« Pour Andrée Blouin, l’intégrité était un garde-fou essentiel »

Entetien · Mon pays, l’Afrique, l’autobiographie d’Andrée Blouin, rééditée en 2025, est désormais disponible en français aux éditions Hors d’atteinte. Longtemps oubliée, cette figure majeure des indépendances africaines a récemment retrouvé une visibilité, grâce au documentaire Soundtrack to a Coup d’État. Sa fille Ève, cheville ouvrière de la réédition et de la traduction, a reçu Afrique XXI.

Andrée Blouin, avec le Congolais Pierre Mulele, durant la campagne électorale de 1960, au Congo Belge.
© Herbert Weiss

Mon pays, l’Afrique : le titre de l’autobiographie d’Andrée Blouin a le mérite d’être explicite quant à son engagement anticolonialiste en faveur de l’émancipation de tout un continent et quant à ses convictions panafricanistes. Cet ouvrage, publié en anglais à New York en 1983 (My Country, Africa : Autobiography of the Black Pasionaria, Praeger Publisher), a été réédité en janvier 2025 par Verso Books, et traduit pour la première fois en français aux éditions Hors d’atteinte en mai 2026.

Andrée Madeleine Blouin, née en Oubangui-Chari en 1921 (l’actuel Centrafrique), y raconte sa condition de femme métisse dans un monde colonial (son père biologique était un colon français), son parcours politique, jusqu’à sa contribution aux indépendances de la Guinée, de la République centrafricaine, du Congo belge, du Ghana et de l’Algérie.

Le documentaire Soundtrack to a Coup d’État (de Johan Grimonprez, 2024) a récemment permis de redécouvrir cette figure militante décédée en 1986 et largement invisibilisée : on la voit notamment aux côtés de Patrice Lumumba, éphémère Premier ministre de la République du Congo (actuelle République démocratique du Congo) assassiné en janvier 1961 et avec qui elle apparaît comme une partenaire de lutte, en tant que cheffe du Protocole du premier gouvernement indépendant.

Longtemps restée dans l’ombre, la trajectoire d’Andrée Blouin, au cœur de l’histoire des indépendances africaines, est un long cheminement façonné par une enfance marginalisée en tant que métisse, des drames personnels, dont la mort de son fils René, en 1944, à l’âge de 2 ans, faute d’un traitement antipaludique refusé par le colon pour cause de guerre, et des rencontres au sein des mouvements indépendantistes.

Sa fille, Ève Blouin, a participé à la réédition et à la traduction de ce texte. Elle est également l’autrice d’un épilogue poignant sur la mémoire retrouvée de sa mère. Dernière née d’une deuxième union, en Guinée, en 1956, elle a grandi au cœur de ces bouleversements historiques. Arrivée à Paris à l’adolescence, elle contribue à faire connaître les musiques africaines sur Radio Nova dans les années 1980 et participe à l’émergence de la « world music ». Collectionneuse d’art et restauratrice de propriétés, elle s’installe ensuite à New York, où elle coproduit plusieurs documentaires primés. Entretien.

Samuel Fergombé : L’autobiographie d’Andrée Blouin n’est éditée en français qu’aujourd’hui. Comment expliquez-vous cette édition si tardive, alors que votre mère a été une figure majeure du panafricanisme et des indépendances de la Guinée et de la RD Congo ?

Ève Blouin : Tout commence vraiment après l’assassinat de Patrice Lumumba. À ce moment-là, nous sommes en Suisse, où nous avons trouvé refuge après son arrestation, les violences et les événements qui ont suivi. C’est là que ma mère commence à reprendre ses notes et à écrire son autobiographie, avec l’urgence de témoigner de son parcours, à la fois comme enfant métisse et comme actrice de la décolonisation.

Des journalistes italiens lui proposent ensuite de travailler sur son histoire. Ils repartent avec son manuscrit et finissent par publier un livre en Italie sans son accord, ce qui l’amène à engager une action en justice qu’elle gagne, et les exemplaires sont détruits. Nous partons ensuite en Algérie, un pays tout juste indépendant, où elle continue d’écrire son livre dans un contexte très militant et entouré de réfugiés politiques. Le manuscrit circule ensuite entre plusieurs maisons d’édition, notamment aux États-Unis, mais elle perd peu à peu le contrôle du texte, notamment à cause des traductions et des réécritures. Le livre sort finalement en 1983 en anglais, mais elle en est frustrée, car elle ne maîtrise plus vraiment son propre ouvrage et n’a pas accès à sa version finale.

De g. à dr. : Andrée Blouin, son mari André, sa fille Rita, le premier président guinéen, Sékou Touré, et le premier président algérien, Ahmed Ben Bella.
De g. à dr. : Andrée Blouin, son mari André, sa fille Rita, le premier président guinéen, Sékou Touré, et le premier président algérien, Ahmed Ben Bella.
© Eve Blouin

Après sa mort, en 1986, le livre tombe peu à peu dans l’oubli, notamment à cause de problèmes de droits et de succession compliqués. Il faudra des décennies pour récupérer les droits d’auteur, puis pour permettre une nouvelle publication et une traduction française, grâce à un long travail de recherche et de démarches juridiques.

