
Le 23 octobre, à Trappes, en région parisienne, un individu a ouvert le feu sur des passants, tous non blancs, tuant une personne et en blessant cinq autres, dont une jeune fille de 12 ans. L’assassin présumé a déclaré aux policiers vouloir s’en prendre « aux Noirs et aux Arabes ». Le président français, Emmanuel Macron, a, d’une part, dénoncé un « attentat à connotation raciste », et, d’autre part, l’a qualifié de « premier » acte terroriste en raison de la « couleur de peau ou de la religion ». Ces derniers propos ont aussitôt déclenché une polémique : cette attaque n’est pas la première en France à viser des personnes en raison de leur couleur de peau ou de leur religion. Le ministère de l’Intérieur a de fait recensé 9 737 crimes et délits à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux en France en 2025, soit une hausse de 5 % par rapport à l’année précédente.
N’en déplaise au président français et à ceux qui le nient, le racisme n’est pas une histoire récente et il reste systémique. L’exposition Aux Origines, regards croisés sur le racisme et les discriminations, présentée à Paris au Musée de la Porte dorée du 5 juin au 23 août 2026, rendait compte de manière chiffrée des discriminations dont sont victimes, en France, les personnes ayant des origines réelles ou supposées. D’après une étude rendue publique par SOS Racisme en 2026, 50 % des agences immobilières acceptent de relayer les demandes discriminatoires des propriétaires sur l’origine des candidats à la location. Dans le secteur de l’emploi, porter un nom à consonance maghrébine diminue d’un tiers les chances d’être contacté par un recruteur pour un entretien.
Solène Brun, sociologue au CNRS et coautrice de Domination blanche (Éditions Textuel, 2024), estime que l’« on traite les faits de racisme avec beaucoup de légèreté. Certes, le racisme est inscrit dans la loi [depuis la loi Pleven de 19721,NDLR], mais celle-ci est déjà le fruit d’un rapport de force. Et elle n’est pas en dehors des rapports de pouvoir qui structurent notre société. Les faits de racisme sont violents, et pas seulement en termes de propos, ils le sont aussi en termes d’agressions. »
Non, ce n’était pas « mieux avant »
Elle regrette que « tout le monde semble accepter que le racisme est en augmentation en France, avec comme idée sous-jacente que c’est pire qu’avant ». Elle précise : « Le “cordon sanitaire” autour du RN [Rassemblement national] a certes sauté et il est sain de s’affoler de la facilité avec laquelle des propos racistes peuvent être tenus sur beaucoup de chaînes de télévision ou de radio, mais je resterais prudente quant à l’idée que “c’était mieux avant”. Je m’interroge notamment sur le récit que l’on fait des années 1980-1990 et de la “France Black-Blanc-Beur”, comme si la France avait déjà été une société dans laquelle il faisait bon être perçu comme non-blanc. »
Ces années-là n’ont en effet pas été épargnées par des discours ouvertement racistes, xénophobes ou islamophobes tenus par des personnalités publiques ou des responsables politiques. Jean-Marie Le Pen, le fondateur du Front national (devenu Rassemblement national en 2018), a été plusieurs fois condamné pénalement pour propos racistes ou négationnistes. Il a notamment été reconnu coupable pour des propos tenus en 1984 lors de l’émission L’Heure de vérité diffusée sur le service public. Il est alors pour la première fois l’invité principal d’une émission nationale. Cette médiatisation inédite du responsable d’un parti qui compte parmi ses fondateurs un ancien Waffen-SS, largement favorisée par la gauche qui entendait faire monter le FN pour mieux fractionner la droite, a ouvert un boulevard à l’extrême droite dans les médias. Et il faut attendre 2015, soit près de trente ans après les premières condamnations de Jean-Marie Le Pen, pour que sa fille Marine l’exclut du parti, dans une stratégie de dédiabolisation – ou de dissimulation.
