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L’alerte des artistes face à la répression de l’homosexualité au Sénégal

Plusieurs cinéastes, écrivains ou encore photographes sénégalais se sont saisis de la question LGBTQIA+ dans leur œuvre. Ils se disent inquiets du durcissement de la loi contre les personnes homosexuelles et y voient une instrumentalisation politique visant à détourner l’esprit des populations loin des vraies préoccupations du pays.

Sabar (2020), une série de Gabriel Dia.
© Gabriel Dia

L’escalade homophobe que connaît le Sénégal depuis l’adoption, le 31 mars 2026, de la loi aggravant les sanctions à l’égard des personnes LGBTQIA+ est vertigineuse. Les actes jugés « contre-nature », selon la terminologie officielle, sont désormais passibles de dix ans d’emprisonnement au lieu de un à cinq. Tandis que la parole homophobe se répand ouvertement, notamment sur les réseaux sociaux, une centaine de personnes présumées homosexuelles ont été arrêtées. La parole des personnes concernées est contrainte, voire impossible. Mais une poignée d’artistes et d’intellectuelles sénégalaises se sont emparées de la question.

Gabriel Dia, photographe de 40 ans, est né à Dakar et a quitté le Sénégal à sa majorité. Le jeune adulte prend conscience que son orientation sexuelle peut lui rendre la vie difficile, sinon impossible. « Jusqu’à présent, je retournais à Dakar tous les ans, glisse-t-il. Mais là, ça va être compliqué. » Adolescent, il essuie moqueries et insultes « sur le ton de l’humour, rien de violent », dit-il. Lors d’une cérémonie familiale, il s’essaie à la danse sabar, une pratique traditionnellement interdite aux hommes. C’est là qu’il s’attire les foudres de sa mère et des femmes qui l’entourent. Gabriel décroche finalement une bourse pour suivre une formation d’ingénieur en France. Il part sans dire un mot.

Quelques années plus tard, il se munie d’un appareil photo argentique et transforme son épisode traumatique en une série d’autoportraits salvatrice sobrement intitulée Sabar. Au moyen de la surimpression, son corps se meut et investit le champ qui lui est confisqué. « J’ai réalisé cette série en 2020, comme si j’avais anticipé ce qu’il se passe aujourd’hui au Sénégal. Pourtant, je n’aurais jamais prédit une tournure politique pareille. Les gens ont vrillé depuis l’annonce de la loi. »

Métamorphoser la mémoire et interroger les constructions du genre

Enfant, Gabriel Dia a coutume de se rendre « en cachette » dans l’atelier de couture de sa mère pour essayer des vêtements traditionnels féminins. Un jour, il se fait surprendre. « Elle était furieuse », se souvient-il. Des années plus tard, le photographe retourne à l’atelier, enfile des vêtements de femmes et y organise un shooting en présence de sa maman. Une manière pour lui de métamorphoser la mémoire et d’interroger les constructions sociales du genre. L’artiste en tire la série Mother’s Heritage, une suite de photographies monumentales imprimées sur textile sur lesquelles il apparaît en robe ou en jupe dans des silhouettes évanescentes. Ce travail sera exposé à la foire d’art contemporain Akaa (Also Known As Africa), à Paris, du 22 au 25 octobre 2026.

Gabriel Dia est encore ébahi face à la violence faite à l’encontre de sa communauté, lui qui rappelle les valeurs de vivre-ensemble du pays de la Teranga (« hospitalité »). « Le point de bascule a été le scandale des enfants violés par un Français pour leur transmettre le VIH », estime-t-il.

Cette affaire de pédocriminalité terrifiante frappe le Sénégal en 2025. En avril, un homme d’affaires français de 73 ans, à la tête d’un réseau international, est interpellé à son domicile, à Beauvais, en Picardie, et mis en examen pour « traite d’êtres humains », « proxénétisme aggravé », « viol sur mineur de 15 ans » et « transmission volontaire de VIH ». À 5 000 kilomètres de là, des Sénégalais, dont certains domiciliés à Dakar et à Kaolack, exploitaient sur ses ordres des garçons âgés de 3 à 15 ans. « Cette affaire a eu des répercussions dans la société sénégalaise. Depuis, tout ce qui vient de l’Occident est associé au mal », estime Gabriel Dia. Au moment de l’adoption de la loi, Ousmane Sonko, alors Premier ministre, a accusé, devant les députés de son pays, l’Occident d’« imposer l’homosexualité au reste du monde », et a dénoncé « une tyrannie de l’Occident ».