Samuel Fergombé : Pourquoi son histoire a-t-elle été si longtemps effacée des récits des indépendances africaines ?

Ève Blouin : Le sexisme était très présent à l’époque et limitait fortement la place des femmes, surtout en politique. Une femme ne pouvait presque pas être reconnue, même si elle était compétente ou influente. Ma mère a donc été ignorée par la grande histoire, en partie à cause de cela et des normes imposées par les médias des années 1970. Elle était pourtant très connue et respectée en Afrique. En Europe, elle l’était beaucoup moins, et sa notoriété a encore diminué après son départ pour Paris.

Samuel Fergombé : Votre mère est née d’un père français qui ne l’a pas reconnue et a grandi dans un orphelinat réservé aux enfants métis. En quoi cette enfance a-t-elle façonné la femme qu’elle est devenue ?

Ève Blouin
Ève Blouin
© DR

Ève Blouin : Dans le contexte colonial, ces enfants étaient vus comme une menace pour l’ordre établi, parce qu’ils ne rentraient pas dans le schéma de séparation entre Blancs et Noirs. Beaucoup de pères blancs plaçaient leurs enfants dans des orphelinats, souvent par obligation sociale et parce que les relations avec des femmes noires étaient mal acceptées. Au final, ces enfants étaient considérés comme une anomalie dans cette société coloniale et donc très mal perçus. Ce n’est pas qu’une question de mépris : cette situation dérangeait surtout l’ordre en place.

Samuel Fergombé : La mort de son fils René, privé de soins en raison des discriminations coloniales, est souvent présentée comme le point de départ de son engagement. Comment ce drame a-t-il transformé sa vie ?

Ève Blouin : La mort de René a été un vrai tournant pour ma mère, une sorte de prise de conscience très forte. À l’époque, son fils de 2 ans n’a pas eu accès à la quinine, à cause d’une décision prise dans un contexte colonial et de guerre, où les ressources étaient rationnées et où certaines règles excluaient les enfants considérés comme « non prioritaires ». Une injustice énorme et un choc terrible pour ma mère. À partir de là, elle a senti qu’elle ne pouvait plus rester passive. Elle ne savait pas encore exactement comment agir, mais une forme de colère et de détermination est née en elle.

Samuel Fergombé : L’amour est omniprésent dans son autobiographie : l’amour pour ses enfants, pour ses proches, mais aussi pour l’Afrique. Peut-on dire que c’est cet amour qui a nourri son combat politique ?

Ève Blouin : Oui, l’amour a vraiment eu une place centrale dans son histoire. Je pense que c’est même ce qui l’a aidée à tenir et à ne pas sombrer, malgré les épreuves, les injustices et les difficultés. Cet amour a souvent été malmené, parfois ignoré ou même piétiné, mais il n’a jamais complètement disparu. Au contraire, il est resté présent et l’a portée tout au long de sa vie. C’est clairement quelque chose de fondamental dans son parcours et dans ce qu’elle a vécu.

Samuel Fergombé : Pour elle, le système colonial empêche à la fois d’aimer l’Afrique et de percevoir ce continent tel qu’il était et tel qu’il est aujourd’hui...

Ève Blouin : Exactement. En 1946, quand elle quitte l’Afrique avec sa première fille, Rita, et qu’elle arrive en France, elle découvre un accueil très chaleureux, presque inattendu, au sein de la famille de son premier mari. Elle arrive en Alsace juste après la guerre, dans une région encore marquée par la pauvreté, mais avec une vraie chaleur humaine qu’elle n’avait jamais connue avant. Les personnes qui l’accueillent sont gentilles avec elle, très curieuses aussi, parce qu’elles n’avaient pas l’habitude de voir des femmes noires.

Elle est frappée par le contraste avec ce qu’elle avait vécu dans le contexte colonial en Afrique. Elle voit bien la différence de mentalité et comprend aussi comment les systèmes peuvent diviser les gens. C’est quelque chose contre lequel elle a dû lutter tout au long de sa vie.

Samuel Fergombé : Après un retour à Bangui, où elle rencontre votre père, elle s’installe en Guinée. Menée par Sékou Touré, l’indépendance de ce pays intervient en 1958 en dehors de la Communauté française voulue par Charles de Gaulle. Isolée, la Guinée devient un pôle d’expérimentation où se retrouvent les leaders et les intellectuels décoloniaux. Votre mère y côtoie le Ghanéen Kwame Nkrumah, qui la pousse à s’engager, notamment en faveur des femmes. Elle devient une organisatrice politique de premier plan. Mais c’est sa rencontre avec Patrice Lumumba qui a été déterminante. Comment s’est-elle déroulée ?