1492, aux origines du racisme moderne
Pour Solène Brun, « le racisme reste un rapport de pouvoir qui divise l’humanité selon des prétendues races ». Et sa pratique relève d’un processus ancien qui précède même le mot. Des divergences existent entre les historiens, mais, pour nombre d’entre eux2, 1492 constitue toutefois un repère historique dans la formation du racisme moderne. Cette date marque le décret de l’Alhambra ordonnant l’expulsion des Juifs d’Espagne mais aussi le début de la colonisation des Amériques par les Européens. « Ce sont ces mêmes Européens qui vont organiser la traite transatlantique, » relève Solène Brun. « Même si la nature, l’ampleur et les modes de violences sont différents, il y a une forme de continuité entre l’ensemble de ces phénomènes. Il faut aller plus loin, en amont de la colonisation, pour creuser la question des origines du racisme », insiste la chercheuse au CNRS.
Historiquement, l’esclavage n’inclut pas nécessairement de motif racial. Des Blancs (originaires d’Europe) ont par exemple été esclavisés dès le VIIe siècle dans les mondes musulmans aux côtés des Noirs. Mais certains chercheurs3 assurent y lire déjà une forme de racisme intra-africain fondée sur l’essentialisation des esclavisés d’Afrique subsaharienne, lesquels étaient affectés à des tâches plus difficiles que celles des Blancs européens. « Il faut se poser la question suivante : depuis quand raisonne-t-on sur l’humanité à partir de races différentes ? », propose Solène Brun.
Francisco Béthencourt, historien et auteur de Racismes, histoire du racisme, des croisades au XXe siècle (Arpa, 2025), considère également que la formation du racisme est bien antérieure à l’esclavage colonial. Comme son homologue Jean-Frédéric Schaub4, ce spécialiste des mondes lusophones estime que les conversions forcées au catholicisme établies dans la péninsule Ibérique au Moyen-Âge (XIVe et XVe siècles) à l’encontre des Juifs et des Musulmans prennent déjà « la forme d’un préjugé ethnique, combiné à la discrimination et à la ségrégation ».
Les marranes – les Juifs convertis de force mais toujours suspectés – ne sont pas l’objet d’une exclusion en vertu d’une différence phénotypique mais subissent bien un processus de racialisation qui prend la forme de l’exclusion. « Il peut y avoir de la race, et donc du racisme, là où la couleur de peau n’est pas le marqueur principal », soutient Solène Brun. « L’exclusion des Juifs d’Espagne devient raciale quand on ne récuse plus la religion et que l’on continue à persécuter les convertis ainsi que leurs descendants. Le racisme prend forme quand interviennent les questions d’hérédité, du sang et de la généalogie qui font le racisme », décortique la chercheuse.
La plantation, matrice du racisme
Aurélia Michel, autrice d’Un monde en nègre et blanc (Éditions Points, 2020), explique que la fabrication du racisme comme idéologie faisant système naît avec l’économie de la plantation instituée dès le XVIe siècle dans les colonies françaises des Antilles. Les Africaines esclavisées sont alors catégorisées comme noires, mulâtres, mestizos, quarterons, octaverons et, surtout, inférieures aux colons, de race blanche. On assiste en quelque sorte aux prémisses d’une suprématie blanche qui ne dit pas encore son nom. « Le racisme est un projet de domination, d’oppression et d’exploitation qui naît dans le processus de la disparition de l’esclavage », appuie l’historienne et maîtresse de conférences en histoire des Amériques noires à l’université Paris Cité.
« En France, on a tendance à dire qu’il y aurait eu un moment où on aurait remarqué des différences entre des groupes raciaux, puis un autre où on les aurait hiérarchisés. Or le processus de catégorisation est concomitant au processus de hiérarchisation », ajoute Solène Brun. « Au moment où on invente les Noirs, on invente les Blancs. » Ce processus de hiérarchisation coloriste (basé sur le phénotype) s’appuie sur des procédés juridiques et est soutenu par les savants naturalistes des Lumières au XVIIIe siècle pour différencier les groupes humains et justifier la traite des Africaines.
