Guerre civile au Soudan. Trois ans d’impasse

Le mépris du droit international dans un silence (presque) total

Parti pris (1/3) · Le 15 avril 2023 éclatait le conflit entre l’armée soudanaise et les paramilitaires des Forces de soutien rapide. Divisé, le pays compte aujourd’hui le plus de déplacés au monde, et la situation des droits humains s’avère catastrophique, alors que la communauté internationale continue de se taire.

Déplacés soudanais à Adre, à la frontière avec le Tchad.
© UNHCR/Andrew McConnell

Trois ans après le déclenchement de la guerre, en avril 2023, le Soudan fait face à l’une des plus graves crises humanitaires et des droits humains au monde, une «  terre de désespoir  », comme l’a rappelé, en février 2026, le haut commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Turk. Les affrontements entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), une force paramilitaire, ont causé la mort de plus de 200 000 personnes et en ont déplacé près de 14 millions. Aujourd’hui, près de 33 millions de Soudanais ont besoin d’une aide humanitaire du fait de l’effondrement du système de santé et de l’insécurité alimentaire. Au-delà d’une simple guerre civile (qui a de fait partagé le pays en deux), le conflit soudanais s’inscrit dans une rivalité de pouvoir entre deux chefs militaires, alimentée par des intérêts géostratégiques et économiques d’acteurs régionaux, dont l’implication dans le conflit s’est accrue au fil du temps et pourrait à terme faire basculer l’ensemble de la région dans la guerre. 

La guerre actuelle trouve ses racines dans la transition politique avortée qui a suivi la chute d’Omar el-Béchir, en 2019, après trente ans de régime autoritaire. À la suite d’importantes manifestations dénonçant les conditions de vie dégradées dans le pays, le président soudanais, acculé par la fronde populaire, est destitué par l’armée et remplacé par un conseil militaire de transition, dans lequel siège des civils. Le conseil prend ensuite le nom de conseil de souveraineté. Les millions de Soudanais qui sont descendus dans les rues réclament un État de droit et une démocratie gérée par un pouvoir civil. La révolution soudanaise semble être en marche. Une telle recomposition politique ne plaît naturellement pas aux militaires qui, durant des décennies, ont géré intégralement le pays.

Le 3 juin 2019, plus de cent manifestants pacifiques sont tués à Khartoum, la capitale, par les Forces de soutien rapide (FSR), envoyées pour réprimer dans le sang les aspirations démocratiques. Le massacre de Khartoum marque la fin des espoirs de la révolution soudanaise. En octobre 2021, le général Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’armée soudanaise, et le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », commandant des FSR, fomentent un coup d’État pour écarter définitivement les civils du pouvoir. Mais les tensions entre les deux hommes s’accentuent rapidement, notamment autour de l’intégration des FSR dans l’armée nationale et du contrôle des ressources économiques stratégiques, en particulier l’or du Darfour, territoire à l’ouest du Soudan dans lequel les FSR ont développé des activités lucratives dès l’époque où ils étaient des Janjawids1. Le 15 avril 2023, les affrontements éclatent à Khartoum. Ce conflit oppose alors deux centres de pouvoir militaire qui cherchent chacun à imposer leur domination politique et économique sur l’État soudanais.

Crimes de guerre et crimes contre l’humanité

Après Khartoum, les combats gagnent progressivement l’ensemble du territoire, particulièrement le Darfour puis les régions du Kordofan, dans l’ouest du pays, où les FSR sont majoritairement présentes. Les deux camps ont recours à l’artillerie lourde, aux bombardements aériens, aux drones et aux combats urbains, souvent dans des zones densément peuplées. Ils s’allient avec diverses milices locales ayant leur propre agenda politique. Les forces belligérantes font fi du droit de la guerre  : attaques indiscriminées, exécutions sommaires, pillages, violences sexuelles… Le pays s’effondre sur lui-même. Avec l’insécurité et les déplacements constants de populations, les terres agricoles sont en partie laissées à l’abandon, et la production s’effondre. Le système de santé est directement visé. Plus de deux cents attaques2 contre des structures médicales ont été recensées depuis le début du conflit, selon les Nations unies. Les sièges imposés par les FSR à certaines villes au Darfour et au Kordofan ont entraîné l’effondrement de l’accès à la nourriture et aux médicaments, contribuant à une crise humanitaire d’une ampleur sans précédent. 