Pourtant, l’article 319 du Code pénal sénégalais aujourd’hui utilisé pour criminaliser les actes « impudiques » et « contre-nature » n’est ni plus ni moins que la reprise d’une loi française vichyste de 1942. D’aucuns voient en ce texte la continuité d’un héritage colonial et l’importation, non pas de l’homosexualité par l’Occident, mais bien de l’homophobie par les institutions occidentales. « L’argument qui consiste à dire que l’homosexualité n’existe pas chez nous et que ça vient d’ailleurs est une position à laquelle je n’adhère pas du tout », tance Marie Ka, réalisatrice de L’Autre femme, un court-métrage sorti en 2013 dans lequel deux coépouses se prennent de désir et d’admiration mutuels dans un foyer polygame à Dakar.

Les « goor-jigeen », le troisième genre sénégalais

En écrivant le scénario, la cinéaste est consciente qu’elle peut choquer, mais c’est précisément ce qui l’intéresse. Elle souhaite camper son histoire dans la réalité de ces femmes prises dans un étau patriarcal, qui sont au service de l’homme, pour imaginer une vraie rencontre autour du désir féminin. « Il y a toujours eu un troisième genre au Sénégal, précise la Sénégalo-Martiniquaise, ou du moins l’espace pour la diversité des personnes dans la société sénégalaise, autant physique qu’en termes d’orientation sexuelle. »

Ce troisième genre auquel Marie Ka fait référence est connu sous l’appellation de « goor-jigeen », qui signifie « hommes-femmes » en wolof. Peu de littérature existe à ce sujet, mais des récits d’observateurs datant du XIXe siècle décrivent le goor-jigeen comme « un homme biologique présentant des attributs féminins et occupant préférentiellement certaines fonctions sociales », rapporte l’anthropologue et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Christophe Broqua, dans un article de 20171. « Son statut et sa place étaient reconnus au sein de la société sénégalaise. Progressivement, l’expression est devenue synonyme d’homosexuel masculin et elle est aujourd’hui le plus souvent utilisée comme une injure », écrit-il.

Généralement issu d’une bonne famille, le goor-jigeen est reconnu pour ses talents d’orateur ou de conteur. « À cet égard et à quelques autres, le góor-jigéen avait jusqu’à sa resignification un statut comparable à celui du griot. Il était aussi organisateur de sabar, ces cérémonies de danses rythmées par les tambours », précise Christophe Broqua. Une thèse que soutient la chercheuse Katrina Brazhnikov dans un mémoire publié en 20252. « […] Les góor-jigéens jouaient un rôle symbolique dans ces traditions et les rituels culturels sénégalais, tels que les cérémonies avec des tam-tam et du faux-lion, en tant que médiateurs entre les genres qui assurent à la société l’harmonie garante de la prospérité. » C’est lorsque cette figure prend une dimension sexuelle – notamment lors du projet avorté de Gay Pride à Dakar en 2001 – que les perceptions sociales commencent à changer.

Une manière « d’oublier ses problèmes »

« Face aux problèmes sociaux, économiques et culturels, les Sénégalais souffrent et n’ont plus d’aspiration. Ils n’ont rien à faire de mieux que de trouver “pire” qu’eux et de s’exprimer sur les réseaux sociaux. En attendant, ils oublient leurs problèmes », constate Khadi Hane, autrice de Demain, si Dieu le veut (Gallimard, 2015).

Ce roman suit Joseph sur plusieurs années, alors qu’il est enfermé dans une geôle de Dakar pour avoir vengé son frère tué par un commerçant chinois. Au cours de son incarcération, il rencontre un codétenu, Ching, avec qui il a une histoire d’amour des années durant :

Pour le maintenir vivant, j’avais accepté de m’abandonner en lui, que nous devenions frères siamois, le temps de notre captivité, parce que la vie carcérale interdisait à sa belle gueule de s’aventurer seule dans le champ de tir d’un maton. Casser de l’homosexuel étant un rituel par là-bas, nous réservions paroles et gestes brusques à la promenade du lendemain, nous contentant de chanter en sourdine […]. Pour avoir encaissé trop de coups, il avait vite compris qu’il ne serait jamais à l’abri, tant qu’il était ce que la Nature avait fait de lui : un homme qui aimait les hommes.

