
C’est une lutte de vingt ans, menée sans relâche contre les pressions et les menaces. Dans le village de Niafrang (ou Niafourang), en Casamance, au sud du Sénégal, les habitants s’opposent avec détermination à un projet minier qui menace leur littoral.
En novembre 2025, leur combat a connu un tournant décisif : la Cour suprême du Sénégal a annulé l’autorisation d’extraction de zircon délivrée par le ministère des Mines pour un site voisin du village. Une victoire judiciaire majeure, définitive.
Pourtant, cette décision n’a pas suffi à faire cesser les opérations. À quelques kilomètres seulement de Niafrang, l’entreprise exploitante continue de travailler les sables minéralisés pour en tirer ce minerai très prisé par de nombreuses industries.
L’origine de cette longue bataille remonte à 2004. Cette année-là, l’État du Sénégal accorde à la société australienne Carnegie Minerals un permis d’exploration des sables minéralisés du littoral casamançais, riches en zircon, en titane et en d’autres minerais stratégiques. Une centaine de kilomètres carrés de dunes côtières sont concernés, dont celle qui borde Niafrang.
Une zone vulnérable à une submersion
Très vite, le projet d’extraction suscite l’inquiétude des populations locales : derrière la dune s’étend une vaste zone d’environ 50 000 hectares, où vivent et travaillent près de 25 000 personnes réparties dans une quarantaine de villages. Située au niveau de la mer, cette zone serait particulièrement vulnérable à une submersion en cas de dégradation accrue de la dune.
À partir de 2006, un comité de lutte contre l’exploitation du zircon, réunissant quarante-quatre villages, interpelle les médias et les autorités publiques. « Nous avons mené des recherches et visité des sites où du zircon avait été exploité. Nous avons ainsi pris conscience de la gravité des conséquences que ce type d’exploitation pouvait avoir sur notre environnement », explique à Afrique XXI le responsable de ce collectif, Ousmane Sané, qui vit à Niafrang, où il exploite un campement d’écotourisme.
La mobilisation contre le projet est telle que Carnegie Minerals finit par jeter l’éponge sans avoir pu lancer les travaux. Une autre société australienne, Astron Corporation Limited, basée à Hong Kong, reprend alors le flambeau et obtient, en 2017, un permis d’exploitation. Mais elle se heurte, à son tour, à la même détermination des habitants.
En 2023, le gouvernement finit par annuler le permis d’Astron pour « inactivité ». « On a essayé tout ce qu’il fallait pour que le projet puisse voir le jour, des concertations ont été initiées par les autorités de la région de Ziguinchor. Malheureusement, il y a eu un manque d’adhésion de la part des populations », explique alors Roseline Mbaye Carlos, directrice générale des Mines, au journal Le Quotidien, en octobre 20231.
À Abéné, voiture et enveloppes
Mais le répit est de courte durée. Avant même ce retrait, l’État a accordé un autre permis à une autre entreprise, G-Sand, liée à des intérêts chinois et basée en Gambie. Cette autorisation couvre la zone d’Abéné, une localité située à environ cinq kilomètres à vol d’oiseau de Niafrang.
Cette fois, un changement majeur s’opère : G-Sand ne rencontre aucune opposition notable sur le terrain. Pourtant membre du comité de lutte, la population d’Abéné ne fait plus barrage au projet. G-Sand lance donc ses travaux en 2024, menés par une dizaine de ressortissants chinois et plusieurs dizaines d’ouvriers recrutés à Abéné.
Pour expliquer ce revirement, plusieurs témoignages évoquent des faits de corruption. « Le lendemain de l’accord avec la société d’extraction, le maire de l’une des communes concernées par le plan d’exploitation du zircon, celle où se situe le village d’Abéné, recevait une voiture d’une valeur de 3 millions de francs CFA [4 500 euros], ainsi qu’une enveloppe de 3,5 millions », a rapporté le journaliste Pape Sané2. D’après Amnesty International, des chèques d’un montant de 200 000 francs CFA auraient également été distribués à certaines familles, détentrices du pouvoir local.
Une personne ressortissante d’Abéné, qui a demandé l’anonymat, affirme que « G-Sand a soudoyé des responsables locaux avec quelques milliers d’euros et des promesses dérisoires, comme la réfection de la mosquée ou la mise à disposition d’une ambulance, afin d’obtenir leur soutien ». Dans un système politique local fortement hiérarchisé, ces figures influentes auraient ensuite pu imposer leur position au reste de la population, notamment aux jeunes, qui étaient généralement opposés au projet.
« Aujourd’hui, après de fortes tensions, le sujet est devenu quasiment tabou à Abéné : la plupart des habitants ne veulent plus en parler. Beaucoup sont écœurés par l’exploitation en cours, mais se montrent désormais résignés », ajoute cette source. Contactés par messagerie électronique, ni G-Sand ni le ministère sénégalais des Mines n’ont réagi.
Niafrang continue de résister
À Niafrang, l’ambiance est tout autre : il n’est pas question de plier ou de se résigner. L’inquiétude et la colère ne cessent au contraire de grandir. Deux événements en particulier ont choqué les habitants.