Les violences commises dans le cadre du conflit relèvent pour beaucoup du droit pénal international. Divers mécanismes des Nations unies et plusieurs organisations de défense des droits humains ont, ces trois dernières années, documenté des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par les deux camps. Au Darfour, les FSR sont accusées de massacres ciblant des populations civiles, souvent selon des critères ethniques. 

La prise d’El-Fasher, dernier bastion de l’armée soudanaise dans la région du Darfour Nord, le 26 octobre 2025, après cinq cents jours de siège, s’est accompagnée d’exécutions extrajudiciaires et de violences sexuelles massives, de destructions et de déplacements forcés des rares survivants. Dans un rapport rendu public en février 2026, la mission d’enquête indépendante, créée en octobre 2023 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, conclut que les exactions commises par les FSR et les milices arabes alliées présentent les «  signes distinctifs d’un génocide  », avec un mode opératoire visant à éliminer de la ville les communautés non arabes, en particulier les Zaghawas et les Fours.

Des violences sexuelles systématiques contre les non-Arabes

Dans leur offensive, les FSR ont systématiquement tué les hommes de ces groupes ethniques, infligé de graves atteintes physiques et mentales aux femmes, aux enfants et aux vieillards, et créé des conditions de vie destinées à détruire, entièrement ou en partie, ces communautés. Plus de 6 000 décès ont pu être vérifiés pendant l’offensive, dont au moins 4 400 personnes au cours des trois premiers jours de l’offensive. Sur ce nombre, trois personnes sur quatre ont été tuées dans la ville d’El-Fasher et un quart alors qu’elles fuyaient. Selon les enquêteurs des Nations unies, les violences sexuelles apparaissent comme un instrument central de cette offensive. Elles s’inscrivent dans un schéma visant spécifiquement les femmes et les filles des communautés non arabes, où l’humiliation et la destruction psychologique accompagnent les violences physiques.

Pour de nombreux habitants du Darfour, cette violence exacerbée a un goût de déjà-vu. Les FSR sont en effet issues des milices Janjawids, actives lors de la guerre du Darfour il y a plus de vingt ans. À l’époque, elles affrontaient déjà les communautés non arabes, Fours, Masalits, Zaghawas, mais avec l’appui du gouvernement soudanais. Les Janjawids avaient à l’époque commis un génocide, dont plusieurs affaires sont actuellement traitées devant la Cour pénale internationale (CPI). 

Le conflit soudanais s’inscrit également dans une rivalité stratégique plus large au Moyen-Orient et en Afrique de l’Est. Au fil des mois, le conflit s’est progressivement internationalisé. Deux blocs régionaux se sont formés. Un premier bloc est constitué des FSR, soutenues par les Émirats arabes unis (EAU), avec des relais logistiques de pays voisins partenaires des Émiratis (Tchad, Libye, Éthiopie, République centrafricaine et Soudan du Sud). Un second bloc est constitué de l’armée soudanaise, soutenue par l’Arabie saoudite, l’Égypte, la Turquie, l’Érythrée et le Qatar, de manière plus discrète. Chaque camp reçoit des armes et des équipements militaires en quantité, dont de plus en plus d’armes sophistiquées (drones, missiles…). Les belligérants reçoivent également des soutiens en hommes via des milices locales et l’arrivée de mercenaires voisins et étrangers. Les FSR sont notamment appuyées par des milices arabes locales et des mercenaires colombiens. 

Des équipements militaires français

Les EAU et l’Arabie saoudite, deux puissances majeures du Golfe, cherchent à étendre leur influence économique et politique dans la région de la mer Rouge. Le Soudan représente à cet égard un enjeu majeur : accès aux ressources aurifères, contrôle des routes commerciales et influence stratégique sur le littoral de la mer Rouge. Le soutien apporté aux différentes factions armées par les puissances du Golfe reflète ainsi des intérêts géopolitiques qui dépassent largement le cadre national soudanais.