Dans son Essai sur les mœurs (1756)5, Voltaire écrivait : « La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers. […] Et on peut dire que si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est fort inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention ; ils combinent peu, et ne paraissent faits ni pour les avantages ni pour les abus de notre philosophie. Ils sont originaires de cette partie de l’Afrique, comme les éléphants et les singes ; guerriers, hardis et cruels dans l’empire de Maroc, souvent même supérieurs aux troupes basanées qu’on appelle blanches ; ils se croient nés en Guinée pour être vendus aux blancs et pour les servir. » Cette hiérarchisation qui suppose que des catégories d’individus sont inférieurs à d’autres régit l’ordre social des sociétés modernes. C’est ce que le philosophe jamaïcain Charles W. Mills nomme le « contrat racial », par opposition au « contrat social » pensé par le philosophe des Lumières Jean-Jacques Rousseau, qui accorde des privilèges aux personnes blanches en marginalisant les personnes noires.
Du racisme scientifique à l’apartheid
Cette hiérarchisation se cristallise alors au XIXe siècle avec le racisme scientifique qui catégorise des groupes d’humains selon des caractéristiques physiques (notamment à l’aide de la craniométrie) et morales. « Cette idée d’une hiérarchisation raciale de l’humanité va justifier de nouvelles conquêtes, y compris en Europe, à l’appui de l’antisémitisme », retrace Aurélia Michel. L’invalidation de ces théories n’intervient qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
L’adjectif « raciste », lui, est plutôt récent et « désigne les politiques des régimes totalitaires d’extrême droite des années 1920 et 1930, fondées sur les préjugés raciaux », contextualise l’historien Francisco Béthencourt. Le terme entre alors dans l’usage pour définir les théories nazies visant à persécuter les Juifs. La pensée raciale émerge dès lors que l’individu n’est plus défini par sa foi mais par sa lignée. C’est en admettant ce processus de racialisation que l’on peut comprendre comment, en l’absence de « traces visibles », selon les termes du sociologue Jean-Luc Bonniol et théorisés par Alexis de Tocqueville6, le racisme s’exerce. On retrouve cette même obsession de la pureté de sang dans les sociétés contemporaines qui visent à propager une pensée ségréguée. C’est le cas en Afrique du Sud, avec le régime de l’apartheid (1948-1991), qui interdisait tout métissage entre les populations en séparant géographiquement et économiquement les prétendues races au profit d’une minorité blanche afrikaners.
Aux États-Unis, le régime ségrégationniste a été généralisé dans les États du Sud par la loi Jim Crow, promulguée en 1877 et abolie en 1964, et la tristement célèbre « one drop rule », la règle de l’unique goutte de sang : quiconque a du sang noir, une ascendance africaine subsaharienne, est considéré comme noir et inférieur aux Blancs, lesquels jouissent de tous les privilèges sociaux. Ce principe social et juridique entrave l’exercice du droit de vote des Noirs états-uniens, pourtant acquis au lendemain de la guerre de Sécession.
« Français de souche », une catégorie politique
En France, l’expression « français de souche » est utilisée pour désigner des personnes de nationalité française n’ayant aucune origine « étrangère », en opposition aux Français dits « de papier » ou « issus de l’immigration ». Cette formule conceptualisée par l’extrême droite a aussi été récupérée par une partie de la gauche. À la suite des attentats de Charlie Hebdo, en janvier 2015, à Paris, le chef de l’État de l’époque, François Hollande, relance le projet de loi de « protection de la nation », amorcé cinq ans plus tôt par l’ancien président de droite Nicolas Sarkozy, qui étend la déchéance de nationalité aux binationaux. L’autrice franco-camerounaise Léonora Miano rappelle dans Français de souche coloniale (éditions AOC, 2026) que « à la fin du XIXe siècle, la formule “français de papier timbré”, qui fait référence au document utilisé pour demander la nationalité française, est d’abord employée pour stigmatiser les juifs étrangers ayant obtenu leur naturalisation. […] Dans les deux cas, et comme aujourd’hui, ce vocabulaire est utilisé pour dévaluer ceux dont le sang n’est pas français ».
