directeur adjoint du KWS, Emmanuel Koech, a déclaré devant le même tribunal que les enquêteurs avaient fouillé au moins six tombes suspectes dans le parc sans parvenir à retrouver le corps. Il a nié les accusations selon lesquelles les agents de la Direction des investigations criminelles (Directorate of Criminal Investigations, DCI) auraient été empêchés d’accéder au parc pendant plusieurs jours.
Au Kenya, de telles disparitions finissent souvent dans les oubliettes. Selon l’organisation Missing Voices1, les affaires peuvent prendre six à sept ans pour être résolues, lorsqu’elles le sont. Beaucoup n’atteignent jamais les tribunaux, et, dans de nombreux cas, les victimes ne sont jamais retrouvées.
Selon Missing Voices, les hommes comme Odhiambo – ni trop jeunes ni trop âgés – suscitent rarement une indignation publique durable. Ils sont rapidement oubliés et qualifiés de voyous ou de pilleurs, en particulier lorsque la police les tue, les détient illégalement ou les fait disparaître de force lors de manifestations comme celles de la GenZ en 2024.
Dans le cas d’Odhiambo, un agent du KWS l’a présenté comme un suspect en fuite qui aurait sauté d’un véhicule et échappé à six agents alors qu’il était menotté. Un autre a affirmé qu’il s’était enfui après avoir été autorisé à se soulager dans un buisson voisin. Mais, soutenue par des militants, sa famille ne s’est pas satisfaite de ces explications : elle a pris d’assaut les bureaux du parc pour exiger des réponses. La police a répondu par la force, arrêtant certains manifestants. Mais cette répression n’a fait qu’accroître l’indignation populaire.
« La plupart des familles abandonnent »
L’affaire est devenue virale, entraînant le dépôt d’une requête en habeas corpus, avec l’aide de l’Independent Medico-Legal Unit, pour contraindre l’État à retrouver Odhiambo, mort ou vivant. Mais le 6 février, la Haute Cour a rejeté la demande, invoquant un manque de preuves. Cette décision a déclenché de nouvelles manifestations. Dans la salle d’audience, les émotions ont explosé – sa mère, Elizabeth Auma, s’est évanouie. Pendant un temps, l’affaire semblait pratiquement morte.
« La plupart des familles abandonnent à ce stade », affirme l’avocat Edwin Wafula auprès d’Afrique XXI. « Il n’existe pas de loi spécifique visant les disparitions forcées, et notre Code pénal ne prévoit que des infractions connexes comme l’enlèvement. » Bien que le Kenya ait signé en 2007 la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées de l’ONU (International Convention for the Protection of All Persons from Enforced Disappearance, ICPPED), il ne l’a pas encore ratifiée ni intégrée dans son droit.
Des pays comme le Maroc et l’Afrique du Sud ont fait des progrès en instaurant des cadres juridiques et institutionnels pour traiter les disparitions. Au Kenya, en revanche, ces affaires restent dans une zone grise juridique : la disparition est reconnue, mais pas clairement définie comme un crime.
« Si la Convention avait été intégrée », affirme Wafula, « la famille d’Odhiambo aurait disposé d’une base juridique plus solide pour poursuivre l’affaire. » En son absence, ils ont failli abandonner. Ce n’est qu’avec l’intervention de la Direction des poursuites publiques que l’affaire a repris de l’élan. Et une accusation d’enlèvement a finalement été déposée en mars contre les six agents.
1 300 exécutions et 350 disparitions forcées
« Mon cœur est soulagé de voir que la justice semble enfin s’activer », a déclaré2 Elizabeth Auma en mars, à la sortie du tribunal. « Cela fait plus d’un an que mon fils a disparu, et je crois que j’obtiendrai une véritable justice à l’issue de cette affaire. » Si les agents sont reconnus coupables, ils risquent jusqu’à dix ans de prison.
Les organisations de défense des droits civiques affirment que la pression populaire est souvent décisive dans ce genre d’affaires. Elle « a été essentielle dans le cas d’Odhiambo », assure Demas Kiprono, de la Commission internationale des juristes. Il souligne une baisse des disparitions forcées signalées (de 55 en 2024 à 6 en 2025) estimant que la vigilance de la société civile commence à produire des effets. En revanche, les homicides policiers ont augmenté de 20 % sur la même période, pour atteindre 125, principalement lors de manifestations. Les jeunes hommes âgés de 19 à 35 ans ont été les plus touchés.
