La lettre hebdomadaire #221

Au Cameroun, Paul Biya et l’adoubement des papes

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Prière 2024, de Angu Walters.
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ÉDITO

VISITE DU PAPE AU CAMEROUN, UNE DIVERSION DUOCOLONIALISME CATHOLIQUE

Par David Tonghou Ngong (dans Africa Is a Country)

Si le pape Léon XIV se rend au Cameroun du 15 au 18 avril, comme annoncé en début d’année, ce sera la quatrième fois qu’un souverain pontife visite ce pays d’Afrique centrale qui compte environ 30 millions d’habitants. Cette visite placerait le Cameroun au même rang qu’un autre pays africain ayant reçu quatre visites papales au cours des quarante dernières années : le Kenya, dépassant ainsi la République démocratique du Congo (RD Congo, 50 millions de catholiques) et le Nigeria (25 millions de catholiques). Pourquoi le Cameroun devrait-il recevoir plus de visites papales ? Le pays a-t-il davantage besoin d’accompagnement pastoral ? Compte-t-il plus pour le catholicisme en Afrique ?

Il est important de prendre en compte le moment choisi pour les visites papales au Cameroun ; elles ont généralement lieu pendant une crise, lors de périodes de bouleversements qui menacent la survie du régime du président Paul Biya.

Le pape Jean-Paul II effectue sa première visite au Cameroun en 1985. Biya, catholique, vient de prendre le pouvoir en 1982, succédant à son prédécesseur musulman, Amadou Ahidjo. En 1984, le nouveau régime a échappé à une tentative de coup d’État. Biya est encore en train de purger le gouvernement et l’armée lorsque le pape lui rend visite. Même si Jean-Paul II ne s’exprime pas beaucoup sur ce qui se passe à l’époque, les médias ne manquent de remarquer qu’il est venu apporter un soutien moral à un président catholique.

La deuxième visite du pape Jean-Paul II a lieu en 1995, officiellement pour la signature du document synodal « Ecclesia in Africa ». Cependant, le début des années 1990 est une période de bouleversements politiques majeurs au Cameroun. Sous la pression des manifestations populaires, Biya est contraint d’accepter le multipartisme. En 1992, l’élection est contestée, le candidat de l’opposition, John Fru Ndi, l’ayant probablement remportée. Lorsque Fru Ndi se proclame vainqueur, il est assigné à résidence pendant environ trois mois, tandis que Biya renforce son emprise sur le pouvoir. Cette période est également marquée par l’assassinat de responsables religieux catholiques, dont le père Engelbert Mveng, en avril 1995, juste avant la visite de Jean-Paul II en septembre de la même année. Même si le pape soulève la question de l’insécurité dans le pays, sa visite est perçue comme une bénédiction accordée au couple présidentiel, conférant ainsi une légitimité à une dictature brutale.

En 2009, la troisième visite a lieu sous le pontificat du pape Benoît XVI. Un an avant cet évènement, Biya a révisé la Constitution camerounaise pour supprimer la limitation du nombre de mandats présidentiels. Ce changement entraîne des émeutes généralisées et fait des dizaines de morts. Au cours de sa visite, Benoît XVI décrit l’Afrique comme un continent d’espoir, mais ne dit rien sur la mort et la destruction orchestrées par le régime de Biya.

Aujourd’hui, au lendemain des récentes élections contestées au Cameroun, alors que des preuves indiquent que la victoire de Biya a été truquée, le pape Léon XIV prévoit ce qui est présenté comme un pèlerinage. Un prêtre catholique camerounais, le père Ludovic Lado, a écrit au Vatican pour exhorter le pape à ne pas se rendre sur place dans ces circonstances. Le Vatican a ignoré ses supplications, démontrant une fois de plus que lorsque la dictature de Biya est sous pression, l’Église catholique, en la personne du Souverain Pontife, se tient prête à lui apporter son soutien moral et politique.

Et c’est là que réside l’essence même du néocolonialisme catholique au Cameroun, via un tour de passe-passe, une supercherie destinée à détourner l’attention de la source du véritable pouvoir dans une post-colonie. Dans ce cas précis, on donne aux habitants des anciennes colonies l’impression qu’ils sont maîtres de leur destin, qu’ils ont leur mot à dire dans le gouvernement qui les dirige. Cependant, le véritable pouvoir se trouve ailleurs, dans un pays étranger. Peu importe que les Camerounais aient voté pour ou contre le régime de Biya. Ce dernier finit toujours par voler l’élection et par brutaliser le peuple. Et le Vatican est toujours prêt à accorder sa bénédiction papale à ce régime ignominieux. Nous assistons ici à une appropriation machiavélique de l’Église pour sanctifier la brutalité de l’État et, dans ce cas précis, la déshumanisation des Camerounais.

Si le pape Léon XIV se rend au Cameroun, il célébrera une messe au cours de laquelle Biya et son épouse Chantal occuperont le devant de la scène. Par ce seul geste, le tour de passe-passe du néocolonialisme catholique sera de nouveau accompli.

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À VOIR, À LIRE

LES ÉLUES DE SEINE-SAINT-DENIS RESSEMBLENT-ILS  À SES HABITANTES ?

Au sortir des élections municipales françaises (le second tour a eu lieu le 22 mars), qui ont vu notamment l’élection d’Aly Diouara à La Courneuve et de Bally Bagayoko à Saint-Denis – victime dans la foulée d’une charge raciste dans de nombreux médias mainstream –, quelle est la place pour les élues racisées dans le département français de la Seine-Saint-Denis ? Quels sont leurs parcours et les motifs de leur engagement ? Quelles sont les difficultés auxquelles ils et elles se confrontent ? L’ouvrage Élus des banlieues populaires (éditions PUF) tente de répondre à ces questions dans un département emblématique (environ 60 % de la population est immigrée ou issue de l’immigration), la Seine-Saint-Denis (le 9-3), en banlieue parisienne, plus souvent montré du doigt pour ses émeutes de banlieue que pour ses réussites...

Basé une longue enquête réalisée entre 2001 et 2024, l’ouvrage relève plusieurs évolutions dans ce département : l’éviction des classes populaires avec la baisse du nombre de mairies communistes (les ouvrierères et les employées représentent plus de 30 % de la population, mais sont respectivement seulement 1 % et 10 % dans les conseils municipaux), la hausse progressive mais continue, surtout depuis 2008, du nombre de candidates racisées, et un plafond de verre persistant concernant la représentation des femmes aux fonctions de maire et dans les délégations de pouvoir.

De ce point de vue, les dernières élections ont vu une augmentation significative du nombre de maires racisées (13 sur 39, soit près de deux fois plus qu’en 2020) mais toujours une sous-représentation des femmes.

Afin de faire le point sur ces tendances, nous avons reçu dans l’émission « Horizons XXI » du 24 mars, sur le média indépendant Au Poste, l’une des autrices de Élus des banlieues populaires, la chercheuse Marie-Hélène Bacqué, et Nadia Chahboune, fraîchement élue n° 2 sur la liste d’Aly Diouara, à La Courneuve.

À lire : Marie-Hélène Bacqué, Jeanne Demoulin, Élus des banlieues populaires, Puf, collection La vie des idées, 112 pages, 19 février 2026, 11 euros.

À voir : L’émission « Horizons XXI » sur le média indépendant Au Poste ici et sur youtube ici.
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