Cette tension raciale repose, d’après les sciences sociales, sur une conception constructiviste de la race. Les personnes racialisées subissent des assignations extérieures qui sont le fruit d’un racisme culturel. « Le racisme aujourd’hui n’a plus la prétention à la vérité biologique et s’est réfugié dans le domaine culturel, » explique Francisco Béthencourt. « Les minorités ciblées sont considérées comme n’ayant pas la capacité d’adaptation ou de création dans les nouvelles conditions économiques. Les études disponibles ne prouvent pas non plus cette nouvelle dérive du racisme. »
Cette conception racialiste permet de maintenir les inégalités. En cela, le racisme contemporain est aussi structurel. « Nous sommes toujours dans des structures économiques qui s’appuient sur une asymétrie Nord/Sud », rappelle Aurélia Michel. « On continue d’exploiter les matières premières des pays du Sud, on continue d’aller chercher de la main-d’œuvre pas chère dans ces mêmes espaces pour fabriquer nos produits de consommation ou pour faire baisser les coûts du travail », énumère-t-elle.
Les génocides perpétrés par les nazis ont précipité la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies de 1948, qui a débouché sur une redéfinition du droit international. Mais, si « le racisme n’a plus de soutien institutionnel, le racisme informel subsiste et n’a pas été éradiqué du monde du travail ni de l’accès à l’éducation ou à l’habitation », rappelle Francisco Béthencourt. Pour Aurélia Michel, un troisième niveau de racisme passe par « des affects politiques plus difficiles à maîtriser ». En France, les crimes racistes et islamophobes suscitent l’émoi. Mais, comme l’attaque de Trappes, le meurtre d’Aboubacar Cissé, jeune Malien de confession musulmane tué dans une mosquée du Gard en 2025, s’est inscrit dans un climat politico-médiatique de stigmatisation et de haine des Musulmans. Entre 2020 et 2024, le mot « islam » a de fait été prononcé plus de 30 000 fois sur la chaîne CNews, détenue par le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré. Francisco Béthencourt conclut : « La haine à l’égard des minorités immigrées est devenue un instrument politique. »
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1La loi Pleven de 1972 définit juridiquement le racisme comme « une provocation à la haine, à la discrimination ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance, ou de leur non-appartenance, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ».
2Adriano Prosperi, chercheur à l’École normale supérieure de Pise, professeur émérite en histoire moderne, Il seme dell’intolleranza. Ebrei, eretici, selvaggi : Granada 1492, Rome-Bari, Laterza, 2011.
3Salah Trabelsi, professeur des universités en histoire et civilisation du monde arabe et musulman à l’Université de Lyon 2, et Fabienne P. Guillén, Les Esclavages en Méditerranée. Espaces et dynamiques économiques, collection Casa de Velázquez, 2012.
4Jean-Frédéric Schaub, Pour une histoire politique de la race, Seuil, 2015.
5Lu dans Amandine Gay, Vivre libre. Exister au cœur de la suprématie blanche, La Découverte, 2025.
6Jean-Luc Bonniol, « Race. La couleur de la peau, inscription corporelle d’une origine servile », Ethnologie française, 2020.
7La loi Pleven de 1972 définit juridiquement le racisme comme « une provocation à la haine, à la discrimination ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance, ou de leur non-appartenance, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ».
8Adriano Prosperi, chercheur à l’École normale supérieure de Pise, professeur émérite en histoire moderne, Il seme dell’intolleranza. Ebrei, eretici, selvaggi : Granada 1492, Rome-Bari, Laterza, 2011.
9Salah Trabelsi, professeur des universités en histoire et civilisation du monde arabe et musulman à l’Université de Lyon 2, et Fabienne P. Guillén, Les Esclavages en Méditerranée. Espaces et dynamiques économiques, collection Casa de Velázquez, 2012.
10Jean-Frédéric Schaub, Pour une histoire politique de la race, Seuil, 2015.
11Lu dans Amandine Gay, Vivre libre. Exister au cœur de la suprématie blanche, La Découverte, 2025.
12Jean-Luc Bonniol, « Race. La couleur de la peau, inscription corporelle d’une origine servile », Ethnologie française, 2020.