Sur un temps plus long, le tableau reste sombre. Au cours des huit dernières années, Missing Voices a recensé plus de 1 300 exécutions extrajudiciaires et 350 disparitions forcées. Le taux de condamnation reste compris entre 0 et 3 %, ce qui signifie que la justice est l’exception, et non la règle. De nombreuses familles, submergées par l’incertitude, se tournent vers des formes symboliques de deuil, enterrant des troncs de bananiers à la place des corps. Même lorsque ceux-ci sont retrouvés, la responsabilité reste difficile à établir.
En 2024, une manifestation tous les un jour et demi
Susan Nduku en a fait l’expérience. Après avoir enterré son fils Julius Muli, mort lors de manifestations à Murang’a début juillet 2025, elle a entendu un policier se vanter que rien ne pourrait être fait. Elle avait procédé à l’enterrement en août, avant qu’une autopsie puisse être réalisée par l’Autorité indépendante de surveillance de la police (IPOA), car la procédure et l’affaire traînaient en longueur.
L’IPOA manque cruellement de moyens : elle ne compte que 77 enquêteurs pour superviser environ 125 000 policiers. L’année dernière, elle ne comptait que 287 employés contre 1 377 places prévues. En 2025, l’institution a reçu 1 578 plaintes liées à l’inaction policière et 171 affaires de décès en relation directe avec des actions de la police. Depuis sa création, en 2011, l’IPOA n’a obtenu que 48 condamnations.
Le 24 mars, lors du lancement du rapport annuel de Missing Voices à Nairobi, Emmanuel Lagat, représentant du commissaire Kenwilliams Nyakomita, a indiqué qu’une grande partie des homicides policiers surviennent lors de manifestations et a appelé à la retenue dans la gestion de ces évènement. Les données de Stats Kenya montrent que c’est en juillet 2024 qu’a été enregistré le plus grand nombre de manifestations et d’émeutes de l’histoire du pays, liées notamment au mouvement de la Gen Z, avec 250 incidents – soit en moyenne une manifestation tous les un jour et demi.
« Les criminels doivent être abattus dans les jambes »
Les observateurs estiment que résoudre cette crise nécessite des réformes systémiques, des institutions plus solides, une police professionnelle et une responsabilité à tous les niveaux.
Au plus fort des manifestations, le président William Ruto et le secrétaire du cabinet du ministre de l’Intérieur, Kipchumba Murkomen, ont donné des directives controversées visant à tirer pour neutraliser. Le président a déclaré3 que « les criminels doivent être abattus [sic] dans les jambes », tandis que le ministre a adopté une ligne dure contre ceux qui attaquent les postes de police. Ces propos ont été vivement critiqués par les organisations de défense des droits humains.
Le président de Missing Voices, Vincent Chahale, a appelé à une responsabilité au plus haut niveau, avertissant que de telles directives ont des conséquences profondes. « L’une des meilleures solutions est la responsabilité de commandement », a-t-il déclaré. « Ceux qui sont poursuivis sont souvent les agents sur le terrain, mais nous devons également tenir pour responsables ceux qui donnent les ordres si nous voulons mettre fin aux meurtres, aux enlèvements et aux disparitions. »
Lors d’une cérémonie de fin de formation de la police administrative à Embakasi, Nairobi, le 15 avril, Kipchumba Murkomen a déclaré que le gouvernement allait « étendre les programmes de formation de la police pour mieux préparer les agents à gérer les manifestations et à lutter contre le banditisme organisé ».
« La règle de base est d’ouvrir un dialogue »
Mais Pius Masai, ancien policier et formateur pendant plus de dix ans au collège de formation de Kiganjo, estime que le problème réside moins dans la formation que dans sa mise en pratique. « La plupart des éléments nécessaires figurent déjà dans le programme. Le recours excessif à la force provient souvent de commandants qui ne soutiennent pas leurs subordonnés dans l’application des procédures établies pour gérer les manifestations », explique-t-il.
Masai ajoute que les policiers peuvent réagir lorsqu’ils se sentent menacés par les manifestants mais que le principe directeur doit toujours être le dialogue. « La règle de base est d’ouvrir un dialogue avec les manifestants, leur expliquer leurs droits et le mandat de la police, y compris dans quelles conditions la force peut être utilisée. Cette approche a fonctionné dans de nombreux cas », dit-il.