Le livre est sorti au Sénégal sous la présidence de Macky Sall (2012-2024). En juin 2013, l’ancien chef de l’État s’était exprimé sur la question LGBTQIA+ et en appelait au respect de la personne et à la non-discrimination des citoyens lors d’un discours prononcé pendant la visite du président états-unien, Barack Obama, à Dakar. Si Macky Sall soulignait que le Sénégal était un pays tolérant, il précisait aussi qu’il n’était pas prêt à dépénaliser l’homosexualité. Barack Obama avait alors affirmé : « Quels que soient la race, la religion, le genre ou l’orientation sexuelle, face à la loi, tout le monde doit avoir les mêmes droits. » Une déclaration jugée paternaliste, qui avait suscité l’ire des populations.

Des initiatives fraîchement accueillies

« Je pense que le changement de cap a eu lieu à ce moment-là. Il y a eu des manifestations à la suite du discours d’Obama parce que les Sénégalais ne veulent pas qu’on leur impose une réponse. Celle-ci doit avoir du sens et être trouvée de manière endogène. Macky Sall voulait briguer un troisième mandat, alors il est allé dans le sens des populations », résume Khadi Hane. Durant la promotion de son roman, l’écrivaine a été reçue sur des plateaux de télévision, sans que l’orientation sexuelle de son personnage soit jamais abordée. « On m’interrogeait plutôt sur l’aspect économique et l’invasion chinoise, des thèmes également traités dans le livre », se souvient-elle.

Plusieurs évènements abordant la question ont eu lieu sous les mandats de Macky Sall. En 2014, une exposition a été organisée à la Raw Material Gallery, centre d’art de Dakar, dans le cadre de la biennale d’art contemporain. Intitulé « Qui a dit que c’était simple », le parcours proposait d’interroger la place des minorités sexuelles en Afrique, notamment au Sénégal. On pouvait ainsi y découvrir une fresque réalisée sur papier kraft lors d’un atelier où les participants devaient écrire ce que leur renvoyait le terme d’homosexualité. Les expressions à caractère homophobes et les insultes alors inscrites y étaient glaçantes.

En marge de l’événement, l’artiste sénégalais de renommée internationale Issa Samb (décédé en 2017) avait quant à lui présenté une performance intitulée La Mariée. Affublé d’une robe blanche en dentelle, il redéfinissait les questions de genre. L’exposition « Imagerie précaire, visibilité gay en Afrique », organisée la même année dans le cadre du Dakar’t, avait quant à elle été suspendue par l’État. Pendant plus de dix ans, et avec le soutien des institutions culturelles (galeries, biennales, maisons d’édition...), les artistes ont œuvré à visibiliser les personnes queer. Mais le gouvernement et une partie du public se sont montrés plutôt réfractaires. 

« Qui sont les prochains sur la liste, les binationaux ? »

Lors de la visite à Dakar du Premier ministre canadien Justin Trudeau, en février 2020, Macky Sall déclarait ne pas voir en l’interdiction de l’homosexualité « une mesure homophobe », mais une décision relevant d’une « spécificité culturelle ». « Sa réponse n’était pas si crispée que ça si on l’entend avec les codes de la société sénégalaise où les choses demeurent sous silence, considère la réalisatrice Marie Ka. Il y a une certaine réserve dans la culture sénégalaise. On se comprend, on tolère des choses, mais on ne va pas les exprimer franchement. » « Mais avec Ousmane Sonko, on est dans l’absence de débat, dans quelque chose de l’ordre de la conviction pure », regrette-t-elle.