Ève Blouin : Elle avait un talent oratoire absolument extraordinaire. Quand elle montait sur une tribune, elle avait une capacité incroyable à mobiliser les foules. Cette force-là faisait d’elle une figure marquante.

Andrée Blouin, lors d'un meeting au Congo belge, durant la campagne de 1960.
Andrée Blouin, lors d’un meeting au Congo belge, durant la campagne de 1960.
© Herbert Weiss

C’est le Congolais Antoine Gizenga, qu’elle cotoyait en Guinée, qui l’a présentée à lui. En cette fin des années 1950, Patrice Lumumba dirigeait le Mouvement national congolais (MNC), et Gizenga était le chef du Parti solidaire africain (PSA). Un soir, Gizenga a dit à ma mère : « Écoute, on va aller voir Lumumba. j’aimerais que tu me dises ce que tu en penses. »

Ils se sont donc rendus chez le leader congolais malgré le couvre-feu, avec une autorisation spéciale. Elle était plus âgée que lui, qui avait 32 ans. Elle a peu à peu pris un rôle de grande sœur, quelqu’un vers qui il se tournait pour être conseillé, pour prendre du recul et trouver des réponses à ses questions politiques. Ils sont devenus très proches au point que la presse les surnommaient même l’équipe « Lumumblouin ».

Elle a commencé à faire ses armes dans la campagne électorale congolaise en sillonnant le Congo belge dans des conditions extrêmement difficiles, à une époque où il n’y avait quasiment pas de routes. Il fallait traverser le fleuve Congo en bac, avec les voitures posées sur des planches assemblées, avec tous les dangers que ça impliquait : les rapides, les crocodiles, les serpents...

Elle est allée jusqu’au fin fond de la brousse où les meetings étaient annoncés au son des tam-tams. Et là, sa force s’est vraiment révélée : elle savait rassembler et mobiliser les gens. Au départ, il n’y avait que des hommes. Mais, quand elle a commencé à expliquer que le vote des femmes était essentiel, les militants sont revenus avec leurs femmes, leurs filles, leurs mères. Toute la communauté s’est mise à participer.

Samuel Fergombé : Andrée Blouin a participé à la rédaction du célèbre discours prononcé par Lumumba le jour de l’indépendance, devant le roi Baudouin. Que représentait leur collaboration politique ?

Ève Blouin : C’est une question assez controversée. Lors d’une conférence de presse face à des journalistes occidentaux, Victor Nendaka, qui était le chef de la sécurité de Mobutu, a raconté comment, ce jour-là, Lumumba n’était pas forcément censé prendre la parole mais a finalement décidé de le faire. Il expliquait qu’il avait plusieurs discours dans sa sacoche, rédigés par différentes personnes, et que Lumumba aurait choisi celui attribué à ma mère. Cela dit, il y a aussi d’autres versions qui disent que ce discours aurait été écrit par quelqu’un d’autre, peut-être même par un auteur belge. Aujourd’hui, il est difficile de savoir avec certitude qui en est réellement l’auteur. Ce qui est sûr, c’est que le style du discours correspond beaucoup à celui de ma mère, très direct et engagé.

Samuel Fergombé : Dans son autobiographie, Andrée Blouin écrit : « La vulnérabilité de l’Afrique au cynisme et à la corruption vient du fait que son indépendance n’a pas été gagnée dans le creuset de la guerre. » Avec le recul, quel regard porterait-elle sur la situation de l’Afrique aujourd’hui ?

Ève Blouin : Je comprends que cette phrase puisse être perçue comme provocatrice. Et en même temps, il faut aussi la replacer dans le contexte et dans sa manière de voir les choses. Pour elle, il y avait l’idée que l’indépendance devait être prise au sérieux, avec des responsabilités, du travail et des sacrifices, pas seulement comme un moment de fête. Elle estimait que l’indépendance avait été davantage une transition administrative, sans vraie transformation profonde. Cette vision était motivée par une lecture très engagée et exigeante de la situation.

Samuel Fergombé : Si Andrée Blouin pouvait voir cette réédition aujourd’hui, qu’aimerait-elle, selon vous, que les lecteurs retiennent avant tout de son parcours et de ses combats ?

Ève Blouin : Le premier mot qui me vient, c’est l’intégrité. C’est quelque chose sur lequel j’ai beaucoup réfléchi avec le temps. Quand on est jeune, on est pris par la vie, la famille, les responsabilités, mais, avec du recul, je comprends mieux ce qu’elle voulait dire. Pour elle, l’intégrité était un garde-fou essentiel : sans ça, on est constamment exposé aux compromis, aux faiblesses et aux doutes. Elle disait que quand on est intègre, on peut traverser les pires épreuves sans regret, parce qu’on sait qu’on a agi correctement. Je pense que c’est vraiment ce message-là qu’elle voulait transmettre : peu importe les choix ou les difficultés, c’est l’intégrité qui donne du sens et de la force à une vie.

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