Il souligne également la pression mentale et physique subie par les agents lors des manifestations. Beaucoup travaillent de longues heures, dépassant souvent les huit heures réglementaires sans relève. De plus, les policiers ne disposent d’aucune plateforme officielle pour s’exprimer, car ils n’ont pas le droit de former des syndicats.
Dans les quartiers populaires du Kenya, où les habitants subissent le plus fortement les arrestations extrajudiciaires, les meurtres et les disparitions, des groupes locaux utilisent le théâtre, la musique et le récit pour réclamer justice. Parmi eux figure une troupe itinérante liée aux centres de justice sociale. L’un de ses artistes, A-Zee Coptel, connu sous le nom de Baba Taifa, a été blessé par balle mais continue de chanter pour la justice :
Les indemnisations proposées insuffisantes
« J’ai été blessé à la jambe le 20 octobre 2024, mais je ne peux pas arrêter de chanter pour la justice », confie-t-il. La cicatrice laissée par la balle est un rappel constant de la douleur qu’il a subie, alors qu’il exerçait pacifiquement son droit constitutionnel à manifester.
À travers son rap, il exprime l’incertitude que vivent les victimes dans leur quête de justice. Il montre comment des droits comme la liberté de réunion et d’expression sont régulièrement bafoués, malgré leur inscription dans la Constitution. Pourtant, il affirme qu’il ne sera pas réduit au silence.
Il fait partie de la troupe itinérante Social Justice Centres’ Travelling Theatre, un collectif qui utilise la performance pour sensibiliser les communautés et les mobiliser contre l’injustice. Dans l’un de ses sketchs, le groupe met en scène l’épreuve consistant à signaler une disparition. Leurs performances reflètent la réalité : un signalement tardif, une famille suspendue entre espoir et chagrin, un système qui réagit trop tard, quand il réagit.
Ces mobilisations « douces » par l’art et la pression continue des organisations de défense des droits commencent-elles à produire des résultats ? La Commission nationale des droits de l’homme du Kenya a proposé4 un cadre d’indemnisation, recommandant 3 millions de shillings (19 750 euros environ) pour les décès et jusqu’à 4 millions pour les blessures graves.
Ces indemnisations visent les victimes des années 2017, 2024 et 2025, mais beaucoup les jugent insuffisantes et appellent à des montants plus élevés. Ils avertissent que le fonds de 2 milliards de shillings alloué5 par le gouvernement sur le budget 2025-2026 pour indemniser les victimes de violences policières pourrait ne pas suffire. D’aucuns, parmi lesquels la famille de Brian Odhiambo, se disent prêts à attendre jusqu’à ce que la justice soit réellement rendue.
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1Voir « Unbowed for Justice », le rapport annuel 2026 de Missing Voices, ici en PDF.
2« Nakuru court rules six KWS officers have a case to answer in abduction case », Citizen TV Kenya, 3 mars 2026, à regarder ici.
3Carlos Mureithi, « ‘Shoot them in the leg’ : Kenyan president’s anti-protest rhetoric hardens as death toll rises », The Guardian, 9 juillet 2025, à lire ici.
4Lucy Mumbi, « Victims’ families reject KNCHR reparations plan for protest deaths, disappearances », The East Leigh Voice, 23 avril 2026, à lire ici.
5Lucy Mumbi, « Victims’ families reject KNCHR reparations plan for protest deaths, disappearances », The Eastleigh Voice, 23 avril 2026.
6Voir « Unbowed for Justice », le rapport annuel 2026 de Missing Voices, ici en PDF.
7« Nakuru court rules six KWS officers have a case to answer in abduction case », Citizen TV Kenya, 3 mars 2026, à regarder ici.
8Carlos Mureithi, « ‘Shoot them in the leg’ : Kenyan president’s anti-protest rhetoric hardens as death toll rises », The Guardian, 9 juillet 2025, à lire ici.
9Lucy Mumbi, « Victims’ families reject KNCHR reparations plan for protest deaths, disappearances », The East Leigh Voice, 23 avril 2026, à lire ici.
10Lucy Mumbi, « Victims’ families reject KNCHR reparations plan for protest deaths, disappearances », The Eastleigh Voice, 23 avril 2026.