En février 2025, ils constatent d’abord que G-Sand a outrepassé son périmètre d’exploitation et commencé à travailler sur une partie de leur territoire. Puis ils découvrent que, dès octobre 2023, l’entreprise avait déposé une demande d’extension de son permis afin d’y inclure la dune de Niafrang, considérée comme la plus prometteuse du gisement.
Pour le village, qui compte environ 250 habitants, l’enjeu est vital : c’est l’équilibre même du territoire qui est menacé. L’écosystème de Niafrang est particulièrement fragile, comme le détaille Ousmane Sané : « À l’est, il y a les habitations, avec, dans les bas-fonds, les rizières et les plantations situées au niveau de la mer ; à l’ouest, il y a la dune, la mangrove et l’océan Atlantique. En une dizaine d’années, on constate que la mer a avancé de plus de trente mètres. Et notre seul rempart contre cela, c’est la dune. Dans le village, tout le monde est conscient que c’est une digue naturelle : sans elle, l’eau salée s’engouffrera dans les rizières, les autres plantations et les habitations. Pour un village qui dépend de l’agriculture, ce serait catastrophique : il perdrait tout. »
En 2015, les géographes Luc Descroix et Jean-Claude Marut3 signalaient déjà que la bande dunaire côtière où se trouve le zircon était fragilisée par le changement climatique et soumise à une érosion marine accélérée. Ils posaient alors cette question : « À l’assaut de l’océan à l’ouest, est-il raisonnable d’ajouter l’assaut des pelleteuses à l’est ? »
La crainte d’une pénurie d’eau
Les travaux d’extraction menaceraient également la mangrove qui sépare la dune de l’océan. À la fois fragile et exceptionnellement riche en biodiversité, cet écosystème joue un rôle crucial dans l’équilibre du littoral. Il constitue aussi une ressource essentielle pour une partie de la population, qui y trouve notamment coquillages et poissons.
Les inquiétudes de Niafrang portent aussi sur l’eau. Depuis le début de l’exploitation du zircon, les habitants de plusieurs villages environnants constatent une baisse du niveau de la nappe phréatique. Les femmes, qui pratiquent le maraîchage, rencontrent des difficultés croissantes pour arroser leurs cultures. Faute d’eau en quantité suffisante, elles doivent désormais s’organiser par roulement : certaines arrosent un jour, les autres le lendemain.
Ces observations font écho aux mises en garde formulées par des scientifiques dès la conception du projet. Ceux-ci avaient averti que les opérations de pompage nécessaires à l’exploitation risquaient d’entraîner un abaissement du niveau de la nappe. L’extraction des sables minéralisés nécessite en effet des millions de mètres cubes d’eau puisés dans le sous-sol. Dans le nord du Sénégal, où une autre entreprise, le groupe français Eramet4, exploite également du zircon, des agriculteurs font état de perturbations hydriques similaires.
L’eau aurait également changé de couleur, indique Ousmane Sané : elle serait devenue rougeâtre. Est-elle toxique ? Impossible, à ce stade, de l’affirmer. Des experts avaient toutefois alerté sur les risques de pollution liés à l’exploitation minière, notamment du fait de l’utilisation de divers engins.
Des procédures contestées
À ces inquiétudes environnementales s’ajoutent des questions sur la manière dont le projet est conduit. Les habitants de Niafrang dénoncent un manque de transparence et estiment que plusieurs procédures n’ont pas été respectées. Ils rapportent avoir les plus grandes difficultés à obtenir des informations, tant sur le projet lui-même que sur les démarches administratives qui l’ont précédé.
D’après une source juridique, la demande de permis pour Abéné aurait ainsi été déposée sans qu’une étude d’impact environnemental et social ait été réalisée au préalable. Or celle-ci est obligatoire et nécessaire à l’obtention d’un certificat de conformité environnementale, lui-même indispensable avant le début de toute exploitation.
L’étude d’impact requise pour demander une extension du permis à Niafrang aurait, elle aussi, été réalisée a posteriori. C’est ainsi qu’en octobre 2025, une audience publique a été organisée dans ce cadre. Elle ne s’est d’ailleurs pas tenue à Niafrang, pourtant directement concerné : elle a eu lieu à Kabadio, une localité voisine. Des habitants de Niafrang s’y sont néanmoins rendus pour manifester leur opposition au projet.
Un autre problème, majeur selon Bocar Kanté, avocat d’un groupe de ressortissants de Niafrang, tient au respect des distances réglementaires. L’article 48 du Code de l’environnement impose à la catégorie d’installation dont relève l’exploitation industrielle du zircon une distance minimale de 200 mètres par rapport à un cours d’eau. Or la dune de Niafrang se trouve à seulement 108 mètres au maximum d’un fleuve. À cette distance, une exploitation industrielle du zircon ne devrait donc, en principe, pas être autorisée.
« Les parlementaires n’ont rien fait pour arrêter G-Sand »
Face aux risques et à ces manquements présumés, une quinzaine d’habitants ont engagé, malgré des menaces et des tentatives de corruption, plusieurs démarches judiciaires pour tenter de préserver leur territoire.
C’est l’un de ces recours qui a conduit à la décision de novembre 2025 : la Cour suprême a annulé le permis d’exploitation accordé à G-Sand pour la zone d’Abéné, jugeant que les procédures de consultation des populations et de protection de l’environnement n’avaient pas été respectées. Cette annulation prive également de fondement l’extension du permis à la zone de Niafrang.
En principe, G-Sand aurait donc dû cesser ses activités. Mais après une brève suspension, les travaux ont repris comme si de rien n’était. « La société continue d’exploiter à cinq kilomètres de chez nous malgré la décision de la Cour suprême », déplore une source locale. Depuis, les habitants de Niafrang multiplient les démarches pour faire respecter l’arrêt de la Cour.
« Nous avons écrit à un groupe de parlementaires, dont une élue du département, constate, amer, Ousmane Sané. Nous les avons interpellés pour qu’ils agissent et mettent fin au projet, en raison des nombreux manquements constatés. Une commission, avec notamment le président de la commission des Mines, est venue sur place. Elle a constaté l’exploitation et nous a rencontrés. Mais nous avons compris que l’État du Sénégal s’inscrivait dans une dynamique favorable à l’exploitation minière. Cela n’a jamais été dit ouvertement, mais ces parlementaires n’ont rien fait pour arrêter G-Sand. »
« Ils cherchent à m’isoler »
« Les populations de cette zone vivent de l’agriculture, de la pêche et du tourisme. Donc l’État doit les protéger et non les exposer », souligne l’un de leurs soutiens, Serigne Sarr, président de l’Association pour la défense des droits à l’eau et à l’assainissement du Sénégal.
Mais sa résistance est en train d’isoler progressivement Niafrang. Après près de vingt ans de solidarité entre les villages de la zone, sa position est désormais mal perçue dans la région. Les relations se sont dégradées, au point que Niafrang « se retrouve seul face aux autres », constate une source locale.
Ousmane Sané raconte avoir été la cible d’agressions verbales et physiques, de tentatives de corruption et de menaces. « Je suis devenu un bouc émissaire car je suis originaire d’une autre partie de la Casamance, et les promoteurs du projet pensent que j’influence les villageois. Le fait que je m’exprime dans les médias et lors de conférences de presse les dérange. Ils cherchent à m’isoler. »
Il évoque également plusieurs tentatives d’intimidation qui auraient pu mal tourner : « L’an dernier, des individus sont venus jusqu’à mon domicile. Ils ont encerclé la maison, armés de machettes et de couteaux, avec l’intention de l’incendier. Je n’étais pas là, mais ma femme est sortie et leur a tenu tête. C’étaient des jeunes venus de Kabadio. »
Après l’exploitation, « la précarité »
Les habitants de Niafrang ne rejettent pas l’idée d’un développement de leur région, mais défendent une autre vision de son avenir. Selon eux, il est possible de créer des activités et des emplois sans sacrifier l’équilibre fragile de l’écosystème. Pour faire entendre cette alternative, le comité de lutte a élaboré un « protocole communautaire »5, qui fixe les principes de gestion du territoire, de préservation de la biodiversité et des savoirs traditionnels, tout en réaffirmant le droit des populations locales à prendre part aux décisions concernant leurs ressources et à en tirer des bénéfices partagés équitablement.
« La zone a un réel potentiel et ne demande qu’à être accompagnée dans une dynamique de développement durable et bénéfique pour les populations, explique Ousmane Sané. Le zircon, c’est une activité qui ne durera que quelques années. Ensuite, les populations se retrouveront dans la précarité car, entre-temps, elles auront perdu une forêt, les ressources de la mangrove... » Un groupe d’habitants a donc déposé une demande visant à faire classer Niafrang en zone de protection minière, conformément au Code des mines. Une nouvelle bataille afin de préserver l’avenir, contre vents et marées.
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1« Exploitation du zircon de Niafrang : l’État ferme la mine à Astron », Le Quotidien, 13 octobre 2023.
2« Sénégal : extractivisme prédateur », magazine Amnesty n°117, juin 2024.
3Luc Descroix et Jean-Claude Marut, « L’exploitation des sables métallifères du littoral casamançais (Sénégal) : un projet à risques », Regards géopolitiques, 1 (3), 2015, p. 11-17.
4Fanny Pigeaud, « Un groupe minier français détruit un désert unique au Sénégal », Reporterre, 13 janvier 2025.
5« Protocole communautaire bioculturel de la communauté de Niafrang », Natural Justice, 2025.
6« Exploitation du zircon de Niafrang : l’État ferme la mine à Astron », Le Quotidien, 13 octobre 2023.
7« Sénégal : extractivisme prédateur », magazine Amnesty n°117, juin 2024.
8Luc Descroix et Jean-Claude Marut, « L’exploitation des sables métallifères du littoral casamançais (Sénégal) : un projet à risques », Regards géopolitiques, 1 (3), 2015, p. 11-17.
9Fanny Pigeaud, « Un groupe minier français détruit un désert unique au Sénégal », Reporterre, 13 janvier 2025.
10« Protocole communautaire bioculturel de la communauté de Niafrang », Natural Justice, 2025.