« Un point de vue unique et des postures rigides qui ne prédisent rien de bon, poursuit-elle. Quand on regarde l’histoire des régimes autoritaires, on tape sur ceux qui sont les plus vulnérables comme les femmes et les enfants. Là, il se trouve que ce sont les homosexuels car le gouvernement cherche des boucs-émissaires. » Pour la cinéaste, l’obsession de la question homosexuelle dans un pays miné par les inégalités et les problèmes socio-économiques est le résultat d’une crispation sociale. « Qui sont les prochains sur la liste, les binationaux ?, s’interroge-t-elle. C’est très inquiétant. Cette cristallisation des positions, quelle que soit l’opinion qu’on puisse avoir sur le sujet, n’est clairement pas une urgence. »

Marie Ka pointe l’instrumentalisation de l’homosexualité pour servir de dérivatif. « Le Sénégal a une liste interminable de problèmes, notamment une dette économique. Mais ces postures-là ont l’avantage de distraire. Pendant que l’on attire l’attention sur cette question des homosexuels, on ne voit pas les urgences à résoudre », argue-t-elle.

C’est aussi au nom de la religion que certaines voix s’érigent. « Pourtant, aucun chef religieux ne s’est exprimé sur la question LGBTQIA+ », note Khadi Hane. Plusieurs cas d’exhumation de corps de personnes soupçonnées d’être homosexuelles ont eu lieu, bien avant l’adoption de la loi durcissant les peines encourues. Le dernier date d’octobre 2023. La dépouille d’un homosexuel présumé avait été brûlée en place publique, à Kaolack, devant une foule en pleine jubilation. « Une fois qu’on est vilipendé sur la place publique, quid des familles ? On déshumanise ces personnes, alors qu’il y a de vraies vies derrière », s’insurge Marie Ka. Les images avaient toutefois causé l’émoi des populations sénégalaises.

« Trop d’Hommes se prennent provisoirement pour Dieu »

En 2008 et 2009 déjà, deux épisodes similaires s’étaient déroulés dans le centre et dans l’ouest du pays. Des faits divers, au demeurant marginaux, dont le romancier et Prix Goncourt 2021 Mohamed Mbougar Sarr s’était saisi dans son troisième roman, De purs hommes (Philippe Rey/Jimsaan, 2018).

« Certaines personnes qui m’ont traîné dans toutes les boues, qui m’ont même accusé d’avoir inventé la scène inaugurale de De purs hommes, qui ont vu dans le roman une propagande LGBT financée par quelque lobby ou une attaque contre la culture, qui ont fait semblant de ne pas voir la violence sourde dont ce roman cherchait à comprendre le ressort, sont parfois les mêmes qui s’émeuvent aujourd’hui devant la vidéo du bûcher », confiait le romancier à Afrique XXI en réaction au drame de 2023. « Depuis toujours, trop d’Hommes, dans ce pays, se prennent provisoirement pour Dieu, et parlent pour Lui, et jugent pour Lui », écrivait l’intellectuel, qui ne cachait pas sa crainte de voir des cas similaires se reproduire dans les années à venir.

Face à l’émotion qu’ont néanmoins suscitée ces vidéos dans la population, force est de constater que la violence n’a pas le droit de cité chez la majorité des Sénégalais. « Les réseaux sociaux, où certains individus s’expriment et récupèrent le terme de goor-jigeen pour insulter et inciter à la haine, amplifient tout », relève Khadi Hane. « Ce qui m’inquiète avec la situation actuelle, c’est que les voix qui se lèvent et qui sont les plus violentes et virulentes ne sont pas les plus représentatives des populations, abonde Marie Ka. La majorité silencieuse n’est peut-être pas d’accord avec certains types de vie, mais n’est pas outre mesure dérangée parce que, fondamentalement, l’homosexualité est une question privée. Elle ne concerne en rien la société ni l’agenda national. »

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1Christophe Broqua, «  Góor-jigéen : la resignification négative d’une catégorie entre genre et sexualité  », Socio, 2017, à lire ici.

2Katrina Brazhnikov, «  La reconquête post-coloniale de góor-jigéen : Repenser le queer au Sénégal  », Bryn Mawr College, 2025.

3Christophe Broqua, «  Góor-jigéen : la resignification négative d’une catégorie entre genre et sexualité  », Socio, 2017, à lire ici.

4Katrina Brazhnikov, «  La reconquête post-coloniale de góor-jigéen : Repenser le queer au Sénégal  », Bryn Mawr College, 2025.