Plusieurs enquêtes3 ont mis en évidence la présence d’armes occidentales dans l’arsenal des FSR, acheminées via les EAU, dont des équipements militaires français. Parallèlement, l’or soudanais continue d’alimenter les marchés internationaux, aux EAU comme en Suisse, contribuant indirectement au financement du conflit. Cette internationalisation de la guerre au Soudan accroît les risques d’extension régionale et complique encore davantage les tentatives, pour l’instant stériles, de médiation internationale, dans un contexte mondial de crises et de conflits majeurs où le respect du droit international n’a plus cours. 
 
Après trois années de combats, aucun camp ne semble en mesure d’imposer une victoire militaire décisive. Les deux forces disposent de ressources importantes, d’armements sophistiqués et du soutien de parrains extérieurs. Cette situation crée une impasse militaire, dans laquelle la population civile paie le prix le plus lourd.

Les EAU, un ami de la France au cœur du conflit

L’inaction de la communauté internationale vis-à-vis des violations constantes de l’embargo sur les armes au Darfour par les EAU est patente. Aucun État n’ose critiquer publiquement cette réalité de peur de mettre à mal ses relations avec ce très riche pays du Golfe. C’est particulièrement le cas de la France, qui développe avec cette monarchie depuis plus d’une décennie « un partenariat stratégique », selon une note4 de 2025 du ministère de l’Économie et des Finances. Ces dix dernières années, les EAU ont été le premier acheteur d’armements français. La France y dispose d’une base militaire permanente depuis 2009. Cette relation privilégiée s’illustre par des échanges commerciaux qui ont atteint 8,5 milliards d’euros en 2024. Les Émirats sont de loin le premier client de la France au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Ces prochaines années, les EAU prévoient d’investir entre 30 et 50 milliards d’euros en France, notamment à travers le projet d’un campus dédié à l’IA appelé à devenir le plus grand d’Europe dans ce domaine.

Il est pourtant crucial pour mettre un terme au conflit au Soudan de faire respecter l’embargo sur les armes au Darfour, et même de l’étendre à l’ensemble du Soudan, et bien entendu d’empêcher tout approvisionnement militaire des forces en présence.  De nombreux observateurs soulignent également que toute solution de paix durable devra inévitablement passer par un retour du pouvoir aux civils, l’exclusion des chefs militaires du processus politique et la reconstruction d’institutions étatiques légitimes. 
 
Face à l’ampleur des crimes commis au Soudan ces trois dernières années, la question de la justice reste également centrale. Pour les millions de victimes soudanaises, déplacés, survivants de massacres, victimes de violences sexuelles, la justice constitue une condition indispensable pour toute paix durable. Sans responsabilité pénale pour les principaux auteurs de crimes internationaux, le risque est grand de voir les mêmes dynamiques de violence se reproduire.

Le temps de s’interroger sur ceux qui provoquent ou profitent de la guerre au Soudan semble dépassé. Face à la poursuite de la guerre et aux atrocités commises, la communauté internationale, en particulier l’Occident, doit agir et demander des comptes, y compris auprès des pays du Golfe. 

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1Des miliciens afro-arabes du Darfour.

2«  Soudan : l’ONU intensifie ses efforts diplomatiques sur fond de crise humanitaire qui s’aggrave  », Nations unies, 6 avril 2026, à lire ici.

3«  Soudan. Des systèmes d’armement de fabrication française repérés dans le conflit – nouvelles investigations  », Amnesty International, 14 novembre 2024, à lire ici.

4«  France-Émirats : un partenariat stratégique en pleine expansion  », ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, 28 février 2025, voir ici.

5Des miliciens afro-arabes du Darfour.

6«  Soudan : l’ONU intensifie ses efforts diplomatiques sur fond de crise humanitaire qui s’aggrave  », Nations unies, 6 avril 2026, à lire ici.

7«  Soudan. Des systèmes d’armement de fabrication française repérés dans le conflit – nouvelles investigations  », Amnesty International, 14 novembre 2024, à lire ici.

8«  France-Émirats : un partenariat stratégique en pleine expansion  », ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, 28 février 2025